‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 257 sur 284 · SCÈNE III. — Gengis · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — Gengis

A mon sort à la fin je ne puis résister ; Le ciel me la destine, il n'en faut point douter. Qu'ai-je fait, après tout, dans ma grandeur suprême? 3'ai fait des malheureux, et je le suis moi-même ;. Et de tous ces mortels attachés à mon rang, Avides de combats, prodigues de leur sang, Un seul a-L-il jamais, arrêtant ma pensée, Dissipé les chagrins de mon âme oppressée? Tant d États subjugués ont ils rempli mon cœur? Ce cœur, lassé de tout, demandait une erreur Qui pût de mes ennuis chasser la nuit profonde. Et qui me consolât sur le trône du monde. Par ses tristes conseils Oclar m'a révolté : Je ne vois près de moi qu'un tas ensanglanté De monstres affamés et d'assassins sauvages, Disciplinés au meurlre, et formés aux ravages ; Ils sont nés pour la guerre, et non pas pour ma cour ; Je les prends en horreur, en connaissant l'amour : Qu'ils combattent sous moi, qu'ils meurent à ma suite ; Mais qu'ils n'osent jamais juger de ma conduite. Idamé ne vient point... c'est elle, je la voi. SCÈNE IV. — Gengis, Idamé.

IDAMÉ. Quoi ! vous voulez jouir encorde mon effroi? Ah ! seigneur, épargnez tine femme , une mère : Ne rougissez-vous pas d'accabler ma misère?

GENOIS. Cessez à vos frayeurs de vous abandonner : Voire époux peutse rendre, on peut lui pardonner ; J'ai déjà suspendu l'effet de ma vengeance, Et mon cœur pour vous seule a connu la clémence. Peut-être ce n'est pas sans un ordre des cieux Que mes prospérités m'ont conduit à vos yeux; Peiit-étre le destin voulut vous faire naître Pour fléchir un vainqueur, pour captiver un maître. Pour adoucir en moi cette âpre dureté Des climats où mon sort en naissant m'a jeté. Vous m'entendez, je règne, et vous pourriez reprendre Un pouvoir que sur moi vous deviez peu prétendre. Le divorce, en un mot, par mes lois est permis ; Et le vainqueur du monde à vous seule est soumis. S'il vous fut odieux, le trône a quelques charmes ; Et le bandeau des rois peut essuyer des larmes. L'intérêt de l'État et de vos citoyens Vous presse autant que moi de former ces liens. Ce langage, sans doute, a de quoi vous surprendre : Sur les débris fumants des trônes mis en cendre, Le destructeur des roi,^ dans la poudre oubliés Semblait n'être plus fait pour se vcir à vos pieds : Mais sachez qu'en ces lieux votre foi fut trompée ; Par un rival indigne elle fut usurpée : Vous la «Jevez, madami\ au vainqueur des humains; Témugin vient à vous vingt sceptres dans les mains. Vous baissez vos regards, eljenepuis comprendre Dans vos yeux interdits ce que je dois attendre ; Oubliez mon pouvoir, oubliez ma 'fierté ;

Pe?P7 vos intérêts, parlez en liberté.

IDAMK. A tant de changements tour-;i-tour condamnée,

Je ne le cèle point , vous m'avez iHoiuK-e :

Je vais, si je le puis, reprendre mes esprits ;

Et, quand je ré|)ondrai, vous serez plus siir|)ri3.

Il vous souvient du temps et de la vie obscure

Où le ciel enfermait votre grandeur future ;

L'effroi des nations n'était que Témugin ;

L'univers n'était pas, seigneur, ea votre main :

Elle était pure alors, et me fut présentée :

Apprenez qu'en ce temps je l'aurais acceptée. GENGis. Ciel! que m'avez- vous dit? ô ciell vous m'aimeriez ?

Vous ?

IDAMÉ. J'ai dit que ces vœux, que vous me présentiez,

N'auraient point révolté mon âme assujettie,

Si les sages mortels à qui j'ai dû la vie

N'avaient fait à mon cœurun contraire devoir.

De nos parents sur nous vous savez le pouvoir:

Du Dieu que nous servons ils sont la vive image;

Nous leur obéissons en tout temps, en tout âge.

Cet empire détruit, qui dût être immortel.

Seigneur, était fondé sur le droit paternel ,

Sur la foi de l'hymen, sur l'honneur, la justice,

Le respect des serments; et, s'il faut qu'il périsse,

Si le sort l'abandonne à vos heureux forfaits,

L'esprit qui l'anima ne périra jamais.

Vos destins sont changés, mais le mien ne peut l'être. GENGis. Quoi: vous m'auriez aimé ',

iDAMÉ. C'est à vous de connaître

Que ce serait encore une raison de plus

Pour n'attendre de moi qu'un éternel refus.

Mon hymen est un nœud formé par le ciel même :

Mon époux m'est sacré ; je dirai plus, je l'aime.

Je le préfère à vous, au trône, à vos grandeurs.

Pardonnez mon aveu, mais respectez nos mœurs.

Ne pensez pas non plus que je mette ma gloire

A remporter sur vous cette illustre victoire,

A braver un vainqueur, à tirer vanité

De ces justes refus qui ne m'ont point coûté :

le remplis mon devoir, et je me rends justice ;

Je ne fais point valoir un pareil sacrifice.

Portez ailleurs les dons que vous me proposez.

Détachez-vous d'un cœur qui les a méprisés .

Et, puisqu'il faut toujours qu'Idamé vous implore,

Permettez qu'à jamais mon époux les ignore.

De ce faible triomphe il serait moins tlatté

Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité.

GENGIS. Il sait mes sentiments, madame; il faut les suivre :

Il s'y conformera , s'il aime encore à vivre. IDAMÉ. II en est incapable ; et si dans les tourments

La douleur égarait ses nobles sentiments.

Si son âme vaincue avaitquelque mollesse,

Mon devoir et ma foi soutiendraient sa faiblesse ;

De son cœur chancelant je deviendrais l'appui

En attestant des nœuds déshonorés par lui. GENOIS. Ce que je viens d'entendre, odieux! est-il croyable?

Quoi ! lorsqu'envers vous-même il s'est rendu coupable :

Lorsque sa cruauté, par un barbare effort.

Vous arrachant un fils, l'a conduit à la mort,

TlilÎATRE DE YULT, l-i

IDAMÉ. Il eut une vertu, seigneur, que je révère ; Il pensait en héros, je n'agissais qu'en mère ; Et, si j'étais injuste assez pour le haïr, Je me respecte assez pour ne le point trahir.

GENGis. Tout m'étonne danà -/ous, mais aussi tout m'outrage ! J'adore avec dépit cet excfr% de courage ; Je vous ain)e encor plus quand vous me résistez ; Vous subjuguez mon cœur, et vous le révoltez. Redoutez-moi; sachez que, malgré ma faiblesse. Ma fureur peut aller plus loin que ma tendresse.

IDAMÉ. Je sais qu'ici tout tremble ou périt par vos coups : Les luis vivent encore, et l'emportent sur vous.

GENGis. Los lois! il n'en est plus : quelle erreur obstinée Ose les alléguer contre ma destinée?

Il n esi ici de lois que celles de mon cœur Celles d'un souverain, d'un Scythe, d'un vainqueur : Les lois que vous suivez m'ont été trop f;!talcs. Oui , lorsque dans ces lieux nos fortunes égales,* Nos sentiments, nos cœurs l'un vers l'autre emportés, (Car je le crois ainsi miiigré vos cruautés), Quand tout nous unissa t, vos lois, que je déteste, Ordonnèrent ma honte et voire hymen funeste. Je les anéantis, je parlo, c'est assez ; Imitez l'univers, madame, obéissez.

Vos mœurs que vous vantez, vos usages austères, Sont un criuie à mes yeux, quand ils me sont contraires, Mes ordres sont donnés, et votre indigne époux Doit remettre en mes mains votre empereur et vous : Leurs jours me répondront de voire obéissance. Pensez-y, vous savez jusiju'où va ma vengeance; Et songez à quel prix vous pouvez désarmer Un maître qui vous aime, et qui rougit d'aimer.

Page 1