ACTE I, SCÈNE II
ne permet pas à son bien- aime de la quitter; elle
sait les malheurs dont ce jour le menace... (Elvire
frissonne. ) Mais vous tremblez ; qu'avez-vous donc,
ma soeui
ELVIRE
Écoutez-moi , dussiez-vous rire de ma faiblesse. Je rêvais, assise dans l'obscurité : les accords de ma harpe avaient cessé; de noires pensées m'enveloppaient de leurs couleurs funèbres ; tout à coup une corde , sans que je l'eusse touchée , s'est rompue avec un son aigre et déchirant ; j'ai cru entendre le cri d'un aigle puissant, frappé dans les airs d'un plomb mortel , et un écho lugubre m'a renvoyé le gémissement d'un mourant !
IEKTA, avec gaieté.
Oh ! vous ne connaissez pas l'allure de nos esprits! Peut-être de l'autre côté des Pyrénées ce sont des accords mélodieux , qui , échappés des sombres abîmes, ou descendus des hauteurs célestes, vous portent les arrêts du destin ; mais c'est sur un autre ton que dans nos climats glacés les esprits se révèlent à nous. Le vent souffle avec fureur dans l'étroit et long tuyau dune cheminée ; toutes les portes s'ouvrent avec violence , toutes les lumières s'éteignent ,1a cigogne s'enfuit en criant, on entend craquer la charpente; des hiboux gros comme des aigles viennent briser les fenêtres; des chats noirs lancent des étincelles de feu dans la cheminée, et une bande de petits diables danse à travers des flammes verteset bleues. Enfin, tant que la chouette
n'aura pas crié d'une voix rauque le nom d'Hugo
dans vos oreilles, ne vous alarmez pas sur son
compte.
ELVIRE
Bonne Ierta ! vous voulez dissiper ma tristesse, calmer mes alarmes ; votre gaieté y parviendrait peut-être , si des pressentimens seuls m'agitaient.
IERTA.
Et qu'avez-vous donc encore?
ELVIRE
Vous renouvelez d'anciennes peines gravées dans le fond de mon coeur : c'est dans une chasse que Carlos , mon premier époux , le père de mon Otto , est mort d'une mort cruelle.
IERTA.
D'une mort cruelle ?
ELVIRE
Son cheval s'abattit sous lui; dans sa chute son fusil partit, et le coup lui donna la mort.
IERTA.
Oh! pardonne mes importunes saillies! Mais comment avais-je ignoré jusqu'à ce jour...?
ELVIRE
Ton frère ne souffre pas qu'on rappelle ce malheur devant lui. Carlos fut son ami ; une fois Carlos lui dut la vie ; unis par le bienfait et la reconnaissance, ils étaient plus que frères.