‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 230 sur 386 · ACTE 11, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE 11, SCÈNE IL

Sa vertu tout entière à la mort le conduit : Son affranchi Philippe est le seul qui le suit ; C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire; Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire. Et croit que César même à de si grands malheurs Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.

CLÉOPATRE

N'épargnez pas les miens; achevez, Achorée, L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.

ACHORÉE

On l'amène ; et du port nous le voyons venir. Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir. Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre. Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre : n se lève ; et soudain pour signal Achillas, Derrière ce héros, tirant son coutelas, Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome, Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme, Tandis qu' Achillas même, épouvanté d'horreur, De ces quatre enragés admire la fureur.

CLÉOPATRE

Vous qui livrez la terre aux discordes civiles. Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes ! N'imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains; Le crime de l'Egypte est fait par des Romains. Mais que fait et que dit ce généreux courage?

ACHORÉE

D'un des pans de sa robe il couvre son visage,

A son mauvais destin en aveugle obéit.

Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit,

De peur que d'un coup d'œil contre une telle offense

Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance.

Aucun gémissement à son cœur échappé

Ne le montre, en mourant, digne d'être frappé :

Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle

Ce qu'eut de beau sa vie, et ce qu'on dira d'elle;

Et tient la trahison cpie le roi leur prescrit

Trop au-dessous de lui pour y prêter Tesprit.

Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre ;

Et son dernier soupir est un soupir illustre,

Qui, de cette grande âme achevant les destins,

Étale tout Pompée aux yeux des assassins.

Sur les bords de Tesquif sa tête enfin penchée,

Par le traître Septime indignement tranchée.

Passe au bout d'une lance en la main d*Achillas,

Ainsi qu'un grand trophée après de grands combats.

On descend, et pour comble à sa noire aventure

On donne à ce héros la mer pour sépulture,

Et le tronc sous les flots roule dorénavant

Au gré de la fortune, et de Tonde, et du vent.

La triste Comélie, à cet affreux spectacle,

Par de longs cris aigus tâche d'y mettre obstacle,

Défend ce cher époux de la voix et des yeux,

Puis, n'espérant plus rien, lève les mains aux cieux ;

Et cédant tout à coup à la douleur plus forte.

Tombe, dans sa galère, évanouie, ou morte.

Les siens en ce désastre, à force de ramer,

L' éloignent de la rive, et regagnent là mer.

Mais sa fuite est mal sûre : et l'infâme Septime,

Qui se voit dérober la moitié de son crime.

Afin de l'achever, prend six vaisseaux au port,

Et poursuit sur les eaux Pompée après sa mort.

Cependant Achillas porte au roi sa conquête : Tout le peuple tremblant en détourne la tête ; Un effroi général offre à l'un sous ses pas Des abîmes ouverts pour venger ce trépas ; L'autre entend le tonnerre; et chacun se figure Un désordre soudain de toute la nature ; Tant l'excès du forfait, troublant leurs jugements. Présente à leur terreur l'excès des châtiments !

Philippe, d'autre part, montrant sur le rivage Dans une âme servile un généreux courage,

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