‹ Chefs-d'œuvre du théâtre portugaisChapitre 6 sur 292 · SUR LE THÉÂTRE PORTUGAIS · texte numérisé non relu

SUR LE THÉÂTRE PORTUGAIS

LS AOl»

PourquxM?

LE MÉDEGIir.

Parce que je l'ai pris dans le plus mauvais sens qu'on pût le prendre; parce qu'enfin^ seigneur, le prince est perdu d'amour pour ma femme.

LE ROI

Dieu saint ! un tel amour lui donne une aussi cruelle maladie ! Quel est le meilleur remède que vous y trouviez?

• LE MEDECIN

Il faut absolument qu^l meure pour que mon honneur ne meure poiiU.

LE ROI

Conunent! vous ne donnerez pas votre femme à Tunique héritier de ce royaume? Vous le pouvez, l'argent fait tout ; ne rejetez pas mes of&es , accordez-la-lui , car j'espère vous offrir de l'or et des honneurs autant que je lui veux de bien.

LE MÉDEGfIf.

La grande quantité d'argent n'enlève pas la tache du déshonneur.

Le roi.

Mais une petite faute «est une véritable bagatelle quand on n'y tombe plus; d'ailleurs c'est par elle que vous rendrez la vie à qui vous fera du bien.

LE VléDMCiSS.

Gmnhiea en parle &cilemenl: celi» «jui ne s'est jamais vu £11 semblable oroonstance ! Que ferait son altesse du cdiïseil qu'elle me donné, » elle se trouvait à ma piace ?

ao NOTICE

LE ROI

Je lui donnerais la femme que j'aurais. Plût à Dieu qu'il voulût la reine.

LE MÉDECIN

Eh bien! donnez-la-lui donc, puisqu'il meurt d'amour pour elle.

LE aoi. .

Que me dites-vous?

LE MÉDECIir.

La vérité. , •

LE ROI

Est-ce sans incertitude que. vous avez compris cela?

LE MEDEGIIf.

Sans incertitude , sans fausseté ; prenez maintenant le conseil que vous m'avez donné.

LE ROI

Certainement , je le voyais dans tout ce qu'il disait. Gomment , par quel moyen l'avez-vous deviné ?

LE m:édecin.

Par le pouls, qui s'altérait toutes les fois qu'il apercevait la princesse ou qu'il l'entendait.

LE ROI

Gomment cela doit-il se passer ? Assurément je m'étonne que l'amour que je porte à mon fils soit plus violent que celui que j'éprouve pour ma femme. Définitivement je veux la lui donner; car je connais le cœur de tous les deux. Je dois aller d'abord le faire lever, et nous passerons ensuite dans l'intérieur poUr terminer cette affaire.

SUR LE THEATRE PORTUGAIS. ai

11 fait lever en effet son fils , et le reste de la scène se passe entre le portier et le page. Mais on voit bientôt reparaître les ' deux prindpaùx personnages, quv ont été unis , et la pièce se termine par un petit discours' burlesque dans le genre de celui du prologue.

J'ai cru devoir offrir une analyse de cette pièce , d'abord à cause de la réputation de son auteur , et ensuiteparce qu'elle donne une idée dès autos de ce genre. Lamarche de Séleucus. présente , comme on le voit, une sorte de régularité ; mais le sujet comportait un autre style, et il est difficile d'imaginer comment l'admirable Camoens n'a point profité des. situations qui se trouvent indiquées, pour déployer le charme qu'on retrouve dans ses autres poésies. Par une bizarrerie assez remarquable , le médecin parle toujours en espagnol. On, peut observer aussi que cette langue est employée dans Amphitryon , dont je ne donnerai point l'analyse , parce que c'est une imitation de Plante. Les situations compor-' taient un stylé plus plaisant que celui de la pièce précédente ; mais celui du poète portugais sert à prouver encore à quel degré notre Molière s'est élevé en imitant l'auteur latin.

La comédie de FUodemo^ quoique plus considérable que les deux autres, ne parait pas avoir été diyisée originairement en plusieurs' actes; les unités de temps et de lieu n'y sont pas plus observées que' les lois de la vrai-' semblance; et il suffira de présenter une rapide analyse de la pièce, pour que l'on en soit convaincu. Le héros se trouve faire partie des serviteurs d'im personnage puissant , nommé Luzidardo , dont il aime la fille Dionysa , qui le paie d^ retour à son insu ; il ne tarde pas à apprendre cette heureuse circonstance ^ par les rapports

({liie bii fait la juîvaaite , de ragîtâtion de sa makresse, et dtt piabiir qu'elle éproinre à l'enteiklre chanter 9e& plaicrles , en s'acoompagiHiiit de bi gntarer II kii taà% remettre bientôt avec assez di'adresse nn biUet qui hii décotnrre sa: passion , et l'on toit que Dion^ est loin de si'en irriter. Pendant ce teoips ^ une antre «:tion se pi épare } te fils^ de Luzèdardû, VenadoroF, s'égare e& diasBànt nu cerf dans les montagnes y et c'est en ran que ses eonipagnons font lewr» efforts piovur le retrouver ^ comme \ï se repose près d'une fontûne ^ il aperçoit une jeune fiUe venant j puiser de l'eau ; il l'admire y il lui parle , it se sent bientôt embrasé d'un amour si violent , qu'il se décide à garder les troupeaux , poor vivre toujours près d'elle. Cependant Luzidarda^inqukt sar le sort de son fils, remet le soin de sa maison à Filodemo ^ et pitrt pour le chercher dans l'endroit* oni il a disparu st&x jeux de son domestique; il y a> long^temps que le vieillard erre dan» les montagnes , quand il aperçoit une noce de vilkge : c'est son fils qi» se marie avec ta bergère Florimena; un vieux pasteur lisi apprend alors qu'il a trouvé autrefois^ cette jeune fille, avec un enfant d'un autre sexe, près de leur mère expirante , et que l'art des enchantement, dôiit i\ ùàt profession ^ hn prouve que cette femme malheureuse était une grande princesse. Il offre même de hii en apprendre davantage sur cet objet , et il dit que le jeune garçon , désirant s'élever an- dessus de Pélat qu'il pouvait lui offrir , l'a quitté pour aller à la cour. Luzidardo ne sait pas mauvais gré à son fils de cette at-^ liance ; il emmène tout le monde chez lui , où l'on ne tarde pas à approiMÎre que Florimena est sœur de Fil^emo , tandis <jue Lu;âdardo retrouve en eux les enfaus de son propre frère. Ce frère, envoyé autrefois comme ambassan

SUR LE THÉÂTRE PORTUGAIS. a3

deur en Dan^marck , avait eu une intrigue avec la fiile du roi , (jui s'était vue obligée de s'enfuir , accompagnée de son époux , sur une galère partant pour ïe Portngal ; niais comme ils apercevaient là côte , une tempête s'étai* élevée , et le navire donnant contre des écueils , totft Féquipage avait péri à l'exception de la princesse , qui s'était vue poussée par les flots sur le rivage. Après avoir erré long-temps d^ns^le désert, les dôuleurâ deTenifantement l'avaient surprise , et elk était accouchée , peu d'in^ stans avant de mourir, des deux enfans trouvés par le pas*' tèur ; on sent qu'après avoir appris tous ces merveilleux évé* nemefts, Luzidardo ne refuse plus sa fille à Filodemo; c'est avec d'autant plus de raison qu'il les a surpris ensem'ble }or^ de son retour. La pièce se termine par une double union.

Il y a dan» cette comédie plusieurs acteurs que jcf n'ai point nommés, et dont les plaisanteries sont d'assez mauvais goût. Villardo , valet du personnage principal , Bobo 5 fils du vieux pasteur, sont des espèces de gracioso qui ne concourent guère à la marche de la pièce. Le style phis harmonieux , et surtout pltis poétique que celui des derux autres comédies , offre une singularité très-rémarquable; toutes les scènes ne sont pas versifiées, et il en est quelques-4ines qui se trouvent entièrement écrite^ en prose , sans que Pauteur paraisse avoir eu , pour en agir ainsi, des molifs qui se rapportassent.au genre de composition. Malgré toutes ces bizarreries, on trouve dans Fihckmo quelques scènes agréables; et peut-être le génie de Camoêns s'y montre-t-il davantage que dans Sèleucus et dans Amphitryon.

Les catastrophes arrivées au temps du roi don Sébastien, et les longs malheurs dont elles furent suivies, eurent une telle influence snr la littérature portugaise , qu'elle

a4 NOTICE

sembla tomber en décadence avec. la gloire de la nation. Quelque temps après , lorsque le joug espagnol se fit sentir, les Portugais* se rappelèrent trop bien leur ancienne puissance , pour ne pas chercher à la reconquérir ; mais leurs efforts furent long-temps superflus , et le génie resta endormi tant que dura la domination étrangère.

Lisbonne était loin d'offrir à cette époque l'aspect qu'elle avoit présenté sous Jean III; l'on ne voyait plus arriver de toutes parts les richesses de l'Inde et de l'Afrique; ces spectacles enfantés par le luxe, et destinés à délasser des conquérans de leurs travaux , cessèrent de plaire à un peuple auquels ils nq)pelaient l'époque de sa prospérité. Pendant ce temps , les autres nations firent des progrès vraiment prodigieux dans la littérature dramatique^ et le Portugal , après avoir contribué à donner l'impulsion, resta en arrière, probablement à cause des circonstances politiques dans lesquelles il se trouvait.

En 1640, lors de l'acclamation du roi Jean IV, la nation n'avait que ses anciennes pièces à opposer aux chefs-d'œuvre que l'Europe voyait éclore chaque jour. Cependant plusieurs hommes d'un grand talent voulu-» rent un peu plus tard régénérer sa littérature dramatique. Parmi ceux-ci je ne sais si l'on peut citer le célèbre père Macedo , qui fit représenter , devant Louis XIV , Or^ phéey tragi-comédie latine , et laissa trois autres pièces du même genre. Fernand de Menezes, auteur de plusieurs poèmes, laissa quelques comédies dont on n'a point conservé le titre. Son petit-fils, le fameux comte d'Ericeyra, l'un des auteurs les plus féconds du Portugal, ne s'occupa pas de ce genre; mais il devint sur la fin de sa carrière le protecteur du malheureux Antonio José, dont le$

SUR LE THÉÂTRE PORTUGAIS. a5

pièces firent courir tout le peuple de Lisbonne au théâtre du Bairo Alto , et qui a laissé un recueil considérable sans nom d'auteur , désigné quelquefois par le titre de théâtre du Juif, mais portant véritablement celui de \Théaùro Comico Portuguez> Antonio Jozé sembla ne vouloir s'astreindre a aucune des règles du théâtre, et n'imita même point les bons auteurs du temps. Conduit par sa verve et par sa gaieté, il mit quelquefois toute la vie d'un homme en scène , sans s'occuper beaucoup de la lier par une intrigue ; mais la plupart de ses personnages sont plaisans , et le seraient encore davantage, s'ils tombaient ^ins fréquemment dans le trivial. Bien dirigé, il eût été digne du surnom de Plante portugais , que quelques personnes lui décernèrent dès lors ,* de même qu'à Gil Vicente , quoique l'époque oïl il vivait ne pût pas faire excuser ses irrégularités comme celles de son prédécesseur. Cet auteur fut victime de Tauto-da-fé de 1740*

Plusieurs années après, vers 1761 , on vit deux poètes se réunir pour donner quelques tragédies régulières au Portugal. Tiberio Pedegache et Domingo Dos-Reys Quita, connu par ses idylles, composèrent ensemble ^s tarte ^ Megarray Hermione , et une Inez de Castro en trois actes ; la seconde de ces pièces est celle qu'on estime le plus , et elle est digne , sous quelques rapports , d'attirer l'attention. Les auteurs ont choisi l'instant où Megarra, fille de Créonte, et épouse d'Hercule, est persécutée par Lycus», usurpateur du trône de son père. Alcide revient des enfers ; il apprend que le tyran veut forcer la fille de l'ancien roi à l'épouser , en la menaçant de la mort; il va chercher des secours chez Thésée, et il reparaît dans le moment où, Lycus ordonnant qu'on en-

a6 NOTICE

traîne M egarra au supplice , elle le renverse d'un coup Je poignard aux pieds de f autel de Jupiter. Le plus grand défaut de cette pièce, dans laquelle on remarque cependant des beautés de style , c'est d'avoir fait d'Hercule un personnage insignifiant , en l'envoyant chercher des secours au moment où Ton a besoin de tout son courage.

Il y avait déjà quelque temps que l'on ne s'occupait plus du théâtre comique , lorsque Pedro Antonio Correa Garçan , connu par la beauté de ses Odes , donna deux comédies : l'une , intitulée Theatro noi^o , ne jouit pas d'un granVÎ succès; maïs la seconde , qu'on connaît sous le tifre X JtsMnbîea , réunit tous ïcs suffrages : on y remarque eit général une satire ingénieuse du beau monde ; et fes amateurs de la belle poésie nef se lassent point d'admirer l'admirable cantate que l'auteur a su y fntroduîre.

On avait commencé , avant Tépoque où nous somnies parvenus , à donner en vers portugais des traductions de nos plus belles triagédies , et nos poëtes dramatiques furent teïlement goûtés a Lisbonne , qu'ils devinrent peut-être un obstacle à ce que les auteurs nationaux se livrassent à leur génie original. L'académie sentit si bien (^e vide dans la littérature portugaise, quelle proposa un prîîC pcmi* la meilleure tragédie qu'on présenterait au mois de mai ï^S'S. La comtesse de Vimieira concourut à l'insu de tout le monde , et ïa pièce intitulée Osmia fut jugée digne de remporter la palme. Quoique M Sismonde Sismondi , dans son estimable ouvrage, fa regarde comme ta nieill'eure tragédie portugaise, tous les gens instruits de la nation ne pensent pas ainsi. Le titre qu'il lui donne est universellement accordé à la Noi^a Castro de Jean-^Baptiste Gomes , qu'on peut regarder dans tous

SUR lE THÉATkE PORTUGAIS. 27

les pays comme mi chef-cPœuvre, et qnî compte déjà quatre édttions. On voit phiàieurs tragédies nlôdernes à peu près de la même époque , qui jouissent de l'estime du pubKc. Le Triomphe de la Nature , le Roi don Sébastien , Caton , ont été composés par <ïes hommes de talent. Le génie du drariie s'est emparé de plusieurs auteurs,^ depuis cpielques années, j'en ai tu représente!* qui m'ont fait un véritable plaisir. Pierre premier^ Frédéric {dsîCant les prisons , le Serrurier Hollandais^ là Sensibilité dans le Crime , offrent souvent beaucoup d^térêt, et sont d'une époque récente.

On représente encore sur les théâtres de Lisbonne > ainsi que de Rio Janeiro, des &rces connues sous le nom à'Intermez ; ellç^ semblent avoir t-emplacé lèis anciens autos, et rappellent tout-à-fait leurs plaisanteries (i). Je regrette de ne pouvoir point offrir l'analyse des plus comiques ; mais , parmi tous les livres étrangers , ce sont les ouvrages portugais qui sont peut-être les plus rares à Paris; il est impossible de s'imaginer, à moins d'avoir fait soi-même des recherches , combien de difficultés on éprouve à s procurer quelques pièces de théâtre peu répandues, même à Lisbonne.

Parmi tous les auteurs qui s'occupent à régénérer le théâtre de leur nation , il en est un qui fait concevoir les plus grandes espérances. M. Pimenta de Aguiar est auteur

(i) Oo trouve, daus la collection des œuvres dramatiques de Antonio Joaquim de Garvalho, trois pièces de ce genre , intitulées : La Vieillesse amoureuse , V École des Toréados imbé^ cites , le Galicien jeune et grossier. Le même auteur a fait une comédie connue sous le titre de la Rivière du poisson , ou la Pêcheuse vertueuse^

28 NOTICE SUR LE THÉÂTRE PORTUGAIS, d'un assez grand nombre de pièces , qu*il veut réunir sous le titre de Théâtre tragique portugais. Il se plaît principalement à traiter des sujets nationau^É^^ et montre en général un talent énergique ; on pourrait seulement désirer plus de rapidité dans le dialogue, dont le peu de concision nuit en général à l'action.

Voilà ce que mes recherches ont pu m'apprendre sur l'état du théâtre portugais ancien et moderne. L^on doit voir que la nation qui s'est livrée une des premières à la poésie dramatique commence à sentir son génie se réveiller pour ce genre de littérature. La France lui a longtemps offert ses chefs-d'œuvre; cependant les auteurs que j'ai cités prouvent que, tout en sachant les mettre à profit,: ils ont donné à leurç productions un caractère original.

FERDIJÎfAND DENIS.

Page 1