‹ Chefs-d'œuvre du théâtre portugaisChapitre 71 sur 292 · ACTE V, SCÈNE X. laî · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE X. laî

DON NUNO

Oh! non^ seigneur, ton père lui pardonnait; Coelho et Facheco ont été les inhumains qui...

DON PÈDRE

Il su£Bit ; n'en dites pas dayantage. Ils sont tous inhumains, e|ge yeux b^ire le sang de tous. Tremble, roi barbare, je proteste de te faire une guerre cruelle. Je le jure par le sang d'Inez, dont j'aperçois ici les traces criant yengeance. Je jure de te renyerser du trône , et à ta place d'y faire monter, couronnée, l'épouse que tu me rayis. Assise à mes côtés , même après sa mort, la belle Inez de Castro sera reine , et régnera ayec moi. Qu'importe que son corps ne respire point, si son âme existe encore unie à la mienne; ils baiseront toussa main déjà froide; ils lui rendront les hommages qui lui sont dûs. Ce seront les corps des tyrans qui l'ont assassinée quiformeront les degrés de son trône et que je foulerai de mes pieds. J'arracherai moi-même leur cœur scélérat du milieu de leurs entrailles ; je le déchirerai ayec les dents. Us ne peuvent échapper à ma colère , même quand ils iraient se plonger dans les enfers ; brûlant de rage , j'irai les chercher jusque-là. Ma fureur, ma yengeance seront telles, que le monde entier tremblera d'entendre mon nom. De tous côtés l'on ne yerra que pleurs, désolation et horreur. Le carnage sera si grand , les morts si nombreux, que tout le Portugal doit nager dans le sang. C'est du sang que le Douro, le Mondégo et le Tage doivent porter à la mer au lieu de leur onde; et la mer elle-même doit en mugissant étendre ses flots de sang sur les riva-

ia4 INEZ DE CASTRO, ACTE V, SCÈNE X. ges les plus éloignés. Je vais commencer à le répandre. 0 furies ! ô vengeance ! accompagnez-moi ^ dirigez mes pas^ guidez mon bras ^^^K

( Il sort précipitamment , plein de fureur. ) DON S ANCHE.

Àh ! prince, arrête. Mais qui peut contenir les. furies qui luttent dans son âme ?* ^

DON NDNO.

Quelle foule effrayante d'horribles maux ! 0 funeste exemple d'aveugles passions !^ Malheureux, époux! i^afortunée Inezl de quelle. compassion vou& êtes dignes tous deux. Ils s'aimaient vivement ; ils. furent malheureux ; que le monde les pleure et tremble de les imiter.

FIN DU GINQl]I£H£ £T DERNIER ACTE.

^'^ VJONSTANGË avait pour parens don Juan Manuel, duc de Pennafiel, et dona Constance, fîlle du roi Jajme II, roi d'Aragon. A la suite de diverses circonstances, tenant à ses propres intérêts, son père l'avait conduite à Yalladolid pour l'unir au roi de Castille, qui, la trouvant trop jeune, la remit entre les mains de son aïeule qui devait continuer son éducation ; mais , vers i33o, ce monarque la répudia, afin d'épouser l'infante de Portugal; plus ^rdil fut convenu qu'elle s'unirait avec donPëdre. Le duc de Pennafiel lui donna trois cent mille doublons , et se regarda comme trës-heureuz de contracter une alliance qui réparait son honneur; il fut convenu qu'elle resterait maîtresse indépendante des terres qu'on lui avait assignées pour état ; que le prince ne prendrait point de concubines même jusqu'à ce qu'elle fÀt en âge de lui donner des enfans ; que D. Juan irait la voir dans son royaume toutes les fois qu'il en aurait le désir ;l[ju'en-> fin son secttid fils hériterait de ses états en Castille : mais son prenciier époux, craignant de voir lui échapper tant de richesses, voulut la retenir. Les hostilités commencèrent de part et d'autres : les deux souverains s'insultèrent réciproquement ; le pape et le roi de France firent de vains efibrts pour ramener là bonne intelligence entre eux ; cependant le roi de Castille sentit bientôt la nécessité de la paix , quand les Maures eurent accru leur pouvoir en Espagne. Constance rejoignit enfin son époux ; mais elle mourut au bout d'un petit nombre d'années, après lui avoir donné trois enfans. Les historiens portugais ne disent point si la jalousie hâta ses derniers momens.

CO Ce mouvemeat est du jplus grand effet.

C3) Elle fut mariée secrëtemeut par Gil , évéque de la Guarda, en présence d'Ëstevan^ Lobato , maître de la garde-robe du prince. DonPëdre niait qu'il eût contracté cette union, quoique son përe lui affirmât que, dans le cas oii Féglise l'aurait ratifiée , il la reconnaîtrait et ferait jouir Inec des prérogatives attachées au rang de princesse; mais il craignait qu'Al|^onse n'employât un stratagème odieux pour acquérir la certitude du mariage , et le faire casser ensuite malgré kû , en trouvant des motifs suffisans dans l'illégîtimité de la naissance de son épouse. Inez était fille de don Pedro Fernandez de Castro , et de doua Berenguela Lorenco, avec laquelle ce seigneur ne s'était point marié, quoiqu'elle fût d'une illustre naissance. Selon Faria, don Fernaudez était allié au prince qui avait éppiisé sa fille , puisque don Fernando Roiz de Castro , son përe , s'était uni à doua Violante Sanchez , fille1)âtarde du roi de Castille, don Sanche le Brave , frëre de la reine Béatrix de Portugal. Don Fernandez était aussi përe légitime de Juana de Castro qui , devenant veuve de don Diego, seigneur de Biscaye, monta Ar le trône de Castille en épousant Pierre le Cruel. Inez se trouvait ainsi avoir pour ascendans des princes ; plus tard elle eût été sœur d'une reine. On voit que malgré une naissance illégitime elle portait le nom de sa famille ; il est probable que son përe l'avait publiquement reconnue. C'est une faute dans la tragédie que de ne pas avoir suffisamment expliqué la véritable cause de la persécution exercée sur la malheureuse Inez. Les conseillers., envieux de la puissance de ses frëres, persuadaient à Alphonse que si elle était véritablement unie à don Fëdre , et qu'il vint à mourir, ceux-ci ne manqueraient point d'assassiner l'autre fils du roi , pour faire monter leurs neveux sur le trône.

^^ {Litt,) « Ah! Combien de fois , se prenant à ses yeux , le chagrin recule dés miens jusque dans mon ctasur! »

C^) Le commencement de cette .acene passe pour un chefd'œuvre de paésie^ et il est difficile ea effet de rencontrer 4es vers plus harmonieux.

CQ BttttB llnstDïre , Âl^ottse saisît ie momeot oii ion fîis était âfllë à lâx^ttsse pour se rendre k Coîmbre.

(') L'infante de Poi^ugal , doua Maria^ avait plus d'un sujet de plainte contre soii mari , qui vivait publiquement avec une femme nommée Nunete Léonor de Gusman , tandis qu'illa traitait souvent avec le pkrs grand mépris. Cependant elle n'hésita pas à venir implorer le secours de son père contre Haliboacem qui s'était réuni au calife de Orenade pour envahir la Castille; Alphonse, quoiqu'irrité contre son gendre, accorda tout aux larmes d'une fille malheureuse , dont la beauté et la vertu n'estaient méconnues que par un époux indigne de la posséder; il se rendit àSéville , oii il trouva les rois d'Espagne rassemblés, et discutant s'il fallait livrer bataille aux Maures. Le monarque portugais Tanâma leur courage , et l'attaque fut décidée. Tous les grands d'Espagne et de Portugal furent réunis à cette bataille , et l'-oa y remarquait un chevalier français nommé Hugues, renommé par son extrdme valeur. Ce fut le dimanche 2^ octobre que l'on commença à apercevoir les innombrables légions des ennemis, à Penna de Cuervo , près du Rio-Salado. Le lundi au lever de l'aurore , après avoir entendu la messe , que dit l'archevêque de Tolède, les souverains haranguèrent leurs troupes; mais, au moment de l'attaque, un brouillard épais s'éleva au-dessus du camp des chrétiens , qui pouvaient à peine se distinguer à peu de distance les uns des autres. La terreur s'empara des troupes, et c'en était peut-être fait d'elles, si Alphonse, que son génie n'abandonnait jamais, ne leur eût dit à hante voix de ne point se laisser abattre , que ce brouillard était une manne que le ciel répandait sur son peuple pour affermir le courage quand on attaquerait les barbares. Alors, il entonna le psaume Éxurgat Deus et dissipentur ùumîei ejus j €t la bataille commença. Le choc fut vrain:ieat terrible; le -monarque portugais fit des prodiges de valeur. Ceux des ennemis qui ne furent point massacrés s'enfuirent jusqu'à Algesira, et perdirent peut-^tre plus de monde dans la déroute qu'au fort du combat» Le roi de Castille se oom^porta aussi avec eourage , et battit de son coté Haliboaoèm , qui se regarda

i!k8 NOTES

comme trop heureux de pouvoir retourner en Afrique. Nouvelle Gassandre , la sultane Fatima avait prédît les malheurs qui devaient arriver, sans pouvoir faire écouter ses conseils; elle tomha entre les mains des soldats , qui lui donnèrent la mort au grand regret des monarques vainqueurs. Le butin fut im^ mense , et Faria affirme que les morts , du côté^es ennemis > montèrent à plus de 4^0,000 ; tandis que le noinore dea. chré^ tiens était si faible , qu'on peut à peine en croire la vérité. La superstition ne manqua pas de voir, dan s cette victoire mémorable, les effets d'un miracle, et l'historien déjà cité affirme naïvement que y de l'aveu même des vaincus , ceux-ci voyaient des géans aux armes resplendissantes combattre parmi les escadrons des chrétiens. Le roi de Gastille offrit à Alphonse d'emporter la plupart des richesses que son courage avait aidé à gagner ; mais le monarque portugais se contenta de demander un prince fait prisonnier dans la bataille , quelques armes et oinq bannières qu'il avait arrachées lui-même aux ennemis. On les vit long-temps dans la cathédrale de Lisbonne.

C^) pag. 63. Il est permis de croire qu'il y a de l'exagération dans le discours d'Alphonse ; Faria , dans son Histoire de Portugal , ne s'explique pas sur le nombre de Portugais qui périrent dans la bataille dont je viens de parler.

C9) II' y a littéralement : « Le tison des furies enflammé dans mon sein , etc. »

C'o) Cet Alvaro Gonçalez était grand-juge j et (Contribua en effet autant que les deux autres conseillers à la mort d'Inez.

C''3 Geâ frères se nommaient Fernando et Alvaro.

C»») On prétend que la première cause de la révolte d'Alphonse venait de la préférence accordée par son .père à ses deux iils naturels , Alonzo Sanchez et Juan Alonzo. Il s'unit au comte don Pedro , frère de ceux-ci , et il osa proposer au roi Denis de lui abandonner l'administration de la. justice. Par^unei.singularité assez remarquable , tandis que le prince portugais, excitait les peuples à la révolte pour obtenir le trône , le prince

don Jayme d'Aragon combattait contre son përe 9 pour qu'il lui laissât la liberté de ne point lui succéder après sa mort. « Tous les deux , dit Faria , étaient plongés également dans le crime : ils dififéraient seulement dans la manière de l'exécuter* Celui de Portugal prétendait criminellement succéder à son père; celui d'Aragon ne voulait pas lui succéder, parce qifil s'imaginait qu'étant une fois roi, il ne pourrait plus vivre dans le vice« » Rien n'est plus affreux que les divers moyens employés par Alphonse pour arrivera ses fins. LepapeJeanXXII voulut interposer son autorité pontificale auprès de lui, mais tout fut inutile; le roi Denis prouva qu'il avait autant de modération, que son fils montrait de rage ; il dédaigna même de s'emparer' de sa personne, quand il en eut la possibilité , et qu'il l'eut nïis en fuite près de Cintra. Malgré les efforts de la reine Isabelle pour rétablir la bonne harmonie entre le père et. le fils , la guerre dura encore long-temps; mais, dans une bataille qui se donnait à une demi-lieue de Lisbonne, cette prince^e, oubliant le danger, s'élança près d'Alphonse au fort de 1^ mêlée , et le força à demander pardon à son père. Celui-ci pour obtenir enfin la paix , envoya don Alonzo Sanchez dans les possessions de la Castille.

C>3) Le roi , selon les propres expressions de Faria , suivi d'un grand nombre de gens armés*^, comme s'il était allé vers les rives du Salado trancher la tête aux Maures ^ passa à Coïmbre pour assassiner une femme, tandis que son mari était allé à la chasse, u Inez se trouvait alors dans le palais de Santa-Clara. » Entendant que le roi entrait pour lui ôter la vie ^ elle sortit n afin de le recevoir à la porte. Ce fut alors que cette femme si M belle et si innocente se précipita à ses pieds, en lui demandant M pardon des fautes qu'elle n'avait point commises; elle faisait en » sorte que ses trois beaux et tendres enfans baisassent les pieds >• de leur aïeul. Alphonse ne put s'empêcher de se rendre à ce » touchant spectacle, et s'en alla en reconnaissant qu'il allait comw mettre une cruauté ; mais les chevaliers qui l'avaient amené » jusque-là , et parmi lesquels on régardait comme les princi- » paux, le grand-juge Alvaro Gonzalez , le seigneur deFerreira » Diego Lopez Pacheco , et Pedro Coelho ^ blâmèrent un re-

Thédtré Pertugait,^ g

i3a NOTES

il échangea ses vétemens contre ceux du mendiant, et il parvint k gagner la France en servant des muletiers/ Le sort des deux autres fut épouvantable : on les mit à la torture pour leur faire découvrir leurs complices; rien ne put leur arracher un aveu qui aurait fait sans doute bien d'autres victimes. Le roi, furieux de ne pouvoir obtenir de réponse, saisit un foret et en frappa au visage Pedro Coelho , qui se contenta de le braver par ses insultes. Don Pëdre, à son tour, ajoutant une cruelle ironie à tant de supplices , dit qu'on lui apportât des ornons et du

• vinaigre pour assaisonner ce lapin; il faisait un affreux jeu de

• mot sur le nom de Coelho , qui désigne en portugais le quadrupède dont je viens de parler. Ces paroles étaient le présage des tourmens qu'il allait choisir pour les faire endurer aux cou* pables : on leur arracha le cœur pendant qu'ils étaient vivans , et ils furent ensuite jetés dans les flammes ; tandis que don Pëdre ayant fait dresser sa table devant le bûcher , goûtait avec la joie d'un cannibale le spectacle qu'on lui présentait. Je ne îpuis n^'empêcher cependant , après avoir donné le récit de ces horreurs, de rapporter l'événement qui répandit sur le nouveau roi de Portugal une célébrité dont il n'eût probablement pas joui sans cela.

II se trouvait dans le bourg de Gantanëde,et il venaitde faire ses efforts pour ramener la concorde entre les rois d'Aragon et * de Gastilie, quand il jura solennellement devant les principaux of- Bciers du royaume, que six ans auparavant il avait pris Inez de Castro pour épousedans la ville de Bragance.On entendit les téaaoignages de révéque de Laguarda etd'Estevan Lobato ; et ce fut comme nouveaux témoins que se réunirent dans la ville les évéques de Porto, de Lisbonne, de Yiseu, ainsi que le prieur de Santa-Cruz. Ils se joignirent aux grands du royaume et déclarèrent au peuple le mariage , en lui faisant connaître les raisons pour lesquelles il était resté caché, et lui lisant les bulles accordées par Jean XXII , relativement au degré de parenté qui existait entre les deux époux. Quelque temps après cette cérémonie, il fît faire deux superbes tombeaux de marbre blanc pour lui et pour Inez , qui était représentée sur le sien avec la couronne royale. Ces mausolées furent placés dans le panthéon

SUR INEZ DE CASTRO. i33

d^Alcobaca, et le roi se rendit à l'église de Santa-Glara de Goïmbre, oii il fit exhumer le corps de la femme qu'il chérissait si vivement , même après sa mort ; il ordonna que son Inez fut revêtue des ornemens royaux, et qu'on la plaçât sur un tr6ne oii ses sujets vinssent , comme le dit Faria y baiser les ossemens qui avaient été une si belle main. Lorsque cette triste cérémonie fut terminée, le corps, porté sur une riche litière, s'avança vers Alcobaca , accompagné d'un funèbre cortège ; on voyait une foule de seigneurs réunis en différentes compagnies, et se cachant sous des habits de pénitens. Les dames et les jeunes filles de la première noblesse s'étaient aussi rassemblées , et portaient des voiles d'une éclatante blancheur^ ainsi que des robes traînantes. Quoiqu'il y ait dix^sept lieues de Goïmbre à Alcobaqa , plusieurs milliers d'hommes tenant des torches allumées , étaient rangés des deux câtés de la route que parcourait le convoi.

Je ne terminerai point ces notes sur //tez de Castro ^ sans dire qu'il existe, outre celles de Ferreira et de Quita , deux tragédies sur le même sujet. Elles sont peu connues : l'une est de Nicolas Luiz , et a été traduite en anglais par John Adamson ; l'antre a pour auteur Sylveira. On l'a imprimée à Lisbonne en 1764.

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