‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 49 sur 113 · A R MIN DE · texte numérisé non relu

A R MIN DE

Je ne voudrais pas être la voii qui doit annoncer un tel désastre.

CURCIO.

Ne crains pas de le dire, puisque je ne crains pas de l'entendre.

ARMINDE.

Lisardo, mon seigneur...

eusebio, à part.

II ne me manquait plus que cela !

arminde, continuant»

Vient d'être apporté ici sur un brancard par quatre bergers...

couvert de blessures qui lui ont ôté la vie... Mais te voici. Éloignezvous de ce triste spectacle.

CURCIO.

ciel! tant de peines pour un infortuné!... Hélas 1

Entrent les Paysans qui portent Lisardo sur un brancard, le visage tout < n-

sanglanlé,

JULIA

Quelle puissance inhumaine a exercé sur lui sa rage? Quelle maiu impitoyable s'est baignée dans son sang ? Qui a pu détruire ainsi tant de vertus? Hélas !

ARMINDE.

Considérez, madame...

h las.

N'approchez pas.

TORIBIO.

Eloignez-vous.

TIftSO.

Arrêtez.

cimcio.

Non, met amis, laissez-moi ; c'est la feule consolation de mon Ame. Laissez-moi contempler ce cadavre glacé, triste objet où la destinée cruelle a tracé mes douleurs en caractères sanglans. Laissezmoi voir ce pauvre infortuné sur qui j'aime à poser mes cheveux blancs dans lesquels je voudrais l'envelopper comme dans un linceul... Dites-moi, mes amis , qui a tué ce fils dont la vie était ma vie?

MENGA.

Gil vous le dira ; car lorsqu'on l'a tué il était caché près de là, derrière des arbres.

CURCIO.

Dis-moi, mon ami, dis-moi qui m'a ôté ma vie?

GIL

Je ne sais qu'une chose, c'est que dans la querelle qui a précédé le combat il se donnait le nom d'Eusebio.

CURCIO.

Hélas ! c'est donc Eusebio qui m'a enlevé tout à la fois la vie et l'honneur 1... [A Julia.) Disculpe-toi maintenant, si tu peux; dis qu'il n'avait que des projets honnêtes ; dis que son amour était chaste, alors qu'il a écrit avec mon sang ses voluptés infâmes.

JULIA

Seigneur...

CURCIO.

Ne me réponds pas, selon ton habitude; et prépare-toi à entrer aujourd'hui mérne au couvent, ou bien à accompagner ton frère au tombeau. Ma douleur vous ensevelit tous deux en ce jour : lui qui est mort au monde, mais qui vit dans ma mémoire; et toi qui es vivante au monde, mais qui es morte dans ma mémoire. Et en attendant qu'on prépare vos funérailles, reste avec lui ; que sa mort t'apprenne à mourir; et ne fuis pas, car je vais fermer sur toi toutes les portes.

Tout le monde sort ; il ne reste que Julia, plaroc eptre le cadavre de Lisardo et

Eusebio , qui s'approche.

C'est en vain que je veux vous parler, cruel Eusebio; mon âme est en suspens, le souffle et la voix me manquent... Je ne sais... je ne sais que vous dire, car il me vient tout ensemble des reproches pleins de pitié, et une pitié pleine de reproches. Je voudrais fermer les yeux devant ce sang innocent qui demande vengeance, et je voudrais aussi trouver une justiGcation dans les larmes que vous versez; car, enGn, ni ce sang ni vos larmes ne peuvent mentir... Tout à la fois excitée par la vengeance et retenue par l'amour, je voudrais tout à la fois vous punir et vous défendre ; et dans cet abîme

confus de mes pensées, je suis combattue entre l'indulgence et le ressentiment. Est-ce donc ainsi, Eusebio , que vous prétendez me plaire? Est-ce ainsi que pour hommages vous m'offrez vos rigueurs cruelles? Lorsque, ayant pris ma résolution, je n'attendais plus que le jour de nos noces, pourquoi les avez-vous changées en tristes funérailles? Lorsque, pour vous, je désobéissais à mon père, pourquoi, au tieu des vétemens de joie que j'attendais , me faites- vous porter un deuil funeste? Lorsque pour vous, pour votre amour, je risquais ma vie, pourquoi, au lieu du lit nuptial, me faites-vous préparer un tombeau? et lorsque, passant par-dessus toutes les considérations et toutes les convenances, je vous offrais ma main, pourquoi donc me présentez-vous la vôtre rougie de mon propre sang? Quel bonheur pourrai-je trouver dans vos bras, si, pour donner la vie à notre amour, je suis obligée de me heurter contre la mort? Que dirait de moi le monde, s'il apprenait qu'oubliant une telle injure, j'ai pu m'associer à son auteur?... Hélas l quand bien mime je pourrais bannir ce malheur de ma mémoire, votre aspect, votre vue en réveillerait soudain le souvenir... Aussi, tout en vous aimant, je demande vengeance, et en demandant vengeance contre vous, je souhaite de ne pas l'obtenir .. n'est-ce point là une situation bien affreuse?... Enfin, en souvenir des sentimens que j'ai eus pour vous, c'est assez que je vous pardonne; mais n'espérez jamais ni me revoir ni me parler... Vous pouvez fuir par cette fenêtre qui donne sur le jardin. Prenez garde que mon père ne vous trouve ici. Partez, Eusebio, et songez que d'aujourd'hui je suis perdue pour vous, puisque ainsi vous l'avez voulu. Partez et soyez heureux, ne connaissant que les plaisirs sans mélange de peines .. partez ! Quant à moi, une cellule va devenir pour jamais ma prison, sinon mon tombeau, comme le veut mon père. C'est là que je pleurerai les disgrâces d'ui e destinée si inclémente, d'une étoile si ennemie, d'une fortune si contraire, d'une passion si déplorable, d'un amour si malheureux, et d'une main si cruelle, qui m'a ôté la vie sans me donner la mort, afin que je sois tout à la fois vivante et morte au milieu de mes chagrins.

EUSEBIO

Si, par hasard, vous pouvez être aussi cruelle dans vos actes que vous l'êtes dans votre langage, vous me voyez en votre pouvoir, vous me voyez à vos pieds, vengcz-Yous! Ma faute m'amène à vous prisonnier; ma prison, c'est votre amour, et mes juges, ce sont vos yeux, de qui je n'attends, hélas! qu'une sentence de mort. Mais, sachez-le, la renommée dira par ses hérauts : « Celui-là meurt parce qu'il a aimé!» car, en effet, tout mon crime est dans mon amour. Je ne prétends pas me justifier; une faute telle que la mienne n'a point de justification; je ne demande qu'une chose, tuez-moi et vengez-vous! Prenez ce poignard, et puisque j'ai eu le malheur de vous offenser, déchirez un cœur qui vous aime, arrachez de mon

sein une à me qui vous adore, versez un sang qui est à vous... et si \ ous refusez de me donner la mort, je vais appeler votre père pour qu'il se venge, je vais lui dire que je suis ici*

JtTUA.

Arrêtez, Eusebio , arrêtez ! et si vous m'aimez, ayez égard à ma prière et faites ec que je vais vous dire.

EUSEBIO

J'y consens. Qu'est-ce donc?

JULIA

Kh bien ! retirez-vous en un lieu où vous puissiez protéger votre vie, et là, entourez-vous de gens qui vous défendent.

eusebio:

Mieux vaut pour moi mourir! car tant que je vivrai je vous aimerai, et, songez-y bien, fussiez-vous enfermée dans les murs d'un «loi ire, vous ne pourrez vous soustraire à mes poursuite».

JULIA

Prenez-y garde, je saurai me défendre.

eusebio.

Me permettez-vous de revenir?

JULIA

Non!

N'en est-il aucun moyen?

Ne l'espérez pas.

Vous me haïssez donc?

Je le devrais.

M'oublierez-vous?

Je ne sais.

Vous re verra i-je?

Jamais.

eusebio.

Lh quoi ! ne comptez-vous pour rien notre amour passé ?

JULIA

Eh quoi! ne comptez -vous pour rien ce sang qui coule? — Maison vient, on ouvre!... Partez, partez, Uusebiol

eusebio.

Je pars pour vous obéir, mais je reviendrai.

Jamais! jamais!

On entend du bruit. Ils sorleul chacun par un côté différent. Entrent des valets «y*»

enporteut le corps.

EUSEBIO

JULIA

EUSEBIO

JULIA

EUSEBIO

JULIA

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JULIA

«Mt»M*i

JOURNÉE DEUXIEME

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