SERVILIUS, MANILIUS
SERVILIUS
Il suffit^ Manilîus; toutes les furies qui règtient dans les volcans du Tartare viennent me déchirer ie cœur. Aurai-je assez de constance pour déposer bassement nos armes aux pieds de cet orgueilleux ? Aurai-je des yçux pour voir nos aigles^ qui se sont élancées tant de fois jusqu'au soleil, battra des ailes au milieu de la poussière de cet ingrat territoire ? Non, ami, si le destin a décrété la perte de Servilius, que ta mort vienne nous arracner à l'opprobre; que des bras qui sentent leur force ne reçoivent jamais les fers lusitaniens. Que dirait, dans Rome, la voix rauquede la Renommée flétrie? Plutôt mourir ! Romains, nous naissons pour dominer le monde ; quand la fortune ennemie se tourne d'un autre côté , nous avons dans nos cœurs des ressources contre le sort contraire. Le malheur se lasse aussi de son oppression» Bien souvent, au plus fort du combat , un léger hasard , habilement con-
334 l'E CARACTÈRE DES LUSITANIENS,
duit ^ change les destins , et sauve l'homme coora-
geux.
MANILIU8.
J'ayoue que l'espérance , qui soutient le cœur de l'homme jusqu'à la tombe , m'abandonne tout-à-fait. Si tu eusses entendu la voix irritée du général lusitanien , la constance avec laquelle il insulte au pouvoir des Romains , la haine , la rage , qui brillent dans ses yeux enflammés , tu gémirais avec moi sur le sort dans lequel les maux de la guerre nous ont jetés. Maudite soit l'heure où les Romains foulèrent le soi de ce pays!
SERYILIUS.
Notre malheur ne vient ni du climat , ni d'une terre sauvage : il vient d'un homme élevé au milieu des rochers et né dans un de ces efforts convulsifs delà brute nature. Leurs cimes sourcilleuses lui donnèrent de la force. Les bétes fauves^ devenues ses compagnes au milieu des bois^ l'ont nourri de leur lait envenimé. Si ce monstre périssait^ on verrait bientôt l'extrémité de l'Europe conquise. Combien peut un seul homme quand il commande aux peuples par la force de son génie !
mâiïilius.
Tu te trompes, tous les Lusitaniens sont des Yîriatus. La haine suscitée par l'impolitiqlie Galba est disséminée jusque dans les cœurs de leurs femmes ; ce . ne sont que deux épouses qui ont répandu la terreur dans notre camp en délivrant leurs chers concitoyens. Vois avec quel courage on observe ici les lois du cœur. .