‹ Chefs d'œuvre dramatiquesChapitre 267 sur 284 · ACTE SFXOND · texte numérisé non relu

ACTE SFXOND

SCÈp I.

AWKNAÏDE. Oviporté-je mes pas?... d'où vient que je frissonne.

Moi, des remords?... qui^ moi ? le crime seul les donne...

Ma cause est juste... 0 cieux ! protégez mes desseins !

{A Fume qui rentre.)

Allons, rassurons-nous... Suis-jeen tout obéie? FAME. Votre esclave est partie ; la lettre est dans ses mains. Amkna'ide. Il est maître, il est vrai, du secret de ma vie ;

Jlais je connais son zèle : il m'a toujours servie.

On duit tout quelquefois aux derniers des humains.

Né d'a'icux musulmans chez lesSyracusaias,

Instruit dans les deux lois, et dans les deux langages,

IJu camp des Sarrasins il connaît les passages,

Et des monts de l'iltna les plus jCcreLs chemins.

C'est lui qui découvrit, par une course utile,

Oue Tancrède en secret a revu la Sicile ;

C'est lui par qui le ciel veut changer mes deslins.

Ma lettre, par ses soins remise aux mains d'un Maure,

Dans Messine demain doit être avant l'aurore.

Des Maures et des Grecs les besoins mutuels

Ont toujours conservé, dans cette longue guerre,

IJne correspondance à tous deux nécessaire,

Tant la nature unit les malheureux mortels. VANiE. Ce pas est dangereux; mais le nom de Tancrède,

Ce nom si redout;ible à qui lout autre cède.

Et qu'ici nos tyrans ont toujours en horreur,

Ce beau nom que l'amour grava dans votre cœur,

JN'est point dans celte lelUe à Tancrède adressée. -

Si vous l'avez toujours présent à la pensée.

Vous avez su du moins le taire en écrivant.

Au camp des Sarrasins volrc lellre poriéo

Vainement serait lue, ou serait arriHée.

Enfin, jamais l'amour ne fut moins imprudent,

Ne sut mieux se voiler dans l'ombie du mystère.

Et ne fut plus hardi sans ôlre téméraire.

Je ne puis cependant vous caclicr mon effroi. AMÉNAÏuK. Le ciei jusqu'à présent semble veiller sur moi-

Il ramené Tancrède, et tu veux que je tremble? '

FAMK. Hélas ï qu'en d'autres lieux sa bonté vous rassembio

La hiiine et l'intérêt s'arment trop contre lui :

Toui son parti se tait; qui sera son appui? AMÉ.NAiDE. Sa gloire. (Ju'il se montre, il deviendra le maltro^

Un liéros qu'on opprime allendril tous les cœurs;

Il les anime tous, quand il vient à paraître. FxyiE. Sonrival est à craindre.

A.Mi'.NAÏDE. Ah! combats ces terreurs, Et ne m'en donne point. Souviens-toi que ma mère Nous unit l'un et l'autre à ses derniers moments; Que Tancrède est à moi ; qu'aucune loi conlraiie

. Ne peut rien sur nos vœux et sur nos seul ments. Hélas! nous regrettions cette lie si funeste Dans le sein de la gloire et des murs des Césars; Vers ces champs trop aimés qu'auJMurd'hui j'? déleste Nous tournions tristement nos avides reaards. '

J'étais loin de penser que le sort qui m'obsède Rie gardât pour époux l'oppresseur de Tancrède, Et que j'aurais pour dot l'exécrable présent Des biens qu'un ravisseur enlève à mon amant. Il faut l'instruire au moins d'une telle injustice; Qu'il apprenne de moi sa perte et mon supplice ; Qu'il hâte son retour et défende ses droits. Pour venger un héros je lais ce que je dois. Ah! si je le pouvais, j'en ferais davantage. J'aime, je crains un père, et respecte son âge; Rlaisje \oudrais armer nos peuples soulevés Contre cet Orbassan qui nous a capii\és. D'un brave chevalier sa conduite est indit^ne : Intéressé, cruel, il prétend à l'honneur! ° Il croit d'un peuple libre être le prolecteur! Il ordonne ma honte, et mon père la signe ! Et je dois la subir, et je dois me livrer Au maître impérieux qui pense m'honorer! Hélas ! dans Sj^racuse on hait la tyrannie ; Mais la plus exécrable et la plus impie. Et celle qui commande et la haine et l'amour, Et qui veut nous forcer de changer en un jour. Le sort en esi jeté.

FAME. Vous aviez paru craindre.

ASiENA'iDE. Je ne crains plus.

r, , m .\ FAME.- On dit qu'un arrêt redouté Lontre Tancrède même est aujourd'hui porté : Il y va de la vie à qui le veut enfreindre. AMÉNAiDE. Je le sais . mon esprit en fut épouvanié • Mais 1 amour est bien fdible alors qu'il est timide J adore, tu le sais, un héros intrépide • CQQjmelaije dois l'être. '

ï.\NiE. Une loi de rigueur

Contre vous, après tout, serait-elle écoutée? ,

Pour effrayer le peuple elle paraît dicléc. AMKNAïDE. Elle attaque Tancrède ; elle me fait horreur. Que cette loi jalouse est digne do nos niaître.>i! (]e n'était point ainsi que ces braves ancêtres, Ce.s généreux Français, ces illustras vainqueurs, Subjuguaient l'Italie, et conquéraient dos cœurs. On aimait leur franchise, on redoutait leurs armes; Des soupçons n'entraient point dans leurs esprits alliers« L'honneur avait uni tous ces grands chevaliers : Chez les seuls ennemis ils portaient les alarmes, Ft le peuple, amoureux de leur autorité. Combattait pour leur gloire et pour sa liberté. Ils abaissaient les Grecs, ils triomphaient du Maure. Aujourd'hui je ne vois qu'un sénat ombrageux, Toujours en défiance, et toujours orageux, Qui lui-même se craint, et que le peuple abhorre. Je ne sais si mon cœur est tiop plein de ses feux : Trop de prévention peut-être me possède; Waisje ne puis souffrir ce qui n'est pas Tancrède : La foule des humains n'existe point pour moi; Son nom seul on ces lieux dissipe mon effroi, Et tousses ennemis dissipent ma colère.

SCENE IL — Aména'idEjFanie, sur le devant, Argire, les Chevaliers, au fond

ARGiRE. Chevaliers, je succombe à cet excès d'horreur. Ahîj'espérais du moins mourir sans déshonneur.

A sa fille, aiec des sanglots mêlés de colère. Retirez-vous... sortez.

AMÉNAÏDE. Qu*entends-je ? vous, mon père! ARGIRE. Moi, ton père!... est-ce à toi de prononcer ce non., Quand tu trahis ton sang, ton pays, ta maison ?

AMKNA'iDE, faisant un pas, appuyée sur Fanie. Je suis perdue !

ARGIRE. Arrête! ah ! trop chère victime ' Qu'as-tu fait?...

AMÉNAïnE, pleurant. Nos malheurs...

ARGIRE. Pleures-tu sur ton crime?

AMÉNAÏDE. Je n'en ai point commis.

ARGIRE. Quoi! tu démens ton seing?

AMÉNAÏDE. Non.

ARGIRE. Tu vois que le crime est écrit de ta main. Tou-t sert à m'accabler, tout sert à te confondre. Ma fille!... il e4 donc vrai?... tu n'oses me répondre. Laisse au moins dans le doute un père au désespoir. J'ai vécu trop longtemps... Qu'as-tu lait?

AMÉNAÏDE. Mon dcvoii'.

Aviez-vous fait le vôtre ?

ARGIRE. Ah! c'en est trop, cruelle ; Oses-fu te vanter d'être si criminelle?

Laisse-moi, malheureuse; ôto-toi de ces lieux : Va, sors... une autre mai;i saura fermer mes yeu.î. AMÉNAÏDE, sort presqu' évanouie entre les bras de Fanie, Je me meurs.

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