TRAGÉDIE EN UN ACTE
Par WERNER;
Traduite par M. GUSTAVE DE BAER.
Ne nos inducas in tentationem.
Tfw'îli* allemand 19
SUR
JL e s paisibles habitans de l'auberge de Schwarrbacb , dans les montagnes qui séparent le Haut- Valais du canton de Berne , seraient bien étonnés, sans doute, s'ils apprenaient qu'un poète a imaginé de faire de leur maison la demeure du parricide et de la malédiction. Concevraientils jamais qu'il existe un esprit assez noir pour infliger un renom funeste à leurs obscurs prédécesseurs ; pour transformer en instrumens de mort les plus simples ustensiles de leur ménage; pour changer en cri sinistre le chant de leur poule ; pour ensanglanter à plaisir jusqu'à l'innocent couteau suspendu dans leur cuisine ? Voilà pourtant ce que Werner a fait : il a introduit les Euménides dans une chaumière des Alpes , et soumis une famille de paysans à cette fatalité terrible qui, jusqu'ici, ne pesait
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que sur des fronts couronnés, comme ceux des enfansde Pélops ou de Laïus.
La tentative était neuve , et le succès à peu près certain , si le succès d'une œuvre dramatique se mesurait à la force de l'émotion qu'elle produit. Une cabane, isolée au milieu des neiges, est habitée par une famille proscrite , où la réprobation se transmet de génération en génération , où les pères ne meurent que de la main de leurs en fans, où les enfans n'ont d'autre héritage que la malédiction paternelle. Le vingtquatre février est le jour prédestiné au crime , et ce redoutable anniversaire ne revient jamais sans un nouveau forfait ou sans un malheur nouveau. Et cette succession de douleurs et de meurtres ne s'épuise qu'au jour où Fun des maudits , doublant sa part de crime , frappe son lils du couteau dont il égorgea son père. C'est là toute l'action , et certes rien n'est plus terrible. Qu'on y ajoute toutes les circonstances qui l'environnent , l'isolement et l'obscurité du lieu, le froid de l'hiver et de la nuit, le sifflement des hiboux et des corneilles } qu'on se figure que le lils du maudit est maudit luimême , et que le meurtre de sa sœur fut un des
jeux de son enfance , et l'on pressentira quel doit être l'effet de cette sombre conception. Ceux qui regardent l'horreur comme la première des beautés tragiques ne pourront ici qu'admirer; car, à cet égard, le dénoûment de Rodogune est peu de chose auprès du Vingtquatre février .
Mais une grande impression , obtenue par des moyens extrêmes , ne suffit point pour assurer le mérite d'une pièce de théâtre; et Ion peut croire même que ceux qui ont assisté à la représentation de celle-ci reprocheraient volontiers à l'auteur la sensation qu'ils ont éprouvée, et lui pardonneraient peu de les avoir si péniblement, si durement émus. On peut donc, sans craindre de choquer une émotion chère à ceux qui l'ont reçue , rechercher si celle que produit le Vingt -quatre février est légitime, et si les spectateurs ont frémi dans les règles.
On se tromperait , je le crois, si l'on pensait que l'effet opéré par les fictions poétiques dût toujours être exactement le même que l'effet causé par les choses réelles. La nature est pour un art quelconque ce que les modèles sont pour la peinture ; et l'on sait que le peintre , même
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en imitant , doit faire preuve d'invention , et que son imagination doit se retrouver jusque dans ses portraits. Ainsi, de ce qu'un objet produit une sensation agréable ou terrible , il ne s'ensuit pas que la poésie , et surtout la poésie dramatique, doive le reproduire absolument tel qu'il est; elle doit, on l'a mille fois répété, elle doit l'embellir, c'est-à-dire le ramener à ces lois du beau que l'esprit porte en lui-même. Connaître et imposer ces lois , telle est en effet la condition et la puissance du génie jioétique. C'est pour cela que l'on dit qu'il y a dans toute composition deux élémens , un élément réel donné par le monde extérieur , un élément idéal qui vient de l'artiste. C'est même à ce double titre que le poète est indifféremment appelé imitateur ou créateur.
Les caractères que présentent un événement , une action , une personne , ne sauraient donc passer sans modification de l'ordre réel dans le monde imitatif. Les scènes riantes ou terribles de la vie commune ne doivent pas nous être présentées sans choix ni sans mélange. Le sentiment surtout que produit l'union du malheur et du crime , est d'ordinaire trop rude et trop
violent pour devenir le but des arts. Aussi, la poésie dramatique , toutes les fois qu'elle a voulu l'employer, a-t-elleeusoin de le relever et de l'adoucir. Tantôt, elle a présenté les criminels comme des victimes , en leur donnant au moins l'intérêt de la souffrance ; tantôt elle leur a cherché dans le ciel même une excuse ; et, soumettant le bras coupable au pouvoir des dieux , elle a détruit la liberté sans étouffer la conscience ; elle a ennobli le crime par la fatalité. Telle est la véritable horreur tragique. Mais comme il y a du merveilleux dans cette manière de considérer les choses humaines, il faut, en l'adoptant , disposer toutes les circonstances extérieures de telle sorte qu'elles ne troublent en rien la fiction , et placer la vie hors de la région commune. C'est pour cela que l'on a fait souvent intervenir l'empire d'une religion mystérieuse , ou du moins celui de la magie, dont les prestiges suppléent aux miracles. Souvent on s'est placé dans ces temps reculés , ou ces contrées lointaines , que nous n'apercevons jamais qu'au travers des nuages de l'imagination. Presque toujours on a choisi des personnages dont la nature extraordinaire
ou la haute condition détournaient le spectateur de l'idée de les juger d'après les règles de l'expérience journalière. C'est ainsi que des événemens dont on ne pourrait supporter la vue, ont pu devenir l'ornement du théâtre. De sanglantes aventures qui épouvanteraient les trihunaux criminels , peuvent , ainsi transformées , nous causer un nohle attendrissement } et le coupable , dont la présence ferait détourner les yeux au juge le plus endurci , nous arrache des larmes de sympathie , dès qu'il porte le nom d'Oreste ou d'OEdipe.
Mais si Ton nous présentait de tels faits, de tels hommes , pris dans l'ordre commun , on dégraderait l'art , et Ton outrerait l'émotion. Si même , en continuant de placer la destinée humaine sous un jour merveilleux, et de donner pour excuses au crime les mystères de la fatalité et de la malédiction céleste , on laissait aux personnages une hasse condition et un langage familier, on ferait violence à la nature sans satisfaire à l'art \ on offrirait un spectacle à la fois odieux et invraisemblable. La pensée générale rappellerait le spectateur dans l'idéal, tandis que les formes extérieures le retiendraient dans
le vulgaire. L'horreur tragique a quelque chose de fictif et de surnaturel qui contrasterait bizarrement avec la simplicité des détails et la vérité même du spectacle. — Telle est la faute de Werner dans le Vingt-quatre février.
La faute est grande, et nous devons convenir que , pour nous, rien ne la peut racheter. Il faut cependant reconnaître aussi que la pièce est disposée et conduite avec beaucoup d'art , et que tous les accessoires en sont habilement combinés pour contribuer à l'effet principal. Cette habileté, qui n'annonce que de l'intention et de l'esprit , est poussée fort loin chez les Allemands, et Werner n'en a jamais donné plus de preuves que dans cette pièce , distinguée d'ailleurs par les traits dont le dialogue est semé, et par la beauté et la vérité locale des descriptions qui , d'après la nature du sujet , ajoutent au pathétique. Le style , quoique souvent rude et forcé , est beaucoup moins vague et moins déclamatoire que dans d'autres tragédies de Werner.
Au reste, comme il est de la justice de se placer, en lisant un ouvrage, dans le point de vue que l'auteur avait choisi en le composant ,
a9H NOTICE SUR LE VINGT-QUATRE FÉVRIER.
et de s'associer à ses intentions , nous terminerons en citant ce que Werner écrit de la tragédie du Vingt-quatre février. Peut-être qu'après avoir lu l'effet que le poète produisait sur lui-même, on conviendra qu'au moins il nous Fa bien rendu. « Ce poëme d'horreur, dit-il, qui , avant que ma voix le chantât , troublait , comme un nuage orageux , ma raison obscurcie , mon esprit enivré , et qui , lorsque je le chantais, résonnait, comme le cri aigu des
hiboux, ce poëme a été tissu dans la nuit,
semblable au retentissement du râle d'un mourant qui, bien que faible, porte la terreur jusque dans la moelle des os. »
Ch. de Réjmusat
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