ACTE V, SCÈNE I
L'A BB ES SE
L'heure fuit, le sable s'écoule... Abrège tes paroles.
CATHERINE
Et c'est moi qui suis la cause de tout! ( Se lamentant.) Dois-je désespe'rer ?
L'ABBESSE
Le raisin est pressuré ; il s'épure et se change en vin généreux, et c'est dans le vin que nous est offert le sang de Dieu; tu avais besoin d'être épurée... ne désespère pas!
CATHERINE
C'est mon ange protecteur qui prononce ces paroles.
L'ABBESSE
Mais dis, que fit Thérèse ?
CATHERINE
Revenues dans ce paisible asile, nous étions tous les jours assises dans l'ancien réduit de notre cellule, moi dans les larmes; pour elle, vous le savez, elle ne pouvait jamais entièrement pleurer... son sourire ressemblait aux pleurs, et, quand des larmes mouillaient sa paupière, il semblait que c'était un doux sourire.
L'ABBESSE
Je le sais.
CATHERINE
Le matin et le soir , elle avait encore la coutume
2i8 LUTHER,
daller arroser ses fleurs; je n'osai plus l'accompagner comme autrefois. « Demeure, ma chère Catherine, disait-elle en me priant, ces étoiles émaillées veulent être seules avec moi ; toi , tu as ton étoile, ne trouble pas ces doux enfans. »
L'ABBESSE, devenue très-attentive.
Elle disait que tu avais ton étoile ?
CATHERINE
Elle disait vrai.
L'ABBESSE
C'est Luther, qui n'est plus de ce inonde, qui est ton étoile.
CATHERINE
C'est lui.
L'ABB ESSE , pensive, les mains jointes et éleve'es vers le ciel.
Peut-être... Tes voies sont couvertes d'obscurité, Seigneur. {A Catherine. ) Achève.
CATHERINE
Je voulais imiter Thérèse, je dévorai mes larmes avec des efforts convulsifs ;... je les refoulai violemment vers mon cœur , d'où elles se précipitaient.
L'ABBESSE
Insensée !... vouloir imiter les sons de la harpe éolienne.
CATHERINE, soupirant.
Très-bien; aussi devins -je malade ; les larmes s'étaient comme pétrifiées dans mon cœur.