‹ Chefs-d'œuvre du Pierre CorneilleChapitre 383 sur 386 · ACTE y, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE y, SCÈNE III

Que vous-même avouerez, en lisant dans mon Ame, Qu'il faut plaindre Dorante au lieu de l'accuser ; Que plus il quitte en vous, plus il est à priser, Et que tant de faveurs dessus lui répandues Sur un indigne objet ne sont pas descendues.

Je ne vous redis point combien il m'était doux De vous connaître enfin, et de loger chez vous, Ni comme avec transport je vous ai rencontrée : Par cette porte, hélas ! mes maux ont pris entrée, Par ce dernier bonheur mon bonheur s'est détruit ; Ce funeste départ en est l'unique fruit. Et ma bonne fortune, à moi-même contraire. Me fait perdre la sœur par la faveur du frère.

Le cœur enflé d'amour et de ravissement. J'allais rendre à Philiste un mot de compliment ; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre : c( Cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Qéandre, » Vous aurez vu sa sœur, je l'aime, et vous pouvez » Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez : » En faveur de mes feux parlez à cette beUe ; » Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, » Faites l'occasion quand je vous irai voir. » A ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir. Par ce que je lui dois, jugez de ma misère ; Voyez ce que je puis, et ce que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui. Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui : Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre. Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, J'ôte de votre vue un amant malheureux, Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deux : Lui, puisque à son amour j'oppose ma présence , Vous, puisqu'eh sa faveur je m'impose silence.

MÉLISSE

C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez? Ou plutôt c'est PhiUste à qui vous me donnez?

Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche,

M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fAche ?

Que c'est à contre-temps faire l'amant discret,

Qu'en ces occasions conserver un secret !

n fallait découvrir... Mais, simple ! je m'abuse ;

Un amour si léger eût mal servi d'excuse ;

Un bien acquis sans peine est un trésor en l'air ;

Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler :

La garde en importune, et la perte en console ;

Et pour le retenir, c'est trop qu'une parole.

DORANTE

Quelle excuse, madame ! et quel remerctment !

Et quel compte eût-il fait d'un amour d'un moment,

Allumé d'un coup d'œil? car lui dire autre chose,

Lui conter de vos feux la véritable cause.

Que je vous sauve un frère, et qu'il me doit le jour,

Que la reconnaissance a produit votre amour.

C'était mettre en sa main le destin de Cléandre,

C'était trahir ce frère en voulant vous défendre.

C'était me repentir de l'avoir conservé.

C'était l'assassiner après l'avoir sauvé ;

C'était désavouer ce généreux silence

Qu'au péril de mon sang garda mon innocence.

Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer,

Toutes les qualités qui vous firent m'aimer.

MÉLISSE

Hélas I tout ce discours ne sert qu'à me confondre.

Je n'y puis consentir, et ne sais qu'y répondre.

Mais je découvre enfin l'adresse de vos coups ;

Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous :

Vos dames de Paris vous rappellent vers elles ;

Nos provinces pour vous n'en ont point d'assez belles.

Si dans votre prison vous avez fait l'amant,

Je ne vous y servais que d'un amusement.

A peine en sortez-vous que vous changez de style ;

Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville.

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