ACTE II, SCÈNE I
JEAN
Que Dieu ait en sa grâce la digne femme de Cotta ! celle-là peut maintenant lire sans lunettes.
Serait-il possible , ô mon Dieu ! comment ai-je pu l'oublier ? que fait-elle , elle qui m'a élevé' , qui la première alluma dans mon coeur le rayon divin, ma seconde mère? En son honneur, cette coupe.
(Il boit. ) JEAN.
Elle est auprès de Dieu.
LUTHER, avec effroi.
Que dites-vous? il ne me restera donc rien , rien du tout ?
MARGUERITE
Sur son lit de mort , elle te fit encore saluer : nous la remerciâmes pour tout ce qu'elle avait fait pour toi. « Ah ! » dit-elle , et déjà la mort était dans ses yeux; le frisson me saisit, lorsque je l'entendis parler. ( A Jean. ) T'en souvient-il encore?
JEAN
Oui, comme animée d'un esprit prophétique, elle dit : « J'ai planté un bel arbre , mais , hélas ! sur une terre marécageuse; sa racine forte et hardie expulsera la taupe de son réduit, mais elle étouffera aussi la violette et l'immortelle ; l'arbre croîtra rapidement, ses branches s'étendront au loin, mais elles seront faibles et languissantes ; l'éclair ne saurait l'atteindre, mais il souffrira du vent et de la
"Univers;,4^"
BJBUOTHECA
ioo LUTHER,
pluie : cependant une greffe magnifique s'élèvera
un jour sur lui. » Ici elle expira.
MÉLANCHTHON
Singulières paroles!
THÉOBALD
Ah ! que cela émeut mon cœur !
Chère et digne femme ! sans elle je ne serais rien, et ce que je suis je le dois à ses soins. Eh bien! elle est parvenue au terme de ses combats, j'y parviendrai aussi.
MARGUERITE
Raconte-moi donc comment tu l'as connue?
Vous vous rappelez que vous m'envoyâtes à l'école, du côté d'Eisenach.
Oui, et tu étais un garçon éveillé , à peine âgé de quatorze ans.
MARGUERITE
Et nous te vîmes alors pour la dernière fois.
Vous me teniez un peu sévèrement à la maison .
JEAN
Tu y penses encore?
MARGUERITE, montrant Jean.
C'était ce vieil homme-là.