SCÈNE I
Une place publique.
Entrent DON CÉSAR, DON FEUX et TRISTAN.
DON FEUX
Vous êtes tout joyeux.
DON CÉSAR
Comment ne le serais-je pas, lorsque aujourd'hui j'atteins le comble de mes souhaits?
DON FÉLIX
Et comment?
DON CÉSAR
Prêtez-moi votre attention. — Vous savez déjà, — comme étant mon ami si véritable que nous avons deux âmes en chacun de nous,' si toutefois nous n'avons pas à nous deux une seule âme, — vous savez combien de soucis , d'ennuis , de peines, de chagrins et de malheurs m'a causés l'invincible amour que je porte à dona Violante, depuis le jour où je prétendis, avec des larmes et des soupirs, — ces vaines munitions de guerre, — battre en brèche des murs de diamant, briser des rocs d'acier, pénétrer des mines de pierre et traverser des fossés de feu. Un de mes plus tristes souvenirs, vout ne l'ignorez pas , don Félix, c'est celui de la mort de son cousin Laurencio, avec qui j'eus une rencontre dans le champ, sous je ne sais plus quel prétexte, et que la jalousie me fit tuer parce qu'il traitait de son mariage avec elle : eoMÉWt déplorable, mais dans
lequel nous eûmes chacun une part égale de bonheur et de malheur; car le destin voulut, dans son équité, que le favorisé mourût et que le dédaigné restât vivant... Après cette triste aventure, il vous en souvient, je quittai Parme, mais sans que l'absence pût changer en rien mes sentimens; et cela vous montre, sans doute, combien ma chatne est étroite et forte, puisque le temps qui détruit tout a été impuissant à la détruire. Après certains délais , le duc monseigneur, voyant que personne ne se portait partie dans sa cause, ce qui tient sans doute à ce que Lisardo, un frère de l'infortuné Laurencio, qui, depuis sa plus tendre jeunesse, est en Allemagne au service de l'empereur, n'a point voulu me poursuivre en justice, réservant, je crois, à son courage une plus noble vengeance; enfin le duc a été libre de m'accorder mon pardon, et je suis rentié à Parme, en y ramenant avec moi mon amour et ma jalousie ; — car si l'amour, quand il est seul, peut oublier, l'amour jaloux n'oublie jamais; — et là je trouvai Violante, s'il est possible, plus intraitable et plus cruelle, comme si ma conduite eût été pour elle un outrage et eût augmenté ses mépris. Mais enfin, — pour revenir à ce que je disais tout-à-1'heure,— comme il n'ya point de diamant, il n'y a point d'acier, il n'y a point de pierre, il n'y a point de feu qui ne finisse par se rendre, car l'on travaille le diamant, on polit l'acier, l'eau creuse la pierre, et le vent apaise le feu : de même Violante, par un de ces miracles que l'amour a faits tant de fois , si nous en croyons l'antiquité, s'est laissé gagner à la pitié , et elle vient de m'écrireque demain....
Entre FABIO.
fabio, à don Céiar.
Seigneur ?
DON CÉSAR
Que me veux-tu, imbécile ?
fabio.
Le duc vous attend. 11 m'a chargé de vous dire, aussitôt que je vous trouverais, que vous alliez lui parler sans retard.
don césar, à don Félix.
Voyez quel est mon malheur! si je veux raconter mes tourmens, mes angoisses, j'ai du temps de reste; et lorsque je vais vous conter mes joies et mes bonnes fortunes le temps me manque... mais j'achèverai tout-à-1'heure ; veuillez m'attendre, je reviens.
DON FÉLIX
Vous n'avez plus grand' chose à me dire ; j'entrevois assez clairement que Violante veut enfin correspondre à votre amour. La beauté la plus dédaigneuse en apparence est toujours au fond du cœur tontent d'être aimée.
Don César sort.
TRISTAN
Vous avez bien raison, monseigneur. —Moi, comme je courtisais,
- J0UANÉ&4, SCÈNE I. »
—si yous me f enhettez cette expression, —comme je courtisais une certaine donzefle, qui n'était qu'un amas d'os et de chair, et comme, par la grâce de Dieu , je suis -aussi changeant que sensible , je me lassai; mais à peine s'en fut-elle aperçue, qu'elle médit : « Polisson, misérable, infâme scélérat , puisque tous avei commencé à m'ai* mer, tous continuerez, s'il vous plaît, ou, vive le ciel ! yous. mourrez sous le h&ton i car yous avez été bien hardi de m 'aimer, mais tous le seriez plus encore de ne m 'aimer pas. »
Toujours le même,. Tristan !... A. tout propos, tu as quelque méchant conte à placer.
TRISTAN
Un pauvre hidalgo 1 étant un jour à raccommoder sa culotte, un de ses amis vint à entrer, qtii lui dit : « Qu'y a-t-il de neuf? » A quoi 1 autre répondit : «11 n'y a- que le fil 3 .» Et moi je vous dis de même; car Si je me mets à rafistoler un peu vos vieilleries d'amour, tout ce qu'il y aura de neuf ce sera le fil de mes contes.
Entre DON CÉSAR.