‹ Chefs d'œuvre du théâtre espagnolChapitre 52 sur 113 · UNE VOIX DU DEHORS · texte numérisé non relu

UNE VOIX DU DEHORS

J'entends parler (le ce côté; venez vite.

GIL

Soyez le bienvenu, seigneur, si vous voulez me faire le plaisir de dénouer quelques nœuds qui me gênent.

MENGA.

Si par hasard, seigneur, vous cherchez de la corde dans la montagne, j'en ai à >otre service.

GIL

La mienne est plus grosse et plus forte.

MENGA.

Moi, en ma qualité de femme, on me doit protection e* secours.

GIL

Il s'agit bien de galanterie 1 C'est moi que l'on doit délier en premier.

Entrent TIRSO, BLAS, CURCIO et OCTAVIO.

tirso.

J'ai entendu la voix de ce côté.

GIL

Vous brûlez 2 .

TIRSO

Qui est-ce?... C'est toi, Gil?

GIL

Oui, Tirso, le diable est malin. Dclie-moi, et puis je te conterai tout.

CURCIO.

Que s'est-il donc passé?

MENGA.

Soyez le bienvenu, seigneur, pour punir le scélérat.

CURCIO.

Qui vous a mis en cet état?

Qui?... Eusebio. Du moins il s'est nommé ainsi. Bref, qui que ce soit, voilà comme il nous a laissés.

TIRSO

Ne pleure pas, car il s'est conduit généreusement avec toi.

BLAS

Il ne s'est pas mal conduit, puisqu'il t'a laissé Mcnga.

i L'espagnol dit Santera. C'est une femme qui quête pour le saint d'un ermitage. Elle parcourt la contrée aux environs, portant une image du saint qu'elle présente à l'adoration de tous ceux qu'elle rencontre, et demande, pour l'entretien de l'ermitage, une légère offrande qui est rarement refusée.

* Gil, le bouffon, emploie exprès la formule dont on se sert au jeu de cachc-cacho quand le chercheur approche de l'objet qui a été caché.

îfiO LA DEVOTION A LA CHOU.

GIL

Ab! Tirso, li je me plains, ee n'est pas de ce qu'il m'a fait mal.

T1RSO.

Alors, pourquoi te plains-tu ?

GIL

Pourquoi?... parce qu'il a laissé Menga. Il emmena celle d'Antonio, quelques jours après nous la retrouvâmes un beau matin... et elle avait cent réaux que nous dépensâmes à une petite fête.

BLAS

Bartolo épousa aussi Catalina, laquelle accoucha au bout de sii mois de mariage, et il allait tout joyeui disant à tout le monde : «Voyez donc', il faut neuf mois aux autres femmes, et il n'en a fallu que sii à la mienne! »

tirso.

11 n'y a pas d'honneur qui soit en sûreté avec lui.

CURCIO.

Le perfide! l'infâme!... Est-il un malheur égal au mien?... L'avoir laissé échapper!

MENGA.

Si vous voulez, nous autres femmes nous prendrons aussi les armes pour le détruire.

GIL

Il se tient ici, il n'y a pas à en douter. Toutes ces croix que vous voyez là, seigneur, rangées à la file, ce sont autant d'hommes qu'il a tués.

OCTAVIO

C'est ici la partie la plus retirée de la montagne.

curcio, à part.

Et c'est ici, grand Dieu, que je fus témoin de ce miracle que fit le ciel en faveur de cette beauté innocente et chaste que j'avais tant de fois outragée de mes soupçons! C'est ici que j'ai vu le plus inconcevable prodige !

OCTAVIO

Seigneur, quelles sont les pensées qui vous troublent ainsi?

CURCIO.

Ce sont de tristes souvenirs qui viennent m 'assaillir, Octavio ; et mes chagrins, que je ne puis confier à personne, ne trouvent d'autre soulagement que mes larmes. — Octavio, fais que ces gens-là me laissent seul, car la situation de mon âme exige la solitude.

octavio, aux paysans.

Allons, mes amis, évacuons.

BLAS

Que dites-vous?

TIRSO

Que Youlez-vous?

JOURNÉE II, SCÈNE IY i«i

GIL

N'avez-yous pas entendu?... Allons évacuer '.

Octavio, Gil, Meoga el les paysans sortent.

CURCIO.

A quel homme n'est-il pas arrivé, quand son cœur était plein de chagrins qu'il ne pouvait pas confier à un autre, de s'entretenir seul avec lui-même?... Et moi aussi, que tant de chagrins accablent à la fois, j'éprouve une sorte de consolation à me voir seul à seul, dans ce lieu désert, avec mes pensées et mes souvenirs... Je ne voudrais pas même avoir pour témoins de cette conversation solitaire ni les oiseaux, ni les fontaines; car enfin les fontaines murmurent, et les oiseaui ont leur langage. Il me suffit d'avoir pour compagnie ces saules rustiques dont le triste aspect est si bien en

harmonie avec l'état de mon âme, et qui ne peuvent me trahir

Cette montagne fut le théâtre de l'événement le plus étrange, le plus prodigieux dont la jalousie ait jamais été cause. Quel est l'homme, dans quelque rang que ce soit, qui n'a jamais ressenti Faiguillon de la jalousie ? et quel est celui que la vérité a pu convaincre et délivrer de ces soupçons jaloux?... C'est ici qu'un jour je vins avec Rosmira... À ce seul souvenir toute mon âme est émue, et je n'ai plus de voix... Et cela est facile à comprendre ; car il me semble qu'ici autour de moi, ces arbres, ces rochers, ces fleurs, en un mot, tout ce qui m'environne, se lèvent contre moi et me reprochent une action si infâme!... Je tirai mon épée... Mais elle, sans se troubler, sans pâlir, car en semblable circonstance l'innocence n'a pas peur: «Mon ami, dit-elle, modérez-vous. Je ne veux point vous empêcher de me donner la mort si tel est votre bon plaisir, car vous pouvez disposer de moi à votre gré ; mais avant de me faire mourir, daignez me dire pour quel motif vous me tuez.» Et moi, je lui répondis : « Ce n'est pas moi, malheureuse, qui vous tue, c'est l'enfant que vous portez dans votre sein ; c'est cet enfant conçu dans le crime, qui vous tue. Mais vous ne le verrez pas. Je serai votre bourreau à tous deux. »— a Hélas ! reprit-elle, si vous me croyez coupable, vous êtes en droit de me tuer. Mais je n'ai jamais manqué à mes devoirs... Non ! ajouta-t-elle en se jetant au pied de cette même croix que je vois en ce moment, non ! je ne vous ai jamais trahi, même en pensée; j'en prends à témoin cette croix que j'embrasse et qui me protégera contre vous. » En entendant ces nobles paroles, en voyant son innocence qui resplendissait sur son visage, je me repentis de mon action «et fus tenté de me jeter à ses pieds en la priant de me pardonner. Cependant, soit que je me fusse trop avancé pour reculer, soit qu'une aveugle fureur se AU de nouveau emparée de moi, soit enfin qu'une puissance supérieure me

1 Octavio a dit despejad, sorte*, évacuez; et Gil le bouffon répète exprès de travers, despiojad, c'est-à-dire épouillez-vous, ôtez votre vermine. Nous avons taché de reproduire cette plaisanterie tout espagnole par un équivalent du même goût.

102 LA DEVOriO.N A LA CHOIX.

dominât à mon insu, je tarai mon bras désespérément, et je frappai mille fois eu tous sens : mais chaque fois je ne frappai que le title de l'air. Enfin je m'échappai, la laissant pour morte au pied de la croix, et je revins h ma maison. Mais là, ô prodige ! je la retrouvai,... je la retrouvai belle et charmante, qui tenait dans ses bras une jeuoe enfant, Julia, divine image de beauté... Quelle joie, quelle gloire pouvait se comparer à la mienne!... Elle était accouchée ce même soir au pied de la croix, et par une rencontre où le doigt de Dieu se révélait au monde, l'enfant qu'elle avait mise au jour portait empreinte sur son sein une croix de feu et de sang. Mais ce qui m'affligea, et troubla mon bonheur, ce fut d'apprendre qu'au milieu des angoisses qu'elle avait souffertes, elle avait cru sentir qu'elle était accouchée d'un autre enfant laissé dans la montagne. Et moi alors....

Entre OGTAVIO.

Of.TAVIO.

Seigneur, une troupe de brigauds traverse la vallée. Il serait donc bi<Mi de descendre à leur rencontre avant que la nuit soit entièrement fermée; autrement ils nous échapperaient, car ils connaissent tous les détours de la montagne, qui nous sont, à nous, inconnus.

CURCIO.

Fh bien ! réunis la troupe et marchons en avant. Il n'y aura de bonheur pour moi que lorsque j'aurai réalisé ma vengeance.

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