‹ Chefs-d'œuvre du théâtre portugaisChapitre 79 sur 292 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les mêmes et ATABALIPA.

âtabalipa.

Mon épouse, mes chers enfans, vous la plus douce portion de mon âme , votre existence formait tout le bonheur d^Atajbalipa ; et maintenant qu'elle est obscurcie par le malheur, elle excite dans son cœur une douleur cuisante. L'avenir se dévoile, et me fait entrevoir dans un jour effrayant le vaste empire de mes pères de'truit. Je vois la race des Incas portant des fers dëshonorans. C'est de mon temps que s'est accomplie la loi de l'injuste destin. On ^ déjà vu arriver , conduits sur la mer par des monstres redoutables, ces enfans dutonnerrequi lancent la foudre. Us méprisent mes dons; ils viennent, précédés du feu , me chercher jusque dans Caxajnalca : ils ne sont pas effrayés de la multitude de fidèles sujets qui accompagnent encore leur infortuné m onarque . 0 chère fille ! doux fruit de l'amour ! j'espérais t'unir à ton Oscar, et, quand la mort aurait marqué le terme de mon existence, te laisser un empire riche et florissant. Maintenant je t'abandonnerai au pouvoir de ces monstres, et tu supporteras la condition d'une vile esclave.

OSCAR

Sémira esclave ! Qu'as-tu dit , cher ami ? Oscar vit encore; il a encore à sa disposition les bras de ses fidèles sujets. La couronne d'or d'un royaume puis-

ACTS I, SCÈNE III.. . ifS

sant orne encore son front altier, des mortels téméraires ne l'effraient pas. Les dieux n'enfantent pas le vice. Les hommes avides que le sort le plus misérable a conduits dans nos heureux climats sont comme nous; ils n'ont que plus d'habileté. Ces machines qu^ïls ont inventées , et dont le feu s'élance avec bruit, n'effraient pas les guerriers courageux. Il suffit de voir leur faible nombre pour nous donner une entière confiance dans notre situation ^^\ Remets à Oscar le soin de leur destruction, tu verras bientôt ces prétendues divinités tomber à terre dépouillées de leurs armes foudroyantes, et il ne restera plus alors que des misérables qu'une vaine terreur et une fatale superstition avaient rendus hardis.

ATABALIPA.

Non , ami , la nature n'a pas le pouvoir de dérober ses foudres au soleil. Ces nouveaux hôtes viennent du ciel, armés pour punir mes crimes. Ce sont eux que les anciens oracles ont annoncés comme devant arriver des parties les plus reculées de l'Orient , pour nous conquérir. Nos armes ne peuvent les offenser, leurs corps sont invulnérables; ils ont à leur disposition tous les élémens qu'ils mettent en usage par des mains habiles que les dieux ont enseignées. N'as-tu pas vu la mer, le vent, le feu, la terre, dociles à leurs lois, ne suivre que l'impulsion qu'ils veulent leur donner? Ah! mon cher Oscar, notre humilité peut seule nous attirer la clémence du ciel. Détestons les vices : que la vertu élève ses autels dans nos cœurs.

i56 LA CONQUÊTE DU PÉROU,

OSCAR

Je vois que dans ta consternation tu te laisses surprendre par la perfidie j que ton trône va être souillé ; que des audacieux qu'on devait punir vont te dicter des lois sévères dans la capitale de ton empire. Si les vertus seules peuvent nous défendre , ne les as-tu pas toutes réunies en Sémira ? Son cœur ne mérite-t-il plus la protection d'un père ? Dans ta faiblesse et ta timidité^ consentiras-tu que quelques aventuriers viennent la dépouiller de son légitime héritage? Sémira m'appartient déjà. Des lois sacrées que tu ne peux rompre sans devenir parjure , ses promesses^ notre sympathie^ l'amour^ le pur amour qui resserre les liens de nos cœurs ^ me donnent la possession de ce trésor^ plus précieux que celui des Incas. Viens , Sémira ; fuis un père ingrat ; fuis les tyrans qui savent tromper les âmes faibles. Dans mes états tu seras souveraine , tu auras un trône qui ne craint ni le feu ni les armes forgées par les hommes. Oscar ^ ton Oscar ^ en possédant Sémira , en voyant son empire libre y est roi du monde.

SÉMIRA. '

Sémira sera toujours la plus constante et la plus zélée des épouses. Tes ordres font tout son plaisir ; mais maintenant elle n'écoute que la loi de la nature. Nous nd devons pas laisser dans l'abandon ceux qui nous ont donné l'existence , quand la disgrâce les accable. Sémira doit mourir aux côtés de son père, si les décrets immuables du cifel l'exigent ainsi. Va gouverner tes peuples, plus heureux que les nôtres, parce que les ondes de l'Océan ne bai-

Page 1