‹ Chefs-d'œuvre du théâtre portugaisChapitre 253 sur 292 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Eh bien ^ apprends que nous nous trouvons dans la plus grande entreprise du monde.

SANGHO.

Nous voilà bien : n'ai-je point dit que vous ëtiez fou à lier?

Sancho^ cette barque que tu vois attachée à un peuplier n'est pas là sans quelque grand mystère.

SANCHO

Du mystère , vous en trouvez partout , et la chose une fois examinée il ne reste plus rien.

Quelque personne se trouve en grand péril de rhonneur ou de la vie. Les astres entraînent sou-* vent les chevaliers errans dans quelque nuage , ou présentent une barque à leurs yeux , pour qu'ils y montent et Sb laissent conduire par elle dans le lieu du danger. C'est pourquoi ^ Sancho^ il faut attacher les chevaux à ce tronc d'arbre , entrer dans la barque , et partir pour porter du secours à ceux qui en ont besoin. Attache les chevaux^ et embarquonsnous.

SANGHO

Voyez, monsieur, ce que vous allez faire; considérez qu'aller par mer n'est pas la même chose qu'un voyage par terre. Prenez exemple sur lé rusé renard qui ne voulut jamais s'embarquer, et qui a donné lieu parmi les hommes à ce proverbe : N'ai-

43e DON QUICHOTTE,

kz qiioù va le renani* Àllons-nous^n^ monsieur,

fuyons cette' barque h force de Yoiles et de rames.

DOn QOICHOTTB.

Rsgarde bien , Sancho ^ que les îles ne se rencontrent pas en terre ferme , et qu'il faut aller sur l'Océan pour les trouver. Peut-être que cette barque se trouve là pour ton bien ; elle semble dire : Embarque-toi, Sancho, tu vas voir ton île.

SA9CHO

Est-ce que les barques piirlent aussi par hasai^d?

Ceci est une figure que tu ne cotnprends pas ; suismoi , je m'embarque à l'instant.

SANCHO

Je suis déjà décidé à mourir noyé, et je me remets entre les mains delà Providence. Mais cela me parait une bien grande cruauté que d'abandonner mon grisou , ce fidèle compagnon de mon existence^ à qui je dois plus qu'à mon père et à ma mère.

Tu peux bien être sûr que la même personne qui a placé ici cette barque aura soin de garder nos animaux. On voit beaucoup de choses semblables dans des histoires imprimées.

SANCHO

Dès qjsLe c'est en lettres moulées , il n'y a pas de doute que la chose ne doive arriver; que Dieu me soit en aide. (Sancho attache leches^al et le grison, il monte dans la barque avec son mattre , et elle des-

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cend le fleuve jusqu'au moulin. On entend braire Vdne.) Âh ! grison de mon cœur^ j'entends bien ce quç tu veux dire par ce braiment^ mais je ne puis t être bon à rien; je sais bien qu'en t'abandonnant je me suis mis la corde au cou.

DOIT QUICHOTtE.

Vois, Sancho^ la facilité a^ec laquelle ya cette barque. ,

SANCHO

Monsieur,, je suis déjà mal à mon aise ; arrêtez là, je veux vomir.

Ce n'est rien , Sancho , nous sommes près de la ligne et nous avons parcouru quatre cents lieues turques, qui en font neuf cents et demie des nôtres.

Comment cela se peut-il? nous n'avons pas fait plus de deux brasses , et la preuve c'est que je vois encore mon grison et son Rossinante.

Tais-toi , tu n'entends rien en marine. Si tu savais ce que c'est que colures, lignes, zodiaque et arbalestrilles , tu verrai^ clairement combien de chemin nous avons pu faire.

SANCHO

Comment ! nous avons déjà tant voyage sans rencontrer une île que je pusse gouverner ?

Taî»-toi jusqu'à la fin , personne ne peut s'appeler malheureux.

SANGHO.

Par la règle ge'nérale, qui dit que toujours après Ik douceur vient l'amertume.

Sancho^ on découvre par-ici un château enchanté ; c'est là sans doute qu'est renfermée la personne affligée que nous cherchons. Quel bonheur!

SANGHO.

C'est vrai. Mais je pense que c'est une île. Allons-y.

( Ils arrivent au pied du moulin ; mais la porte s^ouvre , et Ton voit sortir deux bommes qui ont des perches à la main et poassent la barque.)

UN HOMME

Etes-vous fous ^ hommes du dial^le ? Où voules^ vous fourrer cette barque ? Ne voyez-vous pas que ceci est un moulin où l'eau court avec tant de fureur , qu'elle vous entraînera , et mettra en pièces votre embarcation sur les pierres de la meule? Détournez par-ici.

Regarde ces géans^ ces enchanteurs. Oh ! canailles, laissez aller ceux que vous tenez prisonniers dans cette tour , ou bien je vous réduirai tous en cendre avec cette épée.

SANGHO.

Monsieur^ nous nous perdons sans remède; la barque est entraînée par le courant au milieu des

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