‹ Chefs-d'œuvre du théâtre allemandChapitre 187 sur 272 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

KURT

Ce n'est rien. Cette histoire terrible, peut-être même le vin, en sont la cause. Allons, buvez!... Là... au-dessus de ces e'toiles, toute malédiction s'efface.

TRUDE

Entends-tu ?

On peut vous en croire;... je le pense aussi. — Le vieux père était un homme de fort mauvaise humeur; dans sa jeunesse il a peut-être fait encore pis... Lorsque j'étais encore enfant, il nous a dit une fois, étant pris de vin, qu'un jour, tourmenté par son père, il l'avait saisi aux cheveux et terrassé. Quant à moi, je n'ai fait que lui jeter le couteau à la tête... Il est mort, à la vérité; mais est-il mort de cela?... Il était déjà bien assez vieux... Qui peut le savoir cependant ?... On dit que lorsque le fils a frappé son père , la main avec laquelle il l'a frappé ressort du tombeau... Ceci est une folie. Quant à moi , j'ai plus de mille fois vu le tombeau de mon père;... j'ai vu de l'herbe, mais jamais de main.

KURT

Vous vouliez me dire comment vous étiez déchu dans vos affaires.

KUNTZ.

Oui ; c'est extraordinaire, vraiment; depuis Tintant de la mort de mon père, je n'ai eu que du malheur. Nous continuâmes à nous aimer tendrement. Cependant , depuis qu'il avait prononcé la malédiction, il semblait que son esprit vînt se glis-

ser entre nous deux... Peu de temps après, elle accoucha d'un fils... que Dieu en ait pitié! En venant au inonde, il portait déjà le signe de Caïn sur Je bras gauche... une faux sanglante. Apparemment, pendant sa grossesse, elle en avait eu l'esprit frappé, et par suite l'enfant naquit avec ce signe, Monsieur, c'est lui qui, une fois, me causa bien du chagrin!... Cependant, je le lui pardonne aussi.

KURT

Vous le lui pardonnez?

Dieu merci, il est mort!.. Cinq ans après, ma femme accoucha d'une fille; cette enfant était belle comme un ange. (Kurt se lève.) Que cherchezvous ?

KURT

Rien. Je ne puis rester long -temps à la même place.

( Pendant le re'cit de Kuntz , il ne cesse de se promener en long et en large. ) KUNTZ.

C'est comme notre Kurt... Il était poursuivi par l'enfer. Cependant il n'était point un sot ni un méchant. Il était remuant, indécis, léger, inconséquent. N'était-ce pas un effet de la malédiction?...

KURT

Que sais -je, moi?... Il fait bien froid chez vous.

KUNTZ.

Bref, une fois en février, la petite fille avait alors deux ans, et le garçon sept; c'était encore

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le jour anniversaire de la mort de mon père ; ce même couteau-là était à terre, et les deux enfans jouaient sur le devant de la porte ; leur mère venait de tuer une poule...

TRDDE.

J'y pense encore en frémissant. Cette poule me rappelait la malédiction , le râle de notre père , lorsqu'il était là mourant.

KUNTZ.

Le petit garçon avait vu égorger la poule. «Viens, » dit-il à sa petite sœur, « nous allons jouer au jeu de » la cuisine — Je serai la cuisinière, et toi tu seras » la poule. » — En même temps je le vois se saisir de ce couteau ; je veux me jeter sur lui; mais c'en était fait, la petite fille était baignée dans son sang; le cou venait de lui être coupé par son frère. Vous pleurez?... Moi, j'en ai bien souffert.

KURT

C'est alors que vous l'avez maudit?

KUNTZ.

Vous comprenez?... Les tribunaux, à cause de son âge, ne pouvaient le punir, j'ai dû moi-même venir au secours de la justice. Je l'ai maudit,... oui.

KURT

N'avez-vous point depuis levé cette malédiction précipitée ?

KUNTZ.

Certainement, que Dieu lui épargne la malédiction éternelle! N'est-ce pas? le poids de la malédiction ne se fait plus sentir là-bas?

KURT, à part.

0 mon père ! {Haut.) Et est-il revenu repentant?

KDNTZ.

Non. Le pardon, je le lui accorde; mais le revoir, jamais !

KURT, à part.

0 de'sespoir ! ( Haut. ) N'avez-vous eu aucune nouvelle de lui depuis ce temps ?

Le père, dans sa première colère, voulait le tuer; moi, saisie de peur, je ne savais que faire pour le sauver. Je l'envoyai à Thoun, chez mon oncle. Celui-ci m'écrivait... Il était recteur, un

homme bien savant « Votre fils a du cœur et de

» la force , ainsi qu'une bonne tête pour étudier ; » cependant son étoile paraît contraire; il est tou- » jours lancé dans les espaces imaginaires; point d'ap- » plication, de jugement; il est distrait et dissipé; et » quand je lui en fais des reproches, il me regarde » en pleurant, et dit que la faux qu'il a au bras ne » lui laisse pas de repos. » C'est ce que m'a écrit mon oncle; nous ne lui avons jamais découvert la cause de ce signe de Caïn.

KURT

Avez-vous pleuré , lorsqu'il s'enfuit ?

TRUDE

Oh!

KUNTZ, bas.

Trude , prends garde ! Ce chasseur est comme un

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