SCÈNE I
Même décoration qu'à la première scène de la première journée.
Où chtend la détonation d'une arquebuse, el Ton voit entrer R1CARDO, GELIO et EUSEBIO vêtus en brigands et portant chacun une arquebuse.
RICARDO
La balle doit lui avoir traversé la poitrine.
CÉLIO
Et sans doute que l'herbe autour de lui est toute rougie de son sang.
EUSÈBIO.
Enterrez le, mettez sur lui une croix , et que Dieu nous le pardonne !
RICARDO
À nous autres voleurs, les dévotions ne manquent jamais.
* Il sort.
EUSEBIO
Et puisque ma triste destinée m'a fait capitaine de brigands, je veux que mes crimes égalent les injustices que j'ai subies. Mes concitoyens me poursuivent avec acharnement, comme si j'avais tué Lisardo en trahison, et cette persécution m'oblige à me défendre eû tuant. On m'a enlevé mon bien, on a confisqué mes châteaux, et l'on me refuse le simple nécessaire... eh bien ! tout voyageur qui mettra le pied dans la montagne, y sera tué et dépouillé !
Entrent RICARDO, et des Brigands, amenant ALBERTO, vieillard.
RICARDO
J'étais allé pour voir sa blessure... Si vous saviez, mon capitaine, quelle aventure étrange !
EUSEBIO
Je suis curieux de la connaître.
HIGAIIDO.
En m'approchant, j'ai vu que la balle n'avait point pénétré, et qu'elle s'était amortie sur ce livre qu'il portait sur son sein... Le voyageur n'était qu'évanoui, et vous le voyez devant vous sain et sauf.
Je suis rempli d'étonnement et d'épouvante. Qui étes-vous doue, vénérable vieillard, que le ciel a si niiraculeusett^wv. \iw\Arç$\
ALBERTO
Je suis le plut heureai des hommes et un prêtre indigne. J'ai, durant quarante-cinq ans, professé à Bologne la théologie sacrée, et. pour récompenser mon lèle, sa sainteté m'avait donné l'évéché de Trente. Mais bientôt, voyant que je devais rendre compte d'un si grand nombre d'âmes, et que je ne pouvais pas leur consacrer la mienne, j'ai laissé là ces grandeurs, ces pompes, et fuyant leur charme trompeur, je suis venu dans ces solitudes, où l'on voit face a face la vérité. Maintenant j'allais à Rome demander au pape l'autorisation de fonder un saint ordre d'ermites; mais votre implacable fureur arrête là ma destinée et ma vie.
EOSEBIO.
Dites-moi, quel est ce livre ?
ALBERTO
C'est le fruit des études de ma longue carrière.
EUSEBIO
Que contient-il?
ALBERTO
Il traite de l'origine et de l'histoire de ce bois sacré sur lequel le Christ, mourant avec un courage sublime, triompha de la mort. Eu un mot, il est intitulé : Les Miracles de la Croix.
EUSEBIO
Combien alors je me félicite que le plomb de l'arquebuse se soit amolli contre ce livre, comme eût fait la cire obéissante! Plût à l>ieu que ma main eût brûlé tout entière sur un feu ardent, plutôt que d'avoir endommagé un Ihre si digne de mon adoration! Conservez \otrc vie, gardez votre argent et vos effets ; je ne veux que ce livre. {Aux Brigands.) Et vous, accompagnes ce saint vieillard jusqu'à la sortie des montagnes.
ALBERTO
Je prierai le Seigneur qu'il vous éclaire et vous fasse voir l'erreur où tous >ivez.
EUSEBIO
Puisque vous me voulez du bien , demandez pour moi à Dieu qu'il ne permette pas que je meure sans confession.
ALBERTO
Je vous le promets, et je serai son ministre en cette circonstance. Oui, je vous en donne ma parole, — tant votre générosité m'inspire de reconnaissance, — dès que vous m'appellerez , en quelque lieu que je sois, je laisse tout et je viens vous confesser. Je suis prêtre, et mon nom est Alberto.
EUSEBIO
Vous m'en donnez votre parole?
ALBERTO
J'en fais le serment avec la main.
EUSEBIO
Je baise de nouveau vos pieds.
Alberto sort, et entre CIMLINDRINA*, brigand. CHILINDR1NA.
J'ai traversé toute la montagne pour venir vous parler.
Qu'y a-t-il, ami?
CI11LINDR1NA.
Deux nouvelles passablement mauvaises.
EUSEBIO
Je suis ému, et je crains. Qu'est-ce donc?
CUIL1NDR1NA. 4
La première, c'est qu'on a donné commission au seigneur Curcio, le père de Lisardo... j'ose à peine vous dire cela...
EUSEBIO
Achève, j'attends.
Cl 11 LIN DRW A.
On lui a donné commission de vous prendre mort ou vif.
EUSEBIO
Je crains davantage l'autre nouvelle... car il me semble confusément que tout mon sang afflue vers mon cœur, comme si j'avais le pressentiment d'un malheur prochain. Qu'est-il donc arrivé?
CHIL1NDR1NA.
Il s'agit de Julia.
EUSEBIO
Je n'avais pas tort de m'attendre à des chagrins. Julia, dis-tu? Ce
nom seul su f lit pour m'attrister Maudite soit la funeste étoile
sous laquelle commença cet amour!... Eh bienl qu'est-il arrivé à Julia ?
CHILINDRINA.
Elle s'est enfermée dans un couvent.
EUSEBIO
La douleur en moi fait place à la, colère. N'était-ce pas assez que le ciel m'eût placé dans une position si malheureuse? N'était-ce pas assez qu'il m'eût tout enfevé, jusqu'à l'espérance?... Fallait-il encore qu'il me rendit jaloux de lui-même?... Mais puisque j'ai adopté hardiment un genre de vie qui me condamne au vol et au meurtre, je ne saurais plus reculer devant aucun attentat; et ce que ma pensée a osé concevoir je veux l'exécuter. — Appelle Celio et Ricardo.
CHILINDRINA.
Je vais «les chercher.
EUSEBIO
Dis-leur que je les attends sans retard. (Chilindrina sort,) J'es-
1 €bilindrioa en espaguol veut dire bagatelle.
raladcrai le couvent où elle s'est réfugiée. Nul châtiment ne ra-'effrait». Mon seul désir est de me voir seigneur de sa beauté; et pour cela l'amour m'oblige à employer la force, à rompre la clôture, et à \ioicr un saint asile. Et mon désespoir est tel, que si l'amour luimême ne me portait pas à cet acte, je l'entreprendrais également , ne serait-ce que pour commettre à la fois tant de délits.
Knlrent GIL et MBNGA.