SCÈNE m. — Lise, Marthe
MARTHE. Mon Dieu! qu'il joint à tous ses airs grotesques Des sentiments et des travers burlesques .•■
USE. Je suis sa fille ; et, de plus son humeur N'altère point la bonté de son cœur;
Et sous les plis d'un front atrabilaire,
Sous cet air brusque il a l'âme d'un père ;
Ouelqui'roismi>me, au milieu de ses cris,
Tout en grondant \\ cède à mes avis.
11 est bien vrai qu'en blâmant la personne
Et les défauts du mari qu'il me donne,
En me montrant d'une telle union
Tous les dangers, il a grande raison ,
I^Iais lorsqu'ensuite il ordonne que j'aime,
Dieu ! que je sens que son tort est extrême ! MAKTHE. Comment aimer un monsieur Fierenfat?
J'épouserai* plutôt un vieux soldat
Qui jure, boit, bat sa femme, et qui l'aime.
Qu'un fat en robe, enivré de lui-même ,
Qui d'un ton grave, et d'un air de pédant.
Semble juger sa femme en lui parlant ;
Qui, comme un paon, dans lui-même se mire.
Sous son rabat se rengorge et s'admire.
Et, plus avare encore que suffisant,
Vous fait l'amour en comptant son argent. LISE. Ah! ton pinceau l'a peint d'après nature.
Mais qu'y ferai-je? il faut bien que j'endurie
L'état forcé de cet hymon prochain.
On ne fait pas comme on veut son destin :
Et mes parents, ma fortune, mon âge.
Tout de l'hymen me prescrit l'esclavage.
Ce Fierenfat est, malgré mes dégoûts.
Le seul qui puisse être ici mon époux :
Il est le fils de l'ami de mon père;
C'est un parti devenu nécessaire. ,
Hélas ! quel cœur, libre dans ses soupirs.
Peut se donner au gré de ses désirs ?
Il faut céder : le temps, la patience.
Sur mon époux vaincront ma répugnance;
Et je pourrai, soumise à mes liens,
A ses défauts me prêter comme aux miens. MARTHE. C'est bien parler, belle et discrète Lise
Mais votre cœur tant soit peu se déguise.
Si j'osais... mais vous m'avez ordonné
De ne parler jamais de cet aîné.
LISE. Quoi?
MARTHE. D'Euphémon, qui, malgré tous ses vices.
De votre cœur eut les tendres prémices,
Qui vous âiâiait.
LISE. Il ne m'aima jamais.
Ne parlons plus de ce nom que je hais. MARTHE, en s'en allant.
N'en parlons plus.
LISE, la retenant. Il est vrai, sa jeunesse
Pour quelque temps a surpris ma tendresse.
Était-il fait pour un cœur vertueux?
MARTHE, en s'en allant. C'était un fou, ma foi, très dangereux. LISE, la retenant. De corrupteurs sa jeunesse entourée,
Dans les excès se plongeait égarée :
Le malheureux! il cherchait tour à tour
Tous les plaisirs : il ignorait l'amour. MARTHE. Mais autrefois vous m'avez paru croire
Qu'à vous aimer il avait mis sa gloire
Que dans vos 1ers il était engagé.
LISE. S'il eût aimé, je l'aurais corrigé.
Un amour \rai, sans feinle, et sans caprice,
Est en effet le plus grand frein du vice.
Dans SCS liens qui sait se reîeoir
Kst honnête homme, ou va le devenir.
Mais Kuphémon dédaigna sa maîtresse;
Pour la débauche il quiUa la tendresse.
Ses faux amis^ indigents scélérats,
Qui dans le piège avait conduit ses pas.
Ayant mangé loul le bien de sa mère,
Ont sous son nom volé son triste père ;
Pour comble enfin, ces séducteurs cruels
L'ont entraîné loin des bras paternels,
Loin de mes yeux, qui noyés dans les larmes,
Pleuraient encor ses vices et ses charmes.
Je ne prends plus nul intérêt à lui.
MARTHE. Son frère enfin lui succède aujourd'hui:
Il aura Lise ; et certes c'est dommage.
Car l'autre avait un bien joli visage,
De blonds cheveux, la jambe faite au tour.
Dansait, chantait, étaiJ. né pour 1 amour. LISE. Ah! que dis-tu?
MARTHE. Même dans ces mélanges
D'égarements, de sottises étranges,
On découvrait aisément dans son cœur,
Sous ses défauts, un certain fonds d'horreur. LISE. Il était né pour le bien, je l'avoue. MARTHE. N^ croyez pas que ma bouche le loue ;
Mais il n'était, me semble, poini flatteur,
Point médisant, po4nt escroc, point menteur. LISE. Oui» mais.,..
MARTHE. Fuyons, Car c'est monsieur son frère. LISE. Il faut rester: c'est un mal nécessaire.