‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 45 sur 113 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Un terrain désert an milieu des montagnes. On aperçoit dans le lointain nne croix. GIL et MENGA parlent hors de la scène.

MEXGA.

Voyez donc où va cette bourrique l

GIL

Hue! diablesse! hue! coquine!

MENGA.

Voyez donc où elle s'est fourrée! Harre, par ici!

GIL

Le diable t'emporte!... J'ai beau la tirer par la queue à la lui arracher, impossible ! La queue me resterait plutôt entre les mains ' 1

Gil et Mcnga entrent «ir la scène.

MENGA.

Tu as fait là quelque chose de beau, Gil !

Tu as fait là quelquechose de beau, Menga ! car la faute en est à toi : tu montais la béte , et tu lui as dit à l'oreille de se mettre dans le fossé pour me faire pester.

MENGA

Oui! c'est toi-même qui le lui as dit pour me foire tomber.

1 No ay quién una cota teivja^ Pudiendo tenella mil'/

Littéralement : - N'y a-t-il personne au monde qui ait une queue, raiile pouvant l'avoir? » Le sens de ces deux vers est assez obscur, el peut-être y a»l-il sous le mol coia, queme t quelque plaisanterie d'un goût fort équivoque*

- Comment allons-nous la tirer de là?

MENGA.

Je croyais que tu voulais la laisser dans le fossé. j.

GIL

Je ne pourrai pas moi tout seul.

MENGA.

Je vais tirer par la queue : toi, tire par les oreilles.

GIL

Le mieux serait de faire comme on fit dernièrement avec un carrosse qui s'était embourbé à la cour 1 . Ce carrosse, que Dieu bénisse! traîné par deux méchantes rosses, avait l'air d'un pauvre carrosse honteux, et, par suite de la malédiction paternelle, il allait tristement , non pas de porte en porte , mais se balançant de droite et de gauche embourbé dans un ruisseau. Le cavalier priait, le cocher fouettait, et tous deux, moitié de gré, moitié de force, tâchaient de se tirer de là. Mais ils avaient beau faire; mon carrosse ne bougeait pas. A la fin, voyant que tout avait été inutile, ils mirent devant le carrosse une mesure d'orge ; et aussitôt les chevaux* pour manger, tirèrent de telle façon, qu'ils furent bientôt hors du fossé. Nous pouvons faire de mémo.

MENGA.

Tous tes contes ne valent pas un maravédis ' 2 .

GIL

C'est que , Menga , je souffre de voir un animal affamé là où il y a des animaux rassasiés.

menga.

Je vais sur le chemin voir un peu s'il ne passe pas des gens du village, les premiers venus, afin qu'on vienne t'aider; car toi, tu ne te donnes pas beaucoup de mal.

GIL

Voilà, Menga, que tu m'accuses encore ?

menga, à part, Àh ! bourrique de mon âme!

Bile sort GIL.

Ah! bourrique de mes entrailles!.. Tu -étais, je puis le dire, la plus honorable bourrique de tout le village. Jamais on ne t'a vue on mauvaise compagnie Tu n'aimais nullement à battre le pavé, et tu avais plus de plaisir lorsqu'on te laissait bien tranquille à l'écurie, que lorsqu'on te menait dehors. Pleine de réserve et de fierté, jamais, je 3'atteste, tu ne t'es mise à la fenêtre pour voir passer

1 En Espagne, on appelle la cour [lacorte) la ville où rcVdr le souverain. * Que nunca valcn dos cuarlos tus cuenlos. Le cuarto, nm mv uous Tarons déjà dit, elait une pièce de monnaie de la moindre valeur.

aucun ânon.Ta langue, je lésais, ne méritait pas une telle disgrâce, car jamais tu n'en fis mauvais usage ; et, toujours animée des meilleurs sentimens, quand tu ne pouvais pas achever ce qu'on te donnait à manger , tu l'abandonnais généreusement à une bourrique plus pauvre. {On entend du bruit au dehors.) Mais quel est ce bruit?... Voilà deux hommes à cheval qui mettent pied à terre... ils attachent leurs chevaux... et se dirigent de ce côté. Pourquoi donc sont-ils si pâles et viennent-ils dans la campagne si matin?... II faut nécessairement qu'ils aiment à manger de la terre glaise, ou qu'ils aient quelque obstruction 1 . Et si c'étaient par hasard des brigands 1... Cela ne m'étonnerait pas .. mais qu'ils soient ce qu'ils voudront, je vais me cacher... car ils viennent, ils approchent, ils arrivent, ils entrent.

Il se cache.

Entrent LISARDO et EUSEBIO.

LISARDO.

N'allons pas plus avant. Ce lieu solitaire et écarté du chemin est bon pour ce que je veux. Tirez votre épée, Eusebio ; c'est pour nous battre que je vous ai conduit ici.

EUSEBIO

Bien que ce ne soit plus le moment de nous expliquer, puisque nous voilà sur le terrain, cependant je voudrais savoir de vous quel motif vous anime ainsi. Dites, Lisardo, quel sujet de plainte vous ai-je donné ?

LISARDO.

J'ai tant de raisons pour me plaindre de vous, que la voix me manque pour les dire, et que la patience fait défaut à ma douleur. Aussi, Eusebio, j'aurais voulu les taire; j'aurais même voulu les oublier, parce que je crains, en les rappelant, de renouveler mon injure. (// lui montre des lettres.) Connaissez-vous ces papiers?

EUSEBIO

Jetez-les à terre, je les ramasserai.

Prenez. Qui vous arrête? Qui vous trouble?

EUSEBIO

Ah! malheur, malheur mille fois à l'homme qui confie ses secrets au papier! car c'est une pierre lancée dans les airs; et si l'on sait qui la tire cette pierre, on ne sait pas où elle peut tomber.

LISARDO.

Avez-vous reconnu ces papiers ?

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