ACTE IV, SCÈNE V
tremblait sans cesse.; les^oses qui brillaient sur son visage furent bientôt .remplacées par les lis. Mon épouse me pria un jour de les interroger ; Oscar et Sémira^ pleins de crainte> viennent aussitôt se jeter à nos pieds. Le jeune homme nous dit avec agitation : « Mes parens chéris, je vous dois l'éducation, je vous dois tout ce qui excite la reconnaissance dans une âme noble : ne rendez pas vos enfans malheureux ; ils ne peuvent vivre séparés. Je suis aussi souverain, mais je dépose mon trône à vos pieds ; car, loin de Sémira, l'empire seul de la mort m'appartient. Si jusqu'à présent vous avez bien voulu qu'elle fût ma sœur , soyez plus généreux encore , donnez-la-moi dès cet instant pour épouse, m Sémira voulut aussi parler : agitée par des mouvemens convulsifs , retenue par la pudeur, elle tomba évanouie, étouffée par les larmes et par les sanglots. Quel spectacle touchant pour les yeux d'un père , mon cher Pizarre ! Je la prends dans mes bras ; pendant qu'elle recouvrait ses sens , je saisis sa main et celle d'Oscar, je les presse entre les miennes, et je leur dis : « Vivez, mes enfans ; soyez heureux; jurons par le soleil de former des liens éternels ; que la paix vienne avec eux; faisons dès aujourd'hui un seul empire de nos possessions* » Vois maintenant , seigneur , si celui même qui a resserré les liens peut les rompre. Cette idée seule me fait horreur.
PIZARRE
Eh bien, je les briserai!... Sémira est à moi!... mon cœur exige cet hommage. Quel mortel audacieux veut me disputer la jouissance de mes plai-
2o8 LA CONQUÊTE DU PÉROU,
sirs? Pizarre a un rival importun!... Mettant de côté les idées qui accablent un cœur faible^ réfléchis attentivement, et vojs combien d'ayantages peuvent résulter pour toi de. cette alliance. Un souverain ne doit pas être esclave des traités qu'il a &its ^ quand il améliore le sort de son royaume ; un vil sauvage ne peut pas rivaliser avec les dieux de la foudre. Ces deux principes que je mets en avant sont d'une éternelle vérité : l'un est enfanté par là politique épurée ; l'autre a son origine dans mon immense pouvoir. Si Sémira refuse mon alliance , oblîge-la à l'accepter comme père et comme souverain., abandonne cet importun ainsi que sesetàtsauK ar-* mes invincibles de Pizarre.
ATABALIPA.
Un souverain cesse-t-il donc d'être homme pour s'être assis sur le trône ? Les lois sacrées ne le lientelles plus ? Ne doit-il point estimer l'honneur ? ne doit-il pas respecter ses sermens encore avec plus de soin et plus de gloire? n'est-il plus père? la nature ne réclanae-t-elle pas dans son cœur tous ses droits ? Et comment pourra*t-il , sans être un tyran, contraindre sa fille à former des liens étrangers que peut-être elle déteste? Le pouvoir paternel a des limites; quand on les dépasse, on cesse d'être un ami pour devenir un être odieux. Tu nous appelles sauvages, pourquoi t'allier avec nous? Nous sommes grossiers : les manières polies de l'Europe , nous ne les désirons ni ne savons lès cultiver. Laisse le Pérou en paix ; va sur les mers qui se courbent devant toi retrouver courageusement l'Espagne fortu*
/ACTE IV, SCÈNE VL - ao^
.née. Je te ferai préparer une immense quantité de ce métal brillant qui .enchante si bien les yeux des Européens: tu offriras à ton souverain de riches présqus de ma part. Laisse aux Péruviens un souvenir agréable de ton nom devenu immortel parmi eux.
PIZARRE
Ce n'est pas en fuyant que Pizarre essaie de rendre son nom célèbre; c'est en conquérant^ c'est en faisant céder à ses désirs non-seulement le Pérou , mais tout ce que son âme peut souhaiter. Ne tarde pas davantage; choisis^ en donnant ta fille ^ la paix et le trône, ou, en la refusant, la guerre, le carnage et la mort.
(11 sort.)