‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 48 sur 113 · JOUA · texte numérisé non relu

JOUA

Hélas ! ma chère Arminde, toutes les lettres que j'avais d'Eusebio, mon frère Lisardo les a trouvées dans mon secrétaire.

ARMINDE.

H a donc su qu'elles y étaient?

JULIA

Ainsi l'a voulu ma mauvaise étoile. Le voyant tout soucieux, je pensai qu'il avait quelques soupçons , maïs je ne le croyais pas si bien instruit. Il est venu à moi tout pâle, et, d'un air à demi fâché, il m'a dit qu'il avait joué, qu'il avait perdu, et que je lui prétasse un de mes bijoux pour retourner au jeu. J'allais aussitôt lui donner ce qu'il me demandait ; mais , dans son impatience , il ne voulut pas attendre : il prit lui-môme la clef, ouvrit avec une sorte d'inquiétude et de colère, et dans le premier tiroir trouva les lettres. 11 me regarda, ferma ; et, sans me dire un mot, alla trouver mon père... Tous deux, hélas! causèrent long-temps dans l'appartement de mon père; puis ils sortirent, et, à ce que m'a rapporté Octavio, ils dirigèrent leurs pas vers le couvent. Tu vois maintenant que ce n'est pas sans motif que je m'afflige. Mais si l'on espère ainsi me faire oublier Eusebio, plutôt que d'entrer dans un monastère, je me donnerai moi-même la mort.

Entre EUSEBIO.

eusebio, à part.

Jamais on n'est venu avec autant d'audace , mais non plus avec nutant de désespoir, chercher un refuge dans la maison de l'offensé. Avant que Julia n'apprenne la mort de Lisardo, je voudrais lui parler; et j'obtiendrai quelque consolation dans mon malheur si, avant qu'elle ne soit instruite, mon amour peut la déterminer à me suivre. Et quand elle apprendra la destinée de son frère, se voyant en mon pouvoir, il faudra bien que de gré ou de force elle se soumette à une nécessité inévitable. — (Haut,) Belle Julia?

JULIA

Qu'est-ce donc ? Vous ici î

C'est mon malheur cl, mon amour qui m'amènent, en me faisant braver tous les dangers.

JULIA

Comment avez-vdus pénétré dans cette maison et tenté une si folle entreprise?

EUSEBIO. '

C'est que je ne crains pas de mourir.

JULIA

Que prétendez-vous ainsi?

EUSEBIO

Je veux, belle Julia, vous rendre un important service, a(U\ ^s& î. *

fotrc reconnaissance accorde à mon amour une nouvelle vie, à mes désirs une nouvelle gloire. J'ai appris que ma passion offensait votre père, qu'il était instruit de notre amour, et qu'il se proposait de vous plarcr demain dans une autre position, afin que mon bonheur ftH aussi vain que mon espoir. Si les senti mens que vous m'avez témoignés étaient réellement de l'amour; s'il est vrai que vous m'ayez aimé ; s'il est vrai que vous ayez eu pour moi quelque affection, venez, partons, puisque aussi bien, vous le voyez, vous ne sauriez résister a votre père. Quittez votre maison, et soyez sûre qu'ensuite tout s'arrangera aisément; car, une fois que vous serez avec moi, on sera bien obligé de se soumettre aux circonstances et de me pardonner. Venez ; j'ai des chàteaui pour voua garder, des gens pour vous défendre, des biens pour vous les offrir, et une Ame pour vous adorer. Si votre amour est sincère et si vous voulez que je vive, venez, partons, ou je meurs de douleur à vos pieds.

JUUA.

Écoutez, Euscbio.

ARMINDE.

Madame, voici mon maître qui vient.

JUUJu

Hélas 1

Sort cruel et funeste !

Pourra-t-il sortir?

ARMINDE.

Cela n'est pas possible; car déjà l'on frappe à la porte.

JULIA

douleur 1

chagrin 1... Que faire?

Il faut vous cacher.

Et en quel lieu ?

Dans cet appartement.

ARMINDE.

Faites vite ; j'entends ses pas.

Eusebio se cache. Entre Cl) R CIO, vieillard vénérable, père de Julia.

CURCIO.

Ma fille, si vous ne vous réjouissez pas et ne me remerciez pas

avec tous les transports imaginables pour l'heureux état que je viens

le vous assurer, c'est que vous ne serez pas reconnaissante de mes

ioins. Tout est terminé, tout est prêt; il ne manque plus que de

JUUA.

EDSEBIO.

JUUA.

EUSEBIO

JUUA.

vous parer de tous vos atours pour devenir l'épouse du Christ. Vous ne pouviez pas espérer un sort plus heureux ; et vous l'emportez aujourd'hui sur celles qu'on envie le plus, puisqu'on vous verra célébrer ces noces divines. Que dites-vous?

julia, à part.

Que puis-je répondre? •

eusebio, à part.

Je me tue ici même, si elle consent.

julia., à part.

Je ne sais que dire. {Haut.) Seigneur, l'autorité paternelle, devant laquelle je m'incline, a tout pouvoir sur la vie, mais non pas sur la liberté; et c'est pourquoi, seigneur, il eût été convenable que vous m'eussiez fait part de vos intentions, et que vous eussiez co insulté mon goût.

CURCK).

Ma volonté, qu'elle soit juste ou non, doit être votre seule loi.

JUUA.

Les enfans sont libres, seigneur, de se choisir un état, et il serart impie de les contraindre. Laissez-moi réfléchir, et je prendrai ensuite une résolution. Ne vous étonnez pas de ce que je vous demande un délai ; car lorsqu'il s'agit de s'engager pour la vie, on ne peut se déterminer en un instant.

J'ai réfléchi pour vous, €t pour tous je me suis engagé.

JULIA

Eh bien l puisque vous vous engagez pour moi, prenez aussi pour moi un état.

CURCIO.

Taisez-vous, folle, taisez-vous, infâme; sans quoi je ferai de vos «neveux un nœud coulant pour vous serrer le cou, ou de mes propres -mains j'arracherai de votre bouche cette langue hardie qui m'outrage.

JUUA.

Seigneur, je défends contre vous ma liberté, mais non pas ma nie. Vous pouvez à votre gré en arrêter le triste cours, et je ne vous refuserai pas ce que vous m'avez donné. Ce que je vous dispute, c'est ma liberté, car je la tiens du ciel.

CURCIO.

Maintenant je suis obligé de croire ce que jusqu'ici je ne faisais «que soupçonner : c'est que votre mère a manqué à ses devoirs et ne «n'a point gardé sa foi. Je le crois à la conduite que vous tenez. Je le crois en voyant que vous offensez l'honneur d'un père dont le soleil même ne surpasse point l'éclat, le lustre et la noblesse.

JULIA

Je ne vous comprends pas, seigneur, et c'est pour cela que je ne vous réponds pas.

CUROO.

Arminde, sortex un moment. {Arminde tort.) Après un silence de tant d'années, la douleur et la colère me forcent de vous dire ce que j'aurais voulu vous taire à jamais. — La seigneurie de Sena ! , voulant m'accorder un insigne honneur, m'envoya en son nom porter l'obédience au pape Urbain III. Votre mère, qui eût été, disaiton, l'exemple des matrones romaines, et que l'on regardait à Sena comme une sainte (je ne sais comment j'ose vous confier des soupçons qui l'outragent) ; votre mère resta pendant mon absence à Sena. Je passai huit mois à Rome pour les affaires de mon ambassade, parce qu'il était question à cette époque de donner cette seigneurie au souverain pontife... Mais cela ne touche en rien à mon récit, et Dieu fasse à cet égard ce qui conviendra le mieux à son état!... Je retournai à Sena, et en y arrivant (hélas! c'est ici que je n'ai plus la force de parler et que la respiration m'abandonne) je trouvai votre mère dans une grossesse très- avancée, si bien qu'elle attendait chaque jour son triste enfantement. Elle m'avait déjà prévenu de ce malhenr par des lettres menteuses, me disant qu'au moment de mon départ elle avait déjà quelques doutes ; mais, malgré ses assurances, il me fut impossible de ne pas voir clairement mon déshonneur... Je ne dis point que la chose fût certaine, mais un homme de sang noble ne doit pas attendre les preuves ; il suffit qu'il ait des soupçons... Eh! qu'importe, 6 loi tyrannique de l'honneur! ô droit barbare du monde! qu'importe qu'un gentilhomme tombe en semblable disgrâce, si son ignorance l'excuse? Quelles justes lois condamnent jamais un homme pour un mal qu'il n'a pu prévenir? et comment l'opinion peut-elle frapper un innocent? Cette loi, je le répète, est barbare, cette opinion est injuste et inique ; car les necidens de ce genre ne sont pas déshonneur, mais malheur... Ne vaudrait-il pas mieux, dans tout ce qui concerne l'honneur, punir Mercure qui le dérobe, que noter d'infamie l'Argus dont on a trompé la vigilance? Si le monde flétrit l'infortuné qu'on abuse, quel châtiment réserve-t-il donc à celui qui, le sachant, ferme les yeux et se tait?... Au milieu de tant de pensées douloureuses, le manger, le dormir, tout me devint odieux ; je vivais si mécontent de moimême, que mon cœur me traitait en étranger et mon âme en tyran ; et bien que fort souvent mes réflexions lui fussent favorables et que sa justification me parût fondée, cependant la crainte d'avoir subi une pareille injure fut chez moi si forte, que je résolus à la fin de tirer vengeance, sinon de sa faute, du moins de mes soupçons. Et «fin que ce fût avec plus de secret, j'annonçai une partie de chasse supposée... car un jaloux ne se platt que dans les suppositions. J'allai dans la montagne, et tandis que le reste de la compagnie était à se

1 II y a en Espagne deux bourgs (la nom de Sena , l'un en Aragon , l'antre dans la province de Léon 11 est difficile de préciser qnel est celui que Calderon a eu en vue.

divertir joyeusement, moi, avec des paroles amoureuses, j'emmenai Rosmira votre mère par un sentier écarté, et je la conduisis dans un endroit isolé dont un épais rideau d'arbres et de buissons défendait l'entrée au soleil. Là donc, quand nous y fûmes arrivés, nous voyant tous deux seuls...

Entre ARAUNDE.

A RM IN DE.

Seigneur, vous avez besoin dans cette circonstance d'appeler à vous tout votre courage et toute votre sagesse. Un grand malheur est arrivé. Recueillez vos forces.

curcio.

Quel motif as- tu donc pour venir ainsi m 'interrompre?

ARMIXDE.

Seigneur...

CURCIO.

Achève; ne me laisse pas dans l'incertitude.

julia.

Parle donc. Qui l'arrête?

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