SCÈNE III. — Lise, madame Croupillac, Marthe. M.ARTHE. Voilà la dame
LISE. Oh ! je vois trop qui c'est.
MARTHE. On dit qu'elle est assez grande épouseuse.
Un peu plaideuse, et beaucoup radoteuse. LISE. Des sièges donc. Madame, pardon si... MADAME CROUPILLAC. Ah! madame!
LISE. Eh, madame!
MADAME cRoupiLL.\c. Il fautaussi...
LISE. S'asseoir, madame.
MADAME CROUPILLAC, aSSise,
Eu vérité, madame.
Je suis confuse; et dans le fond de l'âme Je voudrais bien...
LISE. Madame?
MADAME CROUPILLAC. Je voudrais
Vous enlaidir, vous ôter vos aitraiis.
Je pleure, hélas ! vous voyant si jolie. LISE. Consolez-vous, madame.
MADAME cRoupiLLAc. Oh! noD, ma mio,
Je ne saurais; je vois que vous aurez
Tous les maris que vouç demanderez.
J'en avais vu, du moins en espérance,
Un seul, hélas! c'est bien peu, quand j'y penso^
Et j'avais eu grand'peine à le trouver;
Vous me lôtez, vous allez m'en priver.
Il est un temps, ah! que ce temps vient vitç!
Où l'on perd tout quand un amant nous quitte,
Où l'on est seule ; et certe il n'est pas bien
D'enlever tout à qui n'a presque rien.
LISE. Excusez-moi si je suis interdite
De vos discours et de votre visite.
Quel accident afflige vos esprits ?
Qui perdez-vous? et que vous ai-je pris? MADAME cRoupiLLAc. Ma chèro enfant, il est force bégueules
Au teint ridé, qui pensent qu'elles seules.
Avec du fard et quelques fausses dents,
Fixent l'amour, les plaisirs et le temps :
Pour mon malheur, hélas ! je suis pk-s sage ;
Je vois trop bien que tout passe, et j'enrage. LISE. J'en suis fâchée, et tout est ainsi fait;
Mais je ne puis vous rajeunir.
MADAME CROUPILLAC. Si fait:
J'espère encore ; et ce serait peut-être
Me rajeunir que me rendre mon traître.
LISE. Mais de quel traître ici me parlez-vous? MADAME CROUPILLAC. D'uu président, d'un ingrat, d'un époux,
Que je poursuis, pour qui je perds haleine.
Et sûrement qui n'en vaut pas la peine. LISE. Eh bien! madame?
MADAME CROUPILLAC. Eh bien! dans mon printemps
Je ne parlais jamais aux présidents;
Je haïssais leur personne et leur style
Mais avec l'âge on est moins difficile. LISE. Enfin, madame?
MADAME CROUPILLAC. Enfin 11 faut savoir
Que vous m'avez réduite au désespoir.
LISE. Comment! en quoi?
MADAME CROUPILLAC. J'étais dans Angoulême
Veuve et pouvant disposer de moi-même :
Dans Angoulême, en ce temps, Fierenfat
Etudiait, apprenti magislrat ;
Il me lorgnait; il se mit dans la tète
Pour mapersonne un amour mal-honnête,
Bien mal-honnête, hélas! bien outrageant;
Car il faisait l'amour à mon argent.
Je fis écrire au bon-homme de père :
On s'entremit, on poussa loin l'aiïaire;
Car en mon nom souvent on lui parla :
Il répondit qu'il verrait tout cela;
Vous voyez bien que la chose était sûre. LISE. Oh, oui.
MADAME CROOPILLAC.
Pour moi, j'étais proie à conclure.
De Fierenfat alors le frère aliié
A votre lit fut, dit-on, destiné.
LISE. Quel souvenir!
MADAME CROCPiLLAC. C'était un fou, ma chère,
Oui jouissait de Ihonneur do vous plaire. LISE. Ah!
MADAME CROCPILLAC.
Ce fou-là s'étant fort dérangé, Et de son père ayant pris son congé, Errant, proscrit, peut-être mort, que saisje? (Vous vous troublez!) mon héros de collège, Mon président, sachant que votre bien Est, tout compté, plus ample que le mien, Méprise enfin ma fortune et mes larmes : De votre dot il convoite les charmes ; Entre vos bras il est ce soir admis.
Mais pensez-vous qu'il vous soit bien permis D'aller ainsi, courant de frère en frère, Vous emparer d'une famille entière?
Pour moi, déjà, par protestation, J'arrête ici la célébration :
J'y mangerai mon château, mon douaire, Et le procès sera fait de manière Que vous, son père, et les enfants que j'ai, Nous serons morts avant qu'il soit jugé. LISE. En vérité, je suis toute honteuse Que mon hymen vous rende malheureuse; .le suis peu digne, hélas! de ce courroux. Sans être heureux on fait donc des jaloux! Cessez, madame, avec un œil d'envi-s De regarder mon état et ma vie; Un nous pourrait aisément accorder :
Pour un mari je ne veux point plaider.
MADAME CROUPILLAC.
Quoi! point plaider?
LISE. Non ; je vous l'abandonne,
MADAME CROUPILLAC.
Vous êtes donc sans goût pour sa personne? Vous n'aimez pointr
LISE. Je trouve peu d'attraits Dans l'hyménée, et nul dans les procès.