SCÈNE VL— Vendôme
Eh bien! c'en est donc fait, l'ingrate, la parjure, A mes yeux, sans rougir, étale mon injure : De tant de trahisons l'abîme est découvert, Je n'avais qu'un ami, c'est lui seul qui mt- perd. Amitié, vain fantôme, ombi'e que j'ai chérie, Toi qui me consolais des malheurs de ma vie. Bien que j'ai trop aimé, que j'ai trop méconnu, Trésor cherché sans cesse, et jamais obtenu. Tu m'as trompé, cruelle, autant que l'amour même; Et maintenant, pour prix de mon amour extrême. Détrompé des faux biens trop faits pour me charmer. Mon destin me condamne à ne plus rien aimer. Le voilà cet ingrat qui, fier de son parjure. Vient encore de ses mains déchirer ma blessure. SCÈNE VII. — Vendôme, Coucy.
coucY. Prince, me voilà prêt, disposez de mon bras... Mais d'où naît à mes yeux cet étrange embarras? Quand vous avez vaincu, quand vous sauvez un frère. Heureux de tous côtés, qui peut donc vous déplaire?
VENDÔME. Je suis désespéré, je suis haï, jaloux.
COUCY. Eh bien! de vos soupçons quel est l'objet? qarî
VF.NDÛME. Vous,
Vous, (lis-je, et du refus qui vient de me conlondre , C'est vous, ingrat ami, qui devez me répondre. Je sais qu'Adélaïde ici vous a parié; lin vous nommant à moi la perfide a tremblé^ Vous alleclcz sur elle un odieux silence, interprète muet de votre inlelliçjence : Elle cherche à me fuir, et vous à me quitter. Je crains tout, je crois tout.
coucv. Voulez-voirs ai'écouter?
\ENDÔME. Je le veux.
coucY. Pensez-vous que j'aime encor la gloire? M'cstimez-vous encore, et pourrez-vous nie croire ?
VKNDÔjiE. Oui, jusqu'à ce moment je vous crus vertueux; Jo vous crus mon ami.
coiicY. Ces titres glorieux Furent toujours poup moi l'honneur le plus insîgno El vous allez juger si mon àmc en est digne. Sachez qu'Adélaïde avait touché mon cœur Avanf que, de sa vie, heureux libérateur, Vou j eussiez par vos soins, par cet amour sincère, Surtout par vos bienfaits, tant de droits de lui plaira, Moi, plus soldat que tendre, et dédaignant toujours Ce grand art de séduire,, inventé dans les cours. Ce langage flatteur, et souvent si perfide, Peu fait pour mon esprit, peut-être trop rigide, .le lui parlai d'hymen; et ce nœud respecté, Resserré par l'estime et par l'égalité.
Pouvait lui préparer des destins plus propices Ou'un rang plus élevé, mais sur des précipices. Hier avec la nuit je vins dans vos remparts : Tout votre cœur parut à mes premiers regards; De cet ardent amour la nouvelle semée Par vos emportements me fut trop confirmée. Je vis de vos chagrins les funestes accès ; J'en approuvai la cause, et j'en bkîmai l'excès. Aujourd'hui j'ai revu cx;t objet de vos larmes; D'un œil indifférent j'ai regardé ses charmes ; lihvc et juste auprès d'elle, à vous seul attaché, J'ai fuit valoir les feux dont vous êtes louché. J'ai de tous vos b'cnfaits rappelé la mémoire, L'éclat de votre rang, celui de votre gloire. Sans cacher vos défauts, vantanU votre voitu, Et pour vous contre moi j'ai fait ce que j'ai dû. Je m'immole à vous seul, et je me rends justice; Et, si ce n'est assez d'un si grand sacrifice, S'il est quelque rival qui vous ose outrager. Tout mon sang est à vous, et je cours vous venger.
VENDÔMii. Ah! généreux ami, qu'il faut que je révère! Oui, le destin dans toi me donne un second frère. Je n'en étais pas digne, il le faut avouer ; Mon cœur...
coucv. Aimez-moi, prince, au lieu de me louer ; Et si vous mo devez quelque reconnaissance. Faites votre bonheur: il est ma récompense. Vous voyez quelle ardente et (ière inimitié Votre frère nourrit contre votre allié; Sur ce grand intérêt souffrez que je m'explique. Vous m'avez soupçonné de trop de politique,
Ouanrl j'ai dit que bienlôl on \erniit ri-unU Les débris dispersés de rcmf)ire des 11?, Je vous le dis encore au sein de voire i^Ioire ; El vos lauriers brillants, cueillis par la vicloire, Pourront sur voire fronl se flétrir désormais, S'ils n'y sont soutenus de l'olive de paix. Tous les chefs de l'État, lassés de ces ravages, Cherchent un porl tranquille après tant de naufrages; Gardez d'être réduit au hasard dangereux De vous voir ou trahir, ou prévenir par eux; Passez-les en prudence aussi bien qu'en courage, De cet heureux moment prenez tout l'avantage; Gouvernez la fortune et sachez l'asservir : C'est perdre ses faveurs que larder d'en jouir, Ses retours sont fréquents, vous devez les connaître. Il est beau de donner la paix à votre maître: Son égal aujourd'hui, demain dans l'abandon. Vous vous verrez réduit à demander pardon. La gloire vous conduit, que la raison vous guide. VENDÔME. Brave et prudent Coucy, crois-tu qu'Adélaïdo Dans son cœur amolli partagerait mes feux Si le même parti nous unissait tous deux? Penses-tu qu'àm'aimer je pourrais la réduire? corcT. Dans le fond de son cœur je n'ai point voulu lire: Mais qu'iniportent pour vous ses vœux et sts desseins? Faut-il que l'amour seul fasse ici nos deslins? Lorsque Philippe-Auguste, aux plaines de Bovines, De l'État déchiré répara les ruines ; Quand seul il arrêta, dans nos champs inondés. De l'empire germain les torrents débordés ; Tant d'honneurs étaient-ils l'effet de sa tendresse? Sauva-t-il son pays pour plaire à sa maîtresse? Verrai-je un si grand cœur à ce point s'aviHr? Le salut d'un Étal dépend-il d'un soupir? Aimez, mais en héros qui maîtrise son ame. (jui gouverne à la fois ses Etals et sa flamme. Mon bras contre un rival est prêt à vous servir : .Te voudrais faire plus, je voudrais vous guérir. On connaît peu l'amour, on craint trop son amorce : C'est sur nos lâchetés qu il a fondé sa force; C'est nous qui, sous son nom, troublons notre repos : Il est tyran du faible, esclave du héros. Puisque je l'ai vaincu, puisque je le dédaigne, Dans l'âme d'un Bourbon souffririez-vous qu'il règne? Vos autres ennemis par vous sont abattus. Et vous devez en tout l'exemple des vertus. TENDÔME. Le sort en est jetti, je ferai tout pour elle ; Il faut bien à la fin désarmer la cruelle : Ses lois seront mes lois, son roi sera le mien; Je n'aurai de parti, de maître que le sien. Possesseur d'un trésor où s'attache ma vie, Avec mes ennemis je me réconcilie ; Je lirai dans ses yeux mon sort et mon devoir: Mon cœur est enivré de cet heureux espoir ; Enfm plus de prétexte à ses refus injustes : Raison, gloire, intérêt, et tous ces droits augustes Des princes de mon sang et de mes souverains. Sont des liens sacrés resserrés par ses mains. Du roi, puisqu'il le faut, soutenons la couronne:
La vertu le conseille, et la beauté l'erdonne. Je veux entre tes mains^ en ce fortuné jour, Sceller tous les serments que je fais à l'amour : Quant âmes intérêts, que toi seul en décide. coucy. Souffrez donc près du roi que mon zèle me guide J Peut-être il eût fallu que ce grand changement Ne fût dû qu'au héros, et non pas à l'amant: Mais si d'un si grand cœur une femme dispose, L'effet en est trop beau pour en blâmer la cause ; Et mon coeur, tout rempli de cet heureux retour. Bénit votre faiblesse, et rend grâce à l'amour.