ACTE III, SCÈNE lY. tS
Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, ^Emilie ; et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie, Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur ! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : En me rendant heureux vous me rendez infâme : Cette bonté d'Auguste. . .
iEMILIE.
n suffit, je t'entends, Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses ; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses ; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner ; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne ; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : n peut faire trembler la terre sous ses pas, Mettre un roi hors du trône, et donner ses États, De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde ; Mais le cœur d'^Emilie est hors de son pouvoir.
CINNA
Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir. Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure ; La pitié que je sens ne me rend point parjure ; J'obéis sans réserve à tous vos sentiments, Et prends vos intérêts par delà mes serments.
J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime, Vous laisser échapper cette illustre victime : César se dépouillant du pouvoir souverain Nous était tout prétexte à lui percer le sein ; )La conjuration s'en allait dissipée.
Vos desseins avortés, votre haine trompée ; Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné, Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
190 GINNÂ.
iEMILIE.
Pour me Timmoler, traître ! et tu veux que moi-même Je retienne ta main! qu'il vive, et que je Taime! Que je sois le butin de qui Tose épargner, Et le prix du conseil qui le force à régner !
GlNNÂ.
Ne me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi , vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie ; Et, malgré ses bienfaits , je rends tout à Tamour, Quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour. Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce faible effort de ma reconnaissance , Que je tâche de vaincre un indigne courroux , Et vous donner pour Ijii l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse , et que la vertu guide , Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; Elle en hait l'infamio attachée au bonheur. Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
iEMlLIE.
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie :
La perfidie est noble envers la tyrannie ;
Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux ,
Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.
CINNA
Vous faites des vertus au gré de votre haine.
iEMILIE.
Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.
GINNA.
Un cœur vraiment romain. . .
iEMILIE.
Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir : Il fuit plus que la mort la hoifte d'être esclave.
GINNA.
C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave ; Et nous voyons souvent des rois à nos genoux