‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnol (volume 2)Chapitre 32 sur 103 · L1SARD · texte numérisé non relu

L1SARD

Le prince mon seigneur m'envoie savoir comment vous avez passé la nuit.

DO!f FÉLIX.

Je baise les pieds à son altesse, et je vais aller la remercier de l'honneur qu'elle me fait.

LISARDO.

Demeurex avec Dieu !

Qu'il vous garde !

LISARDO, à part.

Ma résolution est prise, et maintenant que je connais son appartement, ma vengeance est assurée.

H sort.

DON FÉLIX

Voilà une singulière visite !

Entre TRISTAN.

TRISTAN

Seigneur? seigneur?

DON FÉLIX

D'où vient le trouble où je te vois? Qu'est-ce donc? Qu'est-il arrivé?

TRISTAN

Je vous apporte la plus bizarre nouvelle... Vous ne me croirez pas. Don César est à la porte, qui demande après vous

DON FÉLIX

Qui? don César?

TRISTAN

Lui-même.

DON FÉLIX

Don César est À Milan !... Dans quel but?

TRISTAN

Je ne sais. Allez le voir. Je n'ai pas voulu tarder à vous annoncer la chose.

DON FÉLIX

Tu dis vrai; c'est bien lui.

TRISTAN

Nous voilà bien! H aura sans doute appris que vous vous amusiez sous son nom» et il vient s'amuser un peu aussi.

DON FEUX

J'entends qu'il me demande, et on lui refuse ma porte. Va lui ouvrir.

Entre DON CÉSAR.

DON CÉSAR

Embrassez-moi, don Félix.

DON FÉLIX

Comment vous vois-je ici, don César? Est-ce que le duc aurait appris par hasard que vous n'étiez- point parti, et vous aurait donné l'ordre de venir?

DON CÉSAR

Plût à Dieu que ce fût là le motif de ma venue !

DON FÉLIX

Que s'est-il donc passé?

DON CÉSAR

Personne ne nous écoute ?

Personne. {A Tristan.) Mets-toi en sentinelle à la porte.

TRISTAN

Puisque je suis dans le secret...

m DON FÉLIX.

r fm sauras tout plus tard. (Tristan se retire.) Eh bien! qu'y a-t-il?

DON CÉSAR

La plus incroyable, la plus cruelle et la plus horrible vengeance qu'ait jamais imaginée une femme. Dona Violante, que ni ma constance ni ma peine n'avaient touchée, me donna rendez-vous dans son jardin pour m'y faire périr, comme le serpent se cache sous les fleurs... Après votre départ, je laissais croire que c'était moi qui étais parti, et ainsi se passèrent et la nuit et le jour qui suivirent .. Cependant le lendemain, au moyen d'un espion que j'avais dans sa rue, j'appris le départ de son père ; et sur cette assurance, aussitôt que la nuit arriva, — nuit funeste dont je préférais les ombres au plus brillant soleil! — je me dirigeai vers son jardin, et là, après avoir fait le signal convenu, je vis s'ouvrir devant moi toute grande sa porte perfide. En même temps, par un de ces instincts qui sont inexplicables, j'éprouvai une sorte de crainte, que je combattis, mais qui eut pour effet de me faire tenir sur mes gardes. Aussi, ayant remarqué que la voix qui me disait d'entrer n'était point celle de la suivante qui, dans mon idée, devait venir à ma rencontre, me couvrant le visage d'une petite rondache que j'avais 1 , je dis : « Qui va là? » Aussitôt, sur le soupçon que je témoignais, on me répondit par un coup de pistolet. Mais Dieu me protégeait sans doute , car il est miraculeux que l'on m'ait manqué de si près ; la balle frappa sur la rondache et la traversa de biais. Au même instant, un certain nombre de misérables m'assaillirent, et je fus bientôt obligé de reculer jusqu'au tournant de la rue, tout en me défendant. Cependant, au bruit du pistolet et au tumulte qui avait suivi, tout le voisinage s'était ému; et .tandis qu'ils fuyaient pour n'être pas reconnus, je me retirai, afin de quitter Parme sur-lechamp. Vous me demanderez sans doute pourquoi? Le voici... Ces misérables qui m'ont attaqué si lâchement savent bien qui je suis ; mais ils ne le diront pas, j'espère, afin de ne pas révéler une si basse vengeance. Pour moi, afin de détourner les soupçons du duc

1 La rondache [rodéla] était un petit bouclier de forme ronde.

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