‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnol (volume 2)Chapitre 49 sur 103 · M AN MOU · texte numérisé non relu

M AN MOU

Oui, madame,— de la gaieté. — Je suit le valet par excellence, le pmiohpr des Milris, propre à tout, bon à tout 1 ; quand je garde l.i maison de mon maître, son majordome; quand .j'attends de loi quelque habit, son chambellan ; son maître d'hôtel, quand je prends pour moi le meilleur morceau; son secrétaire peu discret, quand je confie srs secrets n nos voisins ; son écuyer Intrépide, lorsque, pur ne pas aller à pied, je sors sur le cheval sous prétexte de le mener promener; son intendant, quand je lui compte quelque choMjKM) caissier, en même temps, quand je compte aux autres quelque elnift de na pari 9 ; son chef d "office, quand jo détourne par bâtard eue pièce d'argenterie ; son pourvoyeur, quand je fais danser l'anse di panier ; et enfin son cocher, quand je le conduis à aea amoun. Et. après, madame, permette! que je vous dise que je remplis toute) ces chargea aani nie plaindre , et que je me contente de murmurer pour chacune séparément.

Ltoiioa.

C'est bien.

■■r un geste de Lrfoner, M antique s'éloigne. — lëoMT et Syrèpe ettueul ha* à rtert.

Entrent DON BERNARD, DON LOUIS et GELIO.

don i.ouis, à don Bernard.

Je suis marchand, et les diamans sont ma partie... On dît que les diamans sont des grains bruts que le soleil durcit, perfectionne et embellit de ses rayons au fond de la mine embrasée... Je passe do Lisbonne en Castille. J'ai aperçu dans le village voisin la merveille du ciel sous les traits d'une dame que vous accompagnez. Le bruit public m'a appris aussitôt que c'est une nouvelle mariée ou qu'elle va pour se marier. Comme ma marchandise n'est jamais mal venue des dames, et que tous les mariages commencent par des prt'sens de parures et de joyaux, ie* voudrais vous montrer quelquesuns des miens, qui sont en vérité aussi brillans que des étoiles... pour voir si l'occasion et le désir me procureront quelque bénéfice, chemin faisant.

DON BERNARD

Vous avez eu là une bonne idée et vous êtes venu a propos. Cette dame est fort triste ; j'ai envie de lui offrir un bijou pour essayer de l'égayer un peu. Attendez-moi là, je vais d'abord la prévenir.

1 a ...Pendanga de criados Hecha del palo que quieren. »

Mot à mot : « Le pendanga des valets, fait du bois que l'on vent. » On appelle penêamga, au jeu de fumaJos, le valet de carreau. Ce jeu coBsiste & assembler quatre cartes, une de chaque couleur, et celui qui aie plus de pointa gagne. Le valet de carreau sert d'a-tout.

* Il y a ici un jeu de mots sur le double sens de contador y qui veut dire caissier et onteur.

ÎÔtifcNËÊ 1, SCÈNE 11. * ' rtl

s « DÔNLOUlS.

Eh i>ièn! seigneur, en ce Cas, veuillez, je vous prie, lut porter, comme linc preuve de ma sincérité, 6e diamant. Dès qu'elle l'aura vu, je ne doute pas, seigneur, qu'elle ne vous permette de m'amener à ses pieds.

DOft BERNARD.

Çeaiune piërré rare... quelle belle eau! quel éclat! quels ïêux! -* attendez, je revîèné... (fl n'approché dé LêOhor.) tt arrive Ici, divine Léonôr, Un marchand entre les mains duquel VoUs Verrez dès bijoux de prix et fort beaux. Je voudrais, si cela peut vous être agréable, voua en offrit quelques-uns, à votre choix. Voici Un diamant qu'il m'a demandé de mettre *bU8 VOS yeux atome échantillon. Tenez, ïèg&rdez-ïé.

ufoNOR» ê part.

Que voiH** GteU

DON HnUIAMH

Eh bien!

lbonor, dpmtt.

lé n'eee le croire» *. , v

DON BERNARD

Désirez-vous que je tans l'amène?

lbonor» à port.

HtftaaJ m dituMot ««4 le même que»,. {A Surine.) Dis-lui de vt- «lr> Sjrrétte»

DON BERNARD

C'est moi qui irai, madame»

Il s'éloigne.

LtfONOR.

Ohl que l'amour me délivre de ce cbâfmel Ce armant que tu fois, SVrène, est lie même que je donnât autrefois à don Louis de Benavidès. Ùui , où mes larmes m'àveuglèrït, ou ô'eôt le même. Il faut qûè je sache aujourd'hui par quelle suite d'âccidèhs il est revenu en ktfeé mains.

SYRBltE.

Prenez garde, madame ; calmez-vous... les voici qui arrivent.

Don Louis devance don Bernard.

BON BERNARD» à patU

Ce marchand est bien pressé de vendre, lia sont tous les mêmes.

bon louis* à Léonçr* C'est moi, madame...

LÉONOR

Ame de ma Couleur! réalisation de mes rives!

SYRENE.

Prenez garde, madame, et tâisez-votts. le vois maintenant le motif de votre surprise.

Don Bernard s*appr0cke.

C'est moi, madame, qui profite de l'occasion que me présente la destinée, et qui espère trouver un placement que j'ai désiré si .long- temps. Je porte avec moi les bijoux les plus beaux, les plus curieux. J'apporte entre autres une constance 1 dont vous serez contente, si je ne me trompe, car il me semble qu'elle ferait bien sur votre cœur... J'apporte aussi un amour en diamans. On dit ordinairement que l'amour est fragile; j'ai composé celui-ci des pierres précieuses les plus dures, afin que le mien jâe fût pas comme les autres... J'apporte de plus un cœur dans lequel il n'y a rien de faux; et parmi ces bagues, il en est une de celles que Ton appelle souvenir... J'avais aussi un joyau formé d'une émeraude et d'un saphir ; mais on m'a volé en chemin l'émeraude , et l'on ne m'a laissé que le saphir, malheureusement. Et c'est pourquoi je me suis écrié dans mon chagrin : « Comment m'a-t-on enlevé l'espérance, et ne m'a-t-on laissé que la jalousie 2 ! » Si votre beauté y concept, je m'estimerai heureux de yous montrer ma constance, mon souvenir, mon cœur et mon amour.

DON BERNARD

Ce marchand a de l'esprit; il joue sur le nom de ses bijoux afin d'engager à les voir.

leonor, ci don Louis*

Bien que je ne doute pas que vos bijoux ne soient aussi curieux que vous le dites, vous êtes arrivé mal à propos pour me les montrer... J'aurais eu du plaisir à les voir, je l'avoue, si vous étiez venu plus tôt; mais vous êtes venu trop tard... Que penserait-on de moi, si, lorsque je suis mariée et que j'attends mon noble époux , j'occupais ici, non pas ma tristesse, mais mon esprit, à contempler ce cœur, cet amour et cette constance?... Je ne yeux pas les voir, parce qu'il ne convient pas que j'aie l'air de déprécier vos joyaux à cause que vous me les avez montrés en un mauvais moment... Et reprenez votre diamant, quoique, je ne l'ignore pas, son éclat et sa pureté égalent l'éclat et la pureté du soleil... Ne m'accusez pas d'humeur ou de caprice ; n'accusez que vous-même, qui vous êtes présenté à moi si a contre-temps.

On entend do brait dans l'éloiqnement.

MANRIQUB.

Voilà là-bas le seigneur don Lope, mon maître !

don louis, à part.

Hélas ! y a?t-il une disgrâce pareille à ma disgrâce, une douleur pareille à ma douleur ?

1 Le mot firmexa, que nous avons traduit par constance, a un double sens en espagnol; il signifie quelquefois une sorte de bijou de forme triangulaire, et pins ordinairement fermeté, constance.

» On sait que l'émeraude est verte et que le saphir est bien. On sait que la. conteur ▼erie est l'emblème de r espérance, comme la couleur bleue est le symbole de l'amour ou de la jalousie.

léonor, à part, sort funeste!... que ne puis-je me soustraire à une entrevue aussi crueile !

MANRIQUE

Mon maître s'approche.

DON BERNARD

Je vais à sa rencontre.

MANRIQUE

Que chacun ici se taise. Je yeux écouter de mes deux oreilles la première sottise qu'il dira ; car un prétendu à qui sa dame plaît et qui la voit face à face ne doit pas manquer de lui dire des sottises 1 .

don louis, à Léonor.

femme légère, oublieuse et changeante ! ô femme la plus femme des femmes ! que me répondrez-vous qui puisse justifier votre changement et votre oubli?

LÉONOR

Que j'ai cru à votre mort, que j'ai pleuré sur vous, et qu'on m'a livrée à un autre. Mais je ne vous ai pas oublié pour cela. Et à présent que je vous retrouve, si je n'étais mariée, s'il m'était permis de disposer encore de moi, vous verriez si je suis si légère et si changeante !,.. je ne le connais pas, cet homme; je l'ai épousé par procuration.

À merveille!... mais ce n'est pas par procuration que vous avez désolé mon avenir, que vous m'avez enlevé l'àme, que vous m'avez donné la mort... Vous aviez raison de dire que vous m'avez cru mort ; j'étais absent, cela revient au même ! Bien souvent, lorsqu'un amant n'est plus là, près de la femme qu'il aime, c'est comme s'il n'était plus de ce monde.

léonor. '

Je ne puis, je ne puis, hélas ! vous répondre. Voici mon époux, mon ennemi. Puisque vous m'accusez d'infidélité, en parlant à lui, c'est à vous que je parlerai.

Don Louis se retire vers l'extrémité' de la scène. Entrent DON LOPE, DON BERNARD et MANRIQUE.

don lope, à Léonor.

Lorsque la renommée vantait chez nous votre rare beauté, ô Léo nor! je vous aimais de confiance, je vous consacrais sur sa foi toute

« Porqueun noivo d quien le place La dama, y dverla llega, Como necedades juega, Es tahur que dise y haie. »

Le dernier de ces vers présente deux seus ; mot à mot : « Car un marié à qui sa dame plaît et qu Larme à la voir, «omme il joue un jeu dcsotiises, c'est un joueur qui dit. it. qui Tait : » Ou bien « qui eu dit ou qui eu fait. »

174 A OUTRAGE SECRET VENGEJLtfCE SECRÈTE.

l'idolâtrie de mon cœur, lorsque ce cœur qui vous aimait et vous adorait ainsi, vôlis contemple avec ravissement, il dédaigne la vaine image qu'il s'était formée de vous; car la réalité dépasse mille Fois ce qu'il imaginait. Vous seule pouviez faire dignement votre éloge. Heureux celui qui parvient à vous obtenir, et plus heureux encore s'il réussit à vous apprécier) Mais comment pourrait-il être coupable d'un oubli? comment celui qui vous aimait avant de vtms avoir Vue pourrait il vous oublier?

LÉONOR

J'ai contracté cet engagement avant que de vous voir; vivant ou mort, j'appartenais à vous seul... je n'aimais que votre ombre; mais c'était votre ombre, et cela me suffisait... Heureuse mille fois si je pouvais vous aimer ainsi que mon cœur s'en était flatté ! ma vie eût acquitté par là notre dette commune, malgré tous les. périls. . Mais lorsque, craintive et tremblante, je vous regarde, si je ne récompense pas un amour si généreux, voici mon excuse : — Il faut vous plaindre de vous et non de moi ; car, bien que je vous aie choisi depuis long-temps pour époux, il est impossible que je vous aime autant que je le dois l .

don lope, à don Bernard.

A cette heure , mon oncle et seigneur * permettez que j« vous presse dans mes bras.

don Bernard, embrateant don Lope.

Ce seront des liens étemels de parenté et d'amilté. — Né tardons pas davantage. J'ai hâte pour vous d'arriver à Lisbonne ; allons nous embarquer.

don lope, à Léonor, La mer va être orgueilleuse aujourd'hui de porter sur ses flots une seconde Vénus.

p MANRiQUE, au parterre.

Et puisque voilà le galant et la dame glorieusement mariés, pardonnez, noble assemblée; l'histoire finit ici 2 -

Dou Lope, don Bernard, dona Léonor el Manrique sortctit.— Don Louis et Gelio

demeurent seuls.

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