SAIN VILLE, JULIETTE
JULIETTE
Monsieur, un mot, de grâce : Angélique m'envoie.
SAIK VI LLE.
Angélique ?
JULI ETTE
Elle-même.
s A INVILLE.
Ah ciel! quelle est ma joie' y
Dieux ! elle me prévient. /
JU LI ETTE
Sans vous le reprocher, c'est la dixième t'ois que je viens vous chercher.
SA! N VILLE
Ah ! je suis trop heureus.
JULIETTE
Apprenez à quels titres.
Et prenez ce paquet, c'est un recueil d'épîtres.
s AIN VI L LE.
O gages fortunés du plus fidèle amour!
O bonheur qui m'assure un éternel retour J Quand je semblois avoir abjuré son empire , Elle peusoit à moi, s'occupoit à m'écrire;
348 LA GOUVERNANTE
Ce sont tous ses billets.
JULIETTE, voulant sortir.
Vous verrez à loisir.
SAIN VILLE, en l'arrêtant.
Je ne me souviens pas de l'avoir fait plaisir.
JULIETTE, à part.
Ki moi non plus.
s ,v I .\" V I L L E , en tirant sa bourse.
Tu m'as trop bien servi près d'elle Pour ne pas aujourd'hui récompenser ton zèle. ( Il lui donne de l'argent. ) {Il lui donne sa bourse. ) Tiens, Juliette... Ah ! prends tout.
JULIETTE
Que de biens à-Ia-fois !
Eh! puis-je trop payer tous ceux que je reçois?
JULI ETTE
( Elle veut sortir. ) Je suis votre servante.
SAI.WILLE
Attends.
J ULIETTE.
IMonsieur, je n'ose.
Sois témoin des transports que mon bonheur me cause. Tu lui diras... Grands dieux! quel retour inhumain ! Je vois, je lis ma perte écrite de ma main. Mes lettres , mon portrait : il faudra que j'en meure !
JULIETTE, àpart.
lé ne crois pas qu'il soit besoin que je demeure.
ACTK I, SCÈNE V. Sjg
s A IN VILLE.
L'espoir n'a donc servi qu'à mieux m'assassiner!
(à Juliette.) Eh quoi! tu fuis?
JULIETTE
Je crains de vous imjiortuner.
Parle donc ; ton silence aiifjmente mon supplice: Tu ne te tairois pas, si tu n'etois complice.
JU LI ETTE
Mais en serez-vous mieux, quand je vous aurai dit Que jusqu'.^ la rupture on pousse le dépit. Qu'a l'amour d'Angélique il ne taut plus prétendre, Kt (|u'elle ne veut plus vous voir ni vous entendre?
SAIN VILLE
On ne peut donc jamais former qu'un nœud fatal! Il n'est donc que trop vrai que tout choix est égal ! A tout âge, en tout lieu, l'amour n'est qu'en idée. Enfin c'en est donc fait, ma perte est décidée ; Je n'ai donc plus ce cœur que j'avois enflammé.
JDLl ETTE.
Jugez-vous : quand on a le bonheur d'être aimé , H faudroit résider auprès d'une maîtresse, Cultiver par soi-même et nourrir sa tendresse. L'amour qu'on nous inspire exige bien du soin; Des yeux qui l'ont Fait naître il a toujours besoin; La moindre négligence y porte un coup funeste, tst-ce que notre cœur a des forces de reste?
SAI N VILLE
F.t pari'f'que j'ai tort, m'abandoniieras-tu?
35o LA GOUVERNANTE.
iV HETTE.
La bonne volonté fait toute rua vertu:
Mais je suis sans crédit, je roujjis de le dire. Certaine gouvernante a sur elle un empire Que, pendant votre absence, elle a jusqu'à ce jour Acquis malgré moi-même aux dépens de l'amour.
SAIiWILLE.
Mais, malgré cette femme, au moins je puis écrire?
JULIETTE
Et l'on refusera constamment de vous lire; Car ce maudit argus pense à tout, n'omet rien : Écrivez cependant.
s AINVI LLE.
Je m'en garderai bien.
Ali! c'en est trop enfin... Je ne veux rien entendre; Puisqu'on me rend mon cceiir, il faut bien le reprendre; Puisqu'on brise ma chaîne, il faut bien en sortir. Non, je ne prétends pas |)er-dre mon repentir; Laisse-moi, c'est en vain que la perfide y compte: J'aime encor mieux mourir de rage que de honte; J'aurois vécu pour elle, et je vi\ rai pour moi. Que je suis soulagé d'avoir repris ma foi ! Que je vais désormais vivre heureux et tranquille! Tu le veux, j'écrirai, mais ce sera d'un style... Elle apprendra qu'on peut cesser de l'adwer.
JULIETTE
Perdez- vous la raison? Au lieu de réparer...
SAIN VILLE
Un seul regret me tue, il faut que j'en convienne, C'est que son inconstance ait prévenu la mienne;