ACTE II I7 SCÈNE II
passer des heures précieuses dans un doux sommeil? J'ai sous les yeux, j'ai à combattre des bétes féroces plus redoutables et plus sanguinaires : une heure utilement employée vaut davantage que la longue carrière de plusieurs années passées dans le repos. Si ma vie se consume dans les circonstances où nous nous trouvons, il reste en vous des défenseurs de la patrie.
DISTALÉON.
Personne au monde ne peut remplir ta place : si la guerre t'enlevait à la Lusitanie, ce pays serait entraîné dans le tourbillon de tous les maux. Telle qu'une jeune fille perdant un père chéri , une tendre épouse séparée d'un époux bien-aimé, pleurent, soupirent et revêtent des habits de deuil , telle devrait être la patrie dans ses douloureux transports. Ton nom épouvante le perfide Capitole ; il atterre les armées triomphantes du monde , il donne de la constance aux Lusitaniens même dans les rews; enfin c'est ton génie qui préparç aux nations vaincues des jours de gloire.
MINURUS.
Si ta mort arrivait , Rome pourrait bien célébrer son plus grand triomphe.
CQRROBâ,
Elle ne doit pas arriver : les justes dieux, fatigués des horreurs de la perfidie , ont ordonné qu'à l'extrémité de l'Europe un héros s'élevât pour épouvanter Rome. Nos corps sont les murailles qui le défendent ; ses soldats sont ses enfans : ce ne sont pas des, hommes que de barbares décrets ont envoyé loin de
S94 ^^ CARACTÈRE DES LUSITANIENS, leur patrie répandre leur sang^ et faire des esclaves de nations libres.
VIRIATUS,
Si Yos efforts ^ si les talens naturels qui font de TOUS des héros ne me secondaient pas^ qu'arriveraitil de moi^ du destin de notre berceau natal? Vous avez montre comme moi de l'horreur et de la compassion en voyant ces vallées consacrées à notre haine pour les Romains ; vos robustes mains n'ontelles point tremblé sur le cœur inanimé de cette jeune fille assassinée lâchement? Le sang glacé, sortant de son sein , fit circuler dans les vôtres le feu de la vengeance : je n'ai fait qu'imiter vos actions. Vous avez abattu l'infâme orgueil de cette nation féroce , vous avez dompté ses aîtières destinées ; vous êtes les fils immortels de la patrie. Quel profond chagrin pénètre dans mon cœur, quand , plein de regrets, je me rappelle Apuléius, le redoutable fléau des aigles romaines, mon Curius , qui tant de fois mit en déroute les vétérans du Latium ! Chers enfans , la guerre a des revers , et le destin ne respecte pas toujours la sublime valeur. Va, mon cher Distaléon, parle au parjure Servilius; dis-lui que j'ai une fouie de prisonniers dans mon camp, et que je veux les donner tous pour le petit nombre de Lusitaniens qu'il a en son pouvoir : répète-lui qu'un d'eux vaut plus à mes yeux que Rome et son sénat, que je veux les voir à l'instant même à l'abri des insultes et libres de leurs fers ; qu'il doit connaître mon caractère , qu'il tremble , et qu'il épargne de nouvelles horreurs à la triste humanité.