SCÈNE I. — Edphémon , Rondox
BONDON. Mon triste ami, mon cher et vieux voisin,
Que de bon cœur j'oublierai ton chagrin !
(Jue je rirai ! Quel plaisir! Que ma fille
Va ranimer ta dolente famille !
Mais mons ton fils, le sieiïr de Fierenfat.
Me semble avoir un procédé bien plat.
EUPHÉMON. Quoi donc?
RONDON, Tout fier de sa magistrature.
Il fait l'amour avec poids et mesure.
Adolescent qui s'érige en barbon.
Jeune écolier qui vous parle en Caton,
Est, à mon sens, un animal bernable ;
Et j'aime mieux l'air fou que lair capable :
11 est trop fat.
EUPHÉMON. Et vous êles aussi
Un peu trop brusque.
RONDON. Ah ! je suis fait ainsi.
J'aime le vrai, je me plais à l'entendre ;
J'aime à le dire^ à gourmander mon gendre ;
A bien mater cette fatuité
Et l'air pédant dont il est encroûté.
Vous avez fait, beau-père, en père sage,
Quand son aîné, ce joueur, ce volage,
Ce débauché, ce fou, partit d'ici,
De donner tout à ce sol cadet-ci ;
De mettre en lui toute votre espérance.
Et d'acheter pour lui la présidence
De cette ville : oui, c'est un trait prudent.
Mais des qu'il fut monsieur le président.
Il fut, ma foi! gonflé d'impertinence :
Sa gravité marche et parle en cadence :
Il dit qu'il a bien plus d'esprit que moi.
Qui, comme on sait, en ai bien plus que toi.
II est... EUPHÉMON Eh mais', quelle humeur vous emporte?
Faut-il toujours....
RONDON. Va, va, laisse, qu'importe ?
Tous ces défuuïs, vois-tu, sont comme rien,
Lorsque d'ailleurs on amasse un gros bien,
Il esl avare ; et tout.avare est sage. Oh! c'est un vice excellent en ménage, Un très bon vice. Allons, dès aujourd hui 11 est mon gendre, et ma Lise est à lui. Il reste donc, notre triste beau-père, A faire ici donation entière De tous vos biens, contrats, acquis, conquis. Présents, futurs, à monsieur votre fils. En réservant sur votre vieille tête D'un usufruit l'entretien fort honnête; Le tout en bref arrêté, cimenté, Pour que ce fils, bien cossu, bien doté, Joigne à nos biens une vaste opulence : Sans quoi soudain ma Lise à d autre pense. EUPHÉMON. Je l'ai promis, et j'y satisferai; Oui, Fierenfat aura le bien que j'ai.
Je veux couler au sein de la retraite La triste fin de ma vie inquiète ; Mais je voudrais qu'un fils si bien doté Eût (;our mes biens un peu moins d'âpreté. J'ai vu d'un fils la débauche insen?ée, Je vois dans l'autre une âme intéressée. RONDON. Tant mieux! tant mieux!
EUPHÉMON. Cher ami, je suis né Pour n'être rien qu'un père infortuné.
KONDON. Voilà-l il pas de vos jérémiades, De vos regrets, de vos complaintes fades? Voulez-vous pas que ce maître étourdi.
Ce bel atné dans le vice enhardi. Venant gâter les douceurs que j'apprête, Dans cet hymen paraisse en trouble-fête ? EUPHÉMON. Non.
RONDON. Voulez-vous qu'il vienne sans façon Mettre en jurant le feu dans la maison ? EUPHÉ.MON. Non.
RONDON. Qu'il vous batte, et qu'il m'enlève Lise ? Lise autrefois à cet aln promise Ma Lise qui, ..
EUPHEiMON. Que cet objet charmant Soit préservé duo pareil garnement!
RONDON. Qu'il rentre ici pour dépouiller son père ? Pour succéder?
EUPHÉMON. Non.... tout est à son frère.
RONDON. Ah ! sans cela point de Lise pour lui. EUPHÉMON. Il aura Lise et mes biens aujourd hui; Et son aîné n'aura pour tout partage Que le courroux d'un père qu'il outi-rage : Il le mérite, il fut dénaturé.
BONDON. Ah ! vous l'aviez trop longtemps enduré. L'autre du moins agit avec prudence • Mais cet aîné! quel trait d'extravagance ! Le libertin, mon Dieu, que c'était-là : Te souvient-il, vieux beau-père, ah, ah, ah, Qu'il te vola, ce tour est bagatelle, Chevaux, habits, linge, meubles, vaisselle, Pour équiper lu petite Jourdain, Qui le quitta le lendemain malin? ^
J'en ai bien ri, je l'avoue.
EUPHÉMON. Ah! quels charmes
Trouvez-«pous donc à rappeler mes larmes? noNDON. Et sur ua as meltant vingt rouleaux d'or..,.
Eh. eh!
EUi'HÉMON. Cessez
B0Nb03(. T*» rfoinient-il encor.
Quand l'éiourdi dut en face d'église Se (lancer à ma petite Lise, Dans quel endroit on le trouva caché?
Comment, pour qui ?... Peste, quel débauché! EUPiiÉMON. Épargnez-moi ces indignes histoires, De sa conduite impression trop noires; Ne suis-je pas assez infortuné?
Je suis sorti des lieux où je suis né Pour m'épargner, pour ôier de ma vue Ce qui rappelle un malheur qui nie tue: Votre commerce ici vous a conduit; Mon amilié, ma douleur vous y suit.
Ménagez-les : vous prodiguez sans cesse La vérité ; mais la vérité blesse.
RONDON, Je me tairai, soit ; jy consens, d'accord Pardon ; mais diable ! aussi vous aviez tort. En connaissant le fougueux caractère De votre fils, d'en faire un mousquetaire. EtPHÉMON. Encor!
RONDo.N. Pardoîi; mais vous deviez....
ELPHÉMON. Je dois Oublier tout pour notr.e, nouveau choix, Pour mon cadet, et pour son mariage.
Cà, pensez-vous que ce cadet si sage De votre fille ait pu toucher le cœur? no.NDON. Assurément. Ma fille a de l'honneur, Elle obéit à mon pouvoir suprême ; Et quand je dis, allons, je veux qu'on aime. Son cœur docile, et que j'ai su tourner, Tout aussitôt aime sans raisonner :
A mon plaisir j"ai pétri sa jeune âme. EUPHÉMON. Je doute un peu pourtant qu'elle s'entlamrae Par vos leçons; et je me trompe fort Si de vos soins votre fille est d'accord. Pour mon aîné j'obtins le sacrifice Des vœux naissants de son âme novice ; Je sais quels sont ces premiers traits d'amour : Le cœur est tendre ; il saigne plus d'un jour. RONDON. Vous radotez.
ECPHÉMON. Quoi que vous puissiez dire. Cet étourdi pouvait très bien séduire.
RONDON. Lui? point du tout: ce n était qu'un raarien. Pauvre bonhomme ! allez, ne craignez rien ; Car à ma fille, après ce beau ménage, J'ai défendu de l'aimer davantage.
Avez le cœur sur cela réjoui, Quand j'ai dit non^ personne ne dit oui. Voyez plutôt,