I.B ROI
L'as-tu rencontré à la fin ?
DON DIÈGUE
Je n'ai pas été plus heureux que vous, Sire.
une voix chante dam l'iloignement.
L'infant don Henri de Gastille A pris tantôt congé du roi, etc.
LE ROI
Kh bien! don Diègue?
DON DIÈGUE
Sire?
LE ROI
Maudit soit l'insolent! — C'est dans celte rue que l'on chante. Sachons qui c'est ... à moins que ce ne soit le vent par hasard !
DON DIÈGUE
Eh ! sire, ne vous inquiétez pas d'une pareille sottise. Que vous importe que l'on ait composé et que l'on chante une mauvaise romance de plus ou de moins à Séville?
LE ROI
Deux hommes viennent par ici.
DON DIÈGUE
Nous n'avons qu'à les interroger.
Entrent DON GUTIERRE et\E CHIRURGIEN.
DON GUTIERRE, à part.
Je ne sais pourquoi le ci il m'empôche d'assurer mon secret en tuant cet homme. — En voilà deux autres qui s'avancent; il importe que je m'éloigne. (Au Chirurgien.) Attends-moi ici, Ludovico
Il Mit.
DON DIÈGUE
Sire, l'un des deux hommes qui venaient s'est enfui ; je n'en vois plus qu'un.
LE ROI
Il n'y en a plus qu'un en effet. — Mais regarde donc ; il semble qu'il ait la tête et la moitié du corps toutes blanches; on dirait, à travers la faible lumière du crépuscule, un fantôme.
DON DIEGUE
Que votre majesté n'avance pas ; moi, j'irai.
LE ROI
Non, laisse-moi aller, don Diègue. [Au Chirurgien.) Qui es-tu, homme ?
le chirurgien, ôtant un drop qui lui couvre la tête. Le roi !
LE ROI
Que signifie ce déguisement ? Qui es-lu ?
LE CHIRURGIEN
Sire, — car j'ai reconnu la voix de votre majesté, — deux motifs m'empêchent de vous répondre ainsi que je le dois : d'abord l'humble profession de celui qui vous parle, qui n'est qu'un pauvre chirurgien ; et ensuite la surprise et l'horreur où je suis encore à la suite de la plus étonnante aventure.
LE ROI
Que t'cst-il donc arrivé?
LE CHIRURGIEN
♦ Permettez que je vous le dise à pan, à vous seul.
LE ROI
Eloigne-toi un peu, don Diègue.
don diègue, à part.
Il s'est déjà passé bien de< choses bizarres cette nuit... La journée avait été déjà assez mauvaise... Que le ciel me tire de là sain et sauf!
LE ROI
Mais quelle était cette femme?
LE CHIRURGIEN
Je n'ai point vu son visage. Au milieu de soupirs plaintifs elle disait : «Je ne suis point coupable! Je meurs innocente ! Que Dieu ne vous demande pas compte de ma mort!» Elle a expiré en disant cela. Aussitôt l'homme a éteint les deux flambeaux, il m'a recouvert la tête de ce drap, et, si je ne me trompe, nous nous en sommes allés par le même chemin par où nous étions venus. En entrant dans cette rue il a entendu du bruit et il m'a laissé seul. Il me reste à vous prévenir qu'étant sorti les mains toutes mouillées de sang, j'en ai taché tous les murs contre lesquels je faisais semblant de m'appuyer. Par là il sera facile de retrouver la maison.
LE ROI
C'est bien. Ne manquez pas de venir me conter ce que vous aurez appris. J'entends qu'on vous laisse parler à moi à quelque
• heure du jour que vous veniez. Prenez cette bague; vous n'aurez qu'à la montrer.
LE CHIRURGIEN
Que le ciel vous garde, sire l
Il S.rfl.
LE ROI
Àh ! don Diègue !
DON DIÈGUE
Qu'y a-t il, sire?
LE ROI
L'aventure du monde la plus étonnante.
DON DIÈGUE
Vous paraissez triste.
LE ROI
Je n'en ai que trop de raisons, et je suis accablé de fatigue.
DON DIÈGUE
Votre majesté ferait bien peut-être d'aller se reposer. Voilà le jour qui commence à paraître là-bas à l'horizon.
LE roi.
Je ne puis aller me reposer jusqu'à ce que je sois instruit d'une chose qui m'intéresse vivement.
Entre COQUIN.
Sire, quand même vous devriez me tuer pour vous avoir reconnu, j'ai à vous parler. Daignez m'entendre.
LE ROI
Tes plaisanteries sont hors de saison.
COQUIN
Écoutez-moi ; je viens vous parler sérieusement. Je veux vous faire pleurer, puisque je ne peux vous faire rire. — Le seigneur don Guticrre, mon maître, trompé par les apparences, avait conçu d'injustes soupçons sur la fidélité de sa femme. Aujourd'hui, ou pour mieux dire hier, il l'a surprise qui écrivait une lettre à l'infant, où elle l'engageait à ne pas s'éloigner de Séville, de peur que ce départ subit ne portât préjudice à sa réputation. 11 est entré et lui a enlevé cette lettre. Après s'être livré à mille transports de jalousie , il a renvoyé tous ses domestiques, htmmes et femmes ; il a fermé toutes les portes et il est demeuré seul avec elle. Je crains un malheur. Sauvez-la , sire ; sauvez ma maîtresse!
LE KOI.
Comment pourrais-je te récompenser ?
COQUIN
En rompant notre marché', en renonçant à l'action que vous avez contre mes dents.
LE ROI
Ce n'est pas l'heure de rire.
COQUIN
Hélas ! ce n'est jamais cette heure-là : la vie est si triste !
LE roi.
Avant que le jour n'ait paru , marchons, don Diègue*. 11 m'est venu une idée. Nous entrerons, sous un prétexte quelconque, dar.s la maison de don Guticrre ; une fois là, j'examinerai à loisir les circonstances de cet incident, et après je prononcerai comme juge suprême.
DON DIÈGUE
Je ne puis qu'approuver votre majesté.
Ils marchent.
COQUIN
Vous allez à la maison de don Gutierre, sire? La voilà, c'est celle-ci.
LE ROI
Celle-ci , dis-tu ?
COQUIN
Oui, sire.
LE ROI
Arrête, don Diègue « et regarde!
DON DIÈGUE
Qu'est-ce donc ?
LE ROI
Ne vois-tu pas une main sanglante empreinte sur cette porte ?
DON DIÈGUE
Pardon, sire; j'en suis surpris et effrayé.
le roi , à part.
Don Gutierre a été bien cruel de commettre une telle action !... Je ne sais que résoudre. Il s'est rigoureusement vengé!
Entrent DONA LÉONOR et INÈS.
DONA LÉONOR
Rendons-nous sans délai à la messe avant que le jour ne paraisse. Je ne veux pas que l'on me voie à Séville, où les mldisans prétendraient que j'oublie aisément mes peines. Dépêchons, Inès. — Mais j' aperçois du monde par là. Ciell le roi! Que fait-il donc devant cette maison ?
INÈS
Couvrez-vous de votre voile en passant.
LE roi.
La précaution est inutile, madame; je vous ai reconnue.
DOXA LÉONOR
Je voulais, sire, éviter vos regards de peur que ma présence ne vous fût importune.
LE ROI
Vive Dieu! madame, ce serait à moi à me cacher de vous, puis-
que vous êtes mon créancier, car vous ayez un engagement de moi ; je vous ai donné ma parole de satisfaire à votre honneur, et je n'y manquerai.pas à la première occasion.
DOftA u&oxoiu Vous me comblez, sire.
don gutierre , du dehors.
ciel inexorable! que ne laisses- tu tomber ta foudre sur le plus infortuné des hommes, afin de le réduire en poussière?
LE ROI
D'où partent ces cris?
DON D1ÈGUK.
C'est don Gutierre qui sort comme un insensé de sa maison.
Entre DON GUTIERRE.
LE ROI
Où allez- vous ainsi» don Gutierre?
DON GUTIERRE.
Ah! sire, qu'cst-il besoin que votre majesté apprenne mes malheurs?
LE R4I
Je veui en être instruit. Parlez.
DON r.UTIRRRE.
Hélas! sire, vous entendrez le récit le plus triste que jamais homme ou roi ait entendu. — Écoutez.— Dofia Mencia, mon épouse bien-aimée, que j'adorais de toute la puissance de mon âme , Mencia, qui était si belle et en même temps si attachée à son devoir, si chaste, si vertueuse, — que la renommée redise au loin cet éloge!— Mencia, cette nuit, a été prise tout-à-coup de l'indisposition la plus grave... Un médecin, le meilleur médecin qui soit au monde et qui mérite des louanges éternelles, a visité la malade et ordonné contre son mal, comme le seul remède , une saignée. Làdessus le chirurgien est venu ; c'est moi-même qui le suis allé chercher parce que , mes domestiques étant sortis, je n'avais personne à la maison. Bref, ce matin j'ai voulu entrer dans sa chambre. Que vous dirai-je? J'ai vu tout son lit, tous ses draps couverts de sang; et elle, au milieu, gisait étendue morte... Sans doute les bandes qu'on lui avait liées autour du bras s'étaient défaites. — Mais en voilà assez : je n'essaierai point d'exprimer par des paroles une infortune si lamentable. Tournez les yeux de ce côté, sire, et vous verrez le soleil terni, la lune obscurcie, les étoiles pâlies: — vous verrez la beauté, naguère si brillante, qui n'est plus ici-bas qu'une image sans nom, et qui, pour mon malheur, a emporté mon àme avec elle.
La dtVoralion du fond s'en love, et Ton a]»prçoil dofia Mencia sur son lit.
le roi, à part.
Voilà une étrange aventure!... La prudence est ici nécessaire
Quelle singulière et atroce vengeance!... {Haut.) Dérobez-moi celte horreur: j'ai assez vu ce spectacle d'épouvante et de deuil ! Gutierre, vous devez avoir besoin de consolations dans une telle disgrâce. Je vous en trouverai une , la seule qui soit digne de vous. Donnez la main à Léonor. Il est temps que vous répariez vos torts envers elle , il est temps que je lui tienne ma parole : je lui ai promis d'accorder une juste réparation à son mérite et à sa renommée.
DON GUTIERRE.
Sire, puisque les cendres d'un si grand incendie sont encore toutes brûlantes, permettez que je pleure sur mon bonbeur détruit Ne dois-je pas profiter d'une pareille leçon ?
LE ROI
11 faut que cela soit : point de réplique.
DON GUTIERRE.
Quoi! sire, vous voulez qu'à peine échappée ce naufrage j'affronte de nouveau la mer et ses tempêtes ! Quelle serait mon excuse?
LE ROI
L'ordre de votre roi.
DON GUTIERRE.
Sire, daignez écouter à l'écart mes raisons.
LE ROI
Qu'avcz-vous à me dire?
DON GUTIERRE.
Si mon infortune est telle une autre fois que je trouve votre frère mystérieusement couvert de son manteau , la nuit , dans ma maison?
Eh bien! vous repousserez des soupçons mal fondés.
DON GUTIERRE.
Et si je trouve encore dans nia chambre le poignard de don Henri ?
LE ROI
Eh bien ! vous vous direz que Ton a mille fois suborné des servantes, et vous en appellerez à la force de votre âme.
DON GUTIERRE.
Et si je vois l'infant rôder nuit et jour autour de ma maison?
LE ROI
Eh bien ! vous vous plaindrez à moi.
DON GUTIERRE.
Et si, lorsque je viens pour me plaindre, obligé de me cacher, je l'entends qui me dévoile un plus grand malheur ?
LE ROI
Qu'importe, s'il vous désabuse et si vous apprenez que la beauté de votre femme a été défendue constamment par sa vertu? i. 8
DON GCTIKRRR.
Et si, de retour à ma maison, je surprends une lettre par laquelle on prie l'infant de ne pas s'éloigner?
LE ROI
Il y a remède à tout.
Est-il possible qu'il y en ait un à cela?
LR ROI.
Oui, G u lierre.
Lequel, sire?
Le vôtre même.
Kt quel est-il ?
La saignée !
Que dites-vous?
DON GUTIERRE.
LE ROI
DON GCTIERRB.
LE ROI
DON GUTIERRE.
LE ROI
Je dis que vous fassiez nettoyer la porte de votre maison , car on y voit empreinte une main ensanglantée.
DON GUTIERRE.
Sire, ceux qui exercent un office public oui coutume de placer au-dessus de leur porte un écu à leurs armes. Mon office à moi , c'est l'honneur. Et c'est pourquoi j'ai mis au-dessus de ma porte ma main baignée dans le sang, parce que l'honneur, sire, ne se lave qu'avec du sang.
LE ROI
Donnez donc votre main à Léonor; je sais qu'elle en est digne.
J'obéis. — Mais considérez bien qu'elle est tachée de sang, Léonor.
DONA LÉONOR
Peu m'importe, je n'en suis ni étonnée ni effrayée.
DON GUTIERRE.
Considérez, Léonor, que j'ai été le médecin de mon honneur, et que je n'ai pas oublié ma science.
DONA LÉONOR
Avec elle vous guérirez ma vie, si elle devient mauvaise.
DON GUTIERRE.
A cette condition, voilà ma main.