ACTE II, SCÈNE V
OTTO
Moi, je l'ai vu.
La salle e'tait tendue de noir , mais brillait de mille flambeaux. Mon père e'tendu tout de son long sur un lit , pâle , mais beau encore , semblait une statue de marbre blanc. On ne le voyait que jusqu'à la poitrine ; le reste de son corps était couvert d'un manteau de velours , sur lequel brillait l'étoile de l'ordre de Calatrava.
(Des larmes viennent dans ses yeux. )
Des hommes du voisinage, d'autres venus de loin, pleuraient auprès de son corps , et baisaient la frange d'or de son manteau. Il était défendu desoulever le manteau, et de toucher ses mains , parce qu'on lavait précieusement embaumé.
VALÉROS.
Oh ! pourquoi ai-je fait ouvrir le cercueil qui cachait à tous les yeux cet effrayant spectacle ?
Quand j'osai lever le manteau qui enveloppait son corps, je vis avec la clarté de l'évidence.... Eh! ne dites pas que ce fut peut-être une illusion; la vérité est à jamais pour moi dans l'impression que je reçus en cet instant.
ELVIRE
Achevez ! je vous en conjure , mon père !
VALERO S, rassemblant ses forces pour faire la description.
Une main pressait sa blessure , son bras droit était étendu et rejeté en arrière , le poing fermé ; ses
sourcils froncés; sa bouche muette.... semblait
dire : Venge-moi, je suis assassine'.
ELVIRE
Grand Dieu , si cela e'tait vrai !
HUGO, pâle, les genoux tremLlans, appuyé sur une chaise, les yeux hagards.
Oui , cela serait effroyable !
OTTO, à Valéros.
Attendez; n'en dites pas davantage : le comte Hugo est malade à présent.
HUGO, faisant effort et avec précipilalion.
Qui te l'a dit? Tais- toi, enfant. {A J^aléros.) Continuez, dites vos conjectures. Avez-vous découvert quelque trace?
VALÉROS.
On l'avait trouvé au milieu de la forêt dans cette même attitude où je le vis dans son cercueil. Ceux qui me conduisirent dans le tombeau, m'en ont donné l'assurance. Sa main, son bras, étaient ainsi placés ; sa figure avait la même expression. Une balle lui perçait le cœur , et sa main semblait attachée sur sa blessure par une force surnaturelle : impossible d'ouvrir le poignet fermé; impossible de ramener près du corps le bras rejeté en arrière.
Depuis cet instant toutes les ténèbres furent dissipées; une lumière m'apparut telle qu'une aurore boréale qui jette dans une forêt une lueur pâle et sanglante. Ce n'est pas le soupçon qui me guide. Je poursuis cette clarté toujours présente, et une force