ACTE II, SCÈNE I. Sg
le charlatanisme de ses myste'rieuses bénédictions ; en un mot, s'il veut la droguer jusqu'à la perdre de corps et d'âme, dites-moi si je me'rite le titre de docteur en gardant le silence sur tout cela?
J'irais des pieds et de la tête»
C'est aussi ce que je fais; mais si en outre le pape vient encore à s'approcher de gens sains et bien portans; car, vous le savez, les montagnes sont un séjour sain et bienfaisant, et les peuples chrétiens aiment à habiter les montagnes, à respirer l'air pur , à regarder avec liberté autour d'eux ; et ils se résignent à ne se nourrir que de lait et d'herbages. Si le saint père parvient aussi à rendre ceux-là malades, avec ses vins frelatés et ses alimens fades qu'ils ne peuvent supporter; et que cependant il leur dise : Mangez, mangez toujours; ne craignez pas de vous ruiner l'estomac : achetez de ce baume merveilleux, la puissante absolution; elle est chère, il est vrai , mais en l'employant vous pouvez envoyer au diable la diète et ses abstinences; quand il ment ainsi, moi, docteur, puis-je me taire et l'approuver (32)?
MARGUERITE
Hum ! cela me paraît bien ressembler au baume blanc des charlatans.
JEAN
Tu n'as pas tort, Martin; moi, à ta place, je lui romprais entre les mains le vase qui contient cette
maudite drogue ; mais le lait et les herbages tout seuls ne valent rien non plus ; il faut un peu de vin, cela fortifie.
Oui, mais avec mesure.
Un peu de boisson fortifiante ne fait pas de mal à l'homme quand il se donne un peu de mouvement.
Mais écoutez encore : le pape montre à ce bon peuple qui habite la montagne , il lui montre làhaut , sur la cime, une cabane petite et étroite, où un homme de notre taille ne peut se tenir debout; or, il veut que chacun y pénètre en rampant, et qu'il la couvre d'un chaume d'or. Voilà ce qu'il appelle de bonnes œuvres.
JEAN
D'une singulière espèce , vraiment. Ah ! que j'aime mieux regarder avec des yeux libres et assurés dans le \aste univers de Dieu! Là, je puis de chaque arbre qui s'offre à ma vue me construire moi-même une cabane où je me tiendrais debout, et non pas courbé comme un archet de violon. Et ne faut-il pas, pour bien travailler, pouvoir agir des mains et des pieds ?
Eh ! pourquoi donc a-t-il été créé des montagnes , si ce n'est pour promener du haut de leur cime nos regards avec calme et liberté ?