ACTE III, SCÈNE II. 3S
Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé?
De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme
Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,
Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront
Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont?
Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule
Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule.
Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant
Lui faisait de ma tête un semblable présent?
Grâces à ma victoire, on me rend des hommages
Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages ;
Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur :
Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.
Amitié dangereuse, et redoutable zèle.
Que règle la fortune, et qui tourne avec elle !
Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.
PTOLOMÉE
Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus ; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être. Étant né souverain, je vois ici mon maître : Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant, Où je n'ai point encore agi qu'en commandant, Je vois une autre cour sous une autre puissance Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris : Jugez si vos discours rassurent mes esprits ; Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble, Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnements dont mon Ame est frappée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée, n me souvient pourtant que s'il fut notre appui. Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui : Votre faveur pour nous éclata la première. Tout ce qu'il fit après fut à votre prière :
II émut le sénat pour des rois outragés,
Que sans cette prière il aurait négligés ;
Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances
Eussent peu fait pour nous, seigneur, sans vos finances ;
Par là de nos mutins le feu roi vint à bout ;
Et, pour en bien parler, nous vous devons le tout.
Nous avons honoré votre ami, votre gendre.
Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre ;
Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux ,
Passer en tyrannie, et s'armer contre vous. . .
CÉSAR
Tout beau ! que votre haine en son sang assouvie N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie. N'avancez rien ici que Rome ose nier ; Et justifiez-vous, sans le calomnier.
PTOLOHÉE.
Je laisse donc aux dieux à juger ses pensées, Et dirai seulement qu'en vos guerres passées. Où vous fûtes forcé par tant d'indignités , Tous nos vœux ont été pour vos prospérités; Que, comme il vous traitait en mortel adversaire, J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire ; Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours. Jusque dans les enfers chercherait du secours ; Ou qu'enfin s'il tombait dessous votre puissance , Il nous fallait pour vous craindre votre clémence, Et que le sentiment d'un cœur trop généreux , Usant mal de vos droits , vous rendit malheureux.
J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, seigneur, servir malgré vous-même ; Et , sans attendre d'ordre en cette occasion , Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion. Vous m'en désavoues^, vous l'imputez à crime : Mais pour servir César rien n'est illégitime. J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver. Vous pouvez en jouir et le désapprouver;