‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 191 sur 284 · ACTE quatrie:»ie · texte numérisé non relu

ACTE quatrie:»ie

(Le théâtre représente le vestibule du temple.) SCÈIsE L — Arzace, Azéma.

ARZAcï. N'irritez point mes maux, ils m'accablent assez. Cet oracle est affre-ux plus que vous ne pensez. Des prodiges sans nombre étonnent la nature. Le ciel ma tout ravi ; je vous perds.

azéma. Ah! parjure!

Va, cesse d'ajouter aux horreurs de ce jour

L'indigne souvenir de ton perfide amour.

Je ne c^nibattrai point la main qui te couronne,

Les morts qui t'ont parlé, ton cœur qui m'abandonne,

Des prodiges nouveaux qui ne glacent d'effroi,

Ta barbare inconstance est le plus grand pour moi,

Achève; rendsNinus à ton crime propice;

Commence ici par moi ton affreux sacrifice :

Frappe, .ngrat.

ARZACE. C'en est trop : mon cœur désespéré

Contre ces derniers traits n était point préparé.

Vous voyez trop, cruelle, à ma douleur })rofonde,

Si ce cœur vous préfère à l'empire du monde.

Ces victoires, ce nom, dont j'étais si jaloux.

Vous en étiez l'objet: j'avais tout fait pour vous;

Et mon ambition, au comble parvenue,

Jusqu'à vous mériter avait porté sa vue.

Sémiramis m'est chère; oui, je dois l'avouer;

Votre bouche avec moi conspire à la louer.

Nos yeux la regardaient con;me un dieu lulélaire

Qui de nos chastes lèux protégeait le mystère.

C'est avec cette ardeur, et ces vœnx épurés

Que peut-être tes dieux veulent être adorés.

Jugez de ma surprise au choix qu'a fait la reine;

Jugez du précipice où ce choix nous entraîne ;

Apprenez tout mon sort.

AZEMA. Je le sais.

ARZACE. Apprenez

Que l'empire ni vous ne me sont destinés.

Ce fils qu'il faut servir, ce fils de Ninus même,

Cet unique héritier de la grandeur suprême... AZÉMA. Eh bien?

ARZACE. Ce Ninias, qui, presque en son berceau,

De l'hymen avec vous alluma le flambeau,

Qui naquit à la fois mon rival etmon maître... AZÉMA. Ninias!

ARZACE, Il respire, il vient, il va paraître. AZÉMA. Ninias! juste ciel! Eh quoi ! Sémiramis... ARZACE. Jusqu'à ce jour trompée, elle a pleuré son fils. AZÉMA. Ninias est vivant !

ARZACE. C'est un secret encore

Renfermé dans le temple, et que la reine ignore. AZÉMA. Mais Ninus te couronne, et sa veuve est à loi. ARZACE. Mais son fils est à vous ; mais son fils est mon roi ;

Mais je dois le servir. Quel oiacle funeste! AZÉMA. L'amour parle, il suffit ; que m'importe le reste.

Ses ordres plus certains n'ont point d'obscurité;

Voilà mon seul oracle, il doit être écouté.

Ninias est vivant ! Eh bien ! qu'il reparaisse ;

Que sa mère à mes yeux attestant sa promesse.

Que son père avec lui rappelé du tombeau.

Rejoignent ces liens formés dans mon berceau;

Que Ninias, mon roi, ton rival et ton maître,

Ait pour n)oi tout l'amour que lu me dois peut-être: " Viens voir tout cet amour devant toi confondu ;

Vois fouler à mes pieds le sceptre qui m'est dû.

Où donc er-t Ninias ? quel secret, quel mystère

Le dérobe à ma vue, et le cache à sa mère?

Qu'il revienne, en un mot ; lui, ni Sémiramis,

Ni CC8 mânes sacrés que l'enfer a vomis.

Ni le renversement de toute la nature, Ne pourront de mon âme arracher un parjure. Arzace, c'est à toi de te bien consulter ; Vois si ton cœur m'égale, et s'il m'ose imiter. Quels sont donc ces forfaits que l'enfer en fu'^lo, Que l'ombre de Ninus ordonne qu'on expie? Cruel, si tu trahis un si sacré lion, Je ne connais ici de crime que le tien. Je vois de tes destins le fatal interprèle, Pour te dicter leurs lois, sortir de sa retraite; Le malheureux amour, dont tu trahis la foi, N'est point fait pour pamltre entre les dieux et toi. Va recevoir l'arrôl dont Ninus nous menace ; Ton sort dépend des dieux, le mien dépend d'Arzace. (Elle sort.)

ARZACE. Arzace est à vous seule. Ah ! cruelle, arrêtez- Quel mélange d'horreurs et de félicités ! Quels étonnants destins l'un à l'auire contraires !... SCÈNE II. — Arzace, Oroès, suivi rf'S mages. ORoÈs, à ^?'zace. Venez, retirons-nous vers ces lieux solitaires; Je vois quel trouble affreux a dû vous pénétrer : A de plus grands assauts il faut vo is préparer. Aux mages. Apportez ce bandeau d'un roi que je révère ; Prenez ce fer sacré, cette lettre.

{Les mages vont chercher ce que le grand-prétre demande.)

ARZACE. 0 mon père!

Tirez-moi de l'abîme où mes pas sont p'on;:és! Levez le voile affreux dont mes yeux sont chargés ! OROÉs. Le voile va tomber, mon fils ; et voici l'heure Où, dans sa redoutable et profonde demeure, Ninus attend de vous, pour apaiser ses cris. L'offrande réservée à ses mânes trahis.

ARZACE. Quel ordre! quelle offrande! et qu'est-ce qu'il désire? Qui, moi! venger Ninus, etNimas respire ! Qu'il vienne, il est mon roi, mon bras va le servir. OROÈs. Son père a commandé ; ne sachez qu'obéir.

Dans une heure, à sa tombe, Arzace, il faut vous rendre, (Il donne le diadème et l'épée à Ninias.) Armé du fer sacré que vos mains doivent prendre, Ceint du même bandeau que son front a porté, Et que vous-même ici vous m'avez présenté. ARZACE. Du bandeau de Ninus !

OROÈs. Ses mânes le commandent î C'est dans cet appareil, c'est ainsi qu ils attendent Ce sang qui, devant eux, doit être offert par vous. Ne songez qu'à frapper, qu'à servir leur courroux : La victime y sera; c'est assez vous instruire. Reposez-vous sur eux du soin de la conduire. ARZACE. S'il demande mon sang, disposez de ce bras. Mais vous ne parlez point, seigneur, de Ninias; Vous ne me dites point comment son père méro« Me donnerait sa femme avec son diadème. OROÈS. Sa femme, vous ! la reine! ô ciel ! Sémiramisl Eh bien ! voici l'instant que je vous ai promis ' Connaissez vos deslins et cette femme impie. ARZACE. Grands dieux :

OROÈS. De son époux elle a tranché la vie. ARZACE. Elle! la reine!

ofloÈs. Assur, l'opprobre de son nom.

Le délestablô AsJdr a donné le poison.

ARZiVCE, après un peu de siience.

Ce crime, dans Assur, n'a rien qui me surprenne ; Mais croirai-je en effet, qu'une épouse, une reine, L'arnour des nations, l'honneur des souverains, D'un attentat si noir ait pu souiller ses mains? A-l-on tant de vertus après un si grand crime? 0R0È3. Ce doute, cher Arzace, est d'un cœur magnanime; Mais ce n'est plus le temps de rien dissimuler . Chaque instant de ce jour est fait pour révéler Les effrayants seci«.ts doni frémit la nature : Elle vous parle ici , \ous sentez son murmure ; Votre cœur, malgré vous, gémit épouvanté. Ne soyez plus surpris si Ninus irrité Est monté de la terre à ces voûtes impies ; Il vient briser des nœuds tissus par les furies; Il vient montrer au jour des crimes impunis ; Des horreurs de l'inceste il vient sauver son fils. Il parle, il vous attend , Ninus est votre père ; Vous êtes Ninias ; la reine est votre mère, ARZACE. De tous ces coups mortels en un moment frappe, Dans la nuit du trépas je reste enveloppé. Moi, son fils? moi?

ORoÈs. Vous-même: en doutez-vous encore?

Apprenez que Ninus, à sa dernière aurore. Sûr qu'un poison mortel en terminait le cours, Et que le môme crime attentait sur vos jours.

Qu'il attaquait en vous les sources de la vie,

Vous arracha mourant à cette cour impie.

Assur, comblant sur vous ses crimes inouïs,

Pour épouser la mère empoisonna le fils.

11 crut que de ses rois exterminant la race.

Le trône était ouvert à sa perfide audace ;

Et lorsque le palais déplorait votre mort,

Le fidèle Phradate eut soin de votre sort.

Ces végétaux puissants qu'en Perse on voitéclore,

Bienfaits nés dans ses champs de l'astre qu'elle adore,

Par les soins de Phradate avec art préparés.

Firent sortir la mort de vos flancs déchirés ;

De son fils qu'il perdit il vous donna la place ;

Vous ne fûtes connu que sous le nom d'Arzace:

Il attendait le jour d'un heureux changement.

Dieu, qui juge les rois, en ordonne autrement.

La vérité terrible est du ciel descendue.

Et du sein des tombeaux la vengeance est venue, AB7.ACE. Dieu, maître des destins, suis-je assez éprouvé?

Vous me rendez la mort dont vous m'avez sauvé.

Eh bien ! Sémiramis !... oui, je reçus la vie

Dans le sein des grandeurs et de l'ignominie.

Ma mère... ô ciel ! Ninus ! ah ! auel aveu cruel !

Mais si le traître Assur était seul criminel.

S'il se pouvait...

OROÈs, prenant la lettre et la lui donnant. Voici ces sacrés carjctères.

Ces garants trop certains de ces cruels mystères ;

Le monument du crime est ici sous vos yeux ;

Douleiez-vous encor?

ARZACE. Que no le puis-je, ô dieux î

Donnez, je n'aurai plus de doute qui me flatte;

Donnez.

// lit. • Ninus mourant au fidèle PhradaLc.

• Je meurs empoisonné; prenez soin de mon ûl&;

« Arrachez Ni nias à des bras ennemis :

« Ma criminelle épouse... »

OROÈs. En faut-il davantage !

C'est de vous que je tiens cet atlreux témuijznage,

Ninus n'acheva point; l'approche de la mort

Glaça sa faible main qui traçait votre sort.

Phradate en cet écrit vous apprend tout le reste ;

Lisez : il vous confirme un secret si funeste.

11 suffit; Ninus parle, il arme votre bras;

De sa tombe à son trône il va guider vos pas ;

Il veut du sang.

ARZACE, après avoir lu.

0 jour trop fécond en miracles 1

Enfer, qui m'as parlé, tes funestes oracles

Sont plus obscurs encore à mon esprit troublé^

Que le sein de la tombe où je suis appelé.

Au sacrificateur on cache la victime ;

Je tremble sur le choix.

ORoÈs. Tremblez, mais sur le crime;

Allez. Dans les horreurs où vous êtes troublé ,

Le ciel vous conduira comme il vous a parlé.

Ne vous regardez plus comme un homme ordinaire,

Des éternels décrets , sacré dépositaire.

Marqué du sceau des dieux,, séparé des humains.

Avancez dans la nuit qui couvre vos deslins.

Mortel, faible instrument des dieux de vos ancêtres.

Vous n'avez pas le droit d'interroger vos maîtres.

A la mort échappé^ malheureux Ninias,

Adorez, rendez grâce, et ne murmurez pas.

SCÈNE IIL — Arzace, Mitrane. ARZACE. Non, je ne reviens point de cet état horrible !

Sémiramis liia mère ! ô ciel ! est-il possible ? MiTRANE, arrivant. Babylone, seigneur, en ce commun effroi.

Ne peut se rassurer qu'en revoyant son roi.

Souffrez que le premier je vienne reconnaître

Et l'époux de la reine, et mon auguste maître. »

Sémiramis vous cherche ; elle vient sur mes pas ;

Je bénis ce moment qui la met dans vos bras.

Vous ne répondez point -. un désespoir farouche

Fixe vos yeux troublés et vous ferme la bouche ;

Vous pâlissez d'effroi ; tout votre corps frémit.

Qu'est-ce qui s'est passé? qu'est-ce qu'on vous a dit? ARZACE. Fuyons vers Azéma.

MiTRANE. Quel étonnant langage!

Seigneur, est-ce bien vous? faites-vous cet outrage

Aux bontés de la reine, à ses feux, à son choix,

A ce cœur qui pour vous dédaigna tant de rois?

Son espérance en vous est-elle confondue? ARZACE. Dieux! c'est Sémiramis qui se montre à ma vue!

0 tombf) de Ninus ! ô séjour des enfers !

Cachez SOL. crime et moi dans vos goiiffi es ouverts. SCÈNE IV. — SÉMIRAMIS, Arzace, Otane.

sÉMiR«Mis. On n'attend plus que vous : venez, maître du monde ;

Son sort comoie e mien, sur mon hymen se fonde.

Je vois avec traosport ce signe révéré,

Qu'a mis sur votre front un pontife inspiré;

Ce sacré diadème, assuré témoignage

Que l'enfer et le ciel confirment mon sutTrage.

Tout le parti d'Assur, frappé d'un saint respect,

Tombe à la voix des dieux, et tremble a mon aspect:

Ninus veut une offrande, il en est plus propice;

Pour hâter mon bonheur, hâtez ce sacrifice.

Tous les cœurs sont à nous, tout le peuple applaudit:

"Vous régnez, je vous aime ; Assur en vain frémit. ARZACE, hors de lui.

Assur! allons... il faut dans le sang du perfide...

Dans cet infâme sang lavons son parricide ;

Allons venger Ninus...

sÉMiRAMis, Qu'entends-je? juste ciel!

Ninus !

ARZACE, d'un air égaré.

Vous m'avez dit que son bras criminel Revenant à lui. Avait... que l'insolent s'arme contre sa reine ;

Et n'est-ce pas assez pour mériter ma haine? SÉMIRAMIS. Coaimencez la vengeance en recevant ma foi. ARZACE. Mon père!

SÉMIRAMIS. Ah! quels regards vos yeux lancent sur moi!

Arzace est-ce donc là ce cœur soumis et tendre

Qu'en vous donnant ma main j'ai cru devoir attendre ?

Je ne m'étonne point que ce prodige affreux.

Que les morts déchaînés du séjour ténébreux,

De la terreur en vous laissent encor la trace ;

Mais j'en suis moins troublée en revoyant Arzace.

Ah! ne répandez pas cette funeste nuit

Sur ces premiers moments du beau jour qui me luit.

Soyez tel qu'à mes pieds je vous ai vu paraître,

Lorsque vous redoutiez d'avoir Assur pour maître.

Ne craignez point Ninus, et son ombre en courroux.

Arzace, mon appui, mon secours, mon époux;

Cher prince...

ARZACE, se détournant. C'en est trop : le crime m'environne....

Arrêtez.

SÉMIRAMIS. A quel trouble, hélas! il s'abandonne;

Quand lui seul à la paix a pu me rappeler! ARZACS. Sémifamis...

sÉMiRAUis. Eh bien?

ARZACE. Je ne puis lui parler :

Fuyez-moi pour jamais, ou m'arrachez la vie.

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