‹ Chefs-d'œuvre du théâtre allemandChapitre 29 sur 272 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

FRANÇOIS

Je le vis touchant à peine à sa seizième année , à l'instant même où il venait de monter sur le trône : c'était un dieu pour la puissance , un démon pour les çlesirs ambitieux ; déjà de toutes parts on voyait en lui le jeune aigle qui bientôt dans sa vigueur et sa témérité devait saisir le globe et le dévorer comme sa proie !

CATHERINE

Puisse cet aigle toujours élever son regard vers le soleil !

FRANÇOIS

C'est ce qu'il ne fera pas , c'est ce qu'il ne pourra jamais faire, c'est ce que sa destinée, dans tout le reste beaucoup trop brillante, lui interdit impérieusement. C'est pourquoi aussi ses discours séducteurs ne peuvent séduire ni les forts, ni les sages,car à ce sein fier et altier il manque un cœur d'homme , et l'auguste voix de la Divinité n'y a jamais retenti : la voix de la force , semblable à celle du tonnerre, s'y fait seule entendre; mais l'amour n'y a jamais mêlé ses accens enchanteurs, les discordances de sa propre nature doivent un jour le détruire, lui et l'œuvre de sa création.

THÉRÈSE

Ainsi donc il ne se 'possède pas lui-même et possède cependant le don de la foi.

CATHERINE

Il ne possède peut-être que la foi en lui-même...

Théâtre Allemand. A

5o LUTHER,

FR ANÇOIS.

Mais détachée de sa source primitive. Pareil à l'impétueux torrent de la montagne , il se précipite dans la vallée, ravage tout autour de lui et dissipe au loin ses ondes.

CATHERINE

Mais à l'époque marquée ce torrent retournera dans son paisible lit , il n'aura ravagé que des champs stériles, et c'est l'inondation salutaire qui y répandra la fécondité.

FRANÇOIS

Ton regard enchanteur sait changer le chaos même en images ravissantes; moi, je cherche en vain à me saisir d'un pouvoir si magique; je cherche en vain aussi le calme et le repos; je fuyais loin de la cour impériale, où je vis la religion dégradée jusqu'à servir de prestige décevant à un peuple lâche et frivole , où la vie elle-même n'était qu'une continuité de caprices vains ou sérieux ; je fuyais ces grands orgueilleux qui s'imaginent être la première race européenne , et qui , non contens de courber leur front devant un maître altier, se couvrent tout entiers d'humiliations et de poussière ; et qui, reniant leur propre dignité, s'enorgueillissent de s'appeler ses premiers esclaves; je fuyais cet empereur lui-même qui , n'adorant que la divinité de son être, est assez aveugle pour ne pas reconnaître qu'elle n'est qu'un faible rayon de cette lumière éternelle qui se réfléchit dans des myriades d'existences. Je me précipitai au milieu de ses légions combattantes , non pas pour y partager

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