ACTE III, SCÈNE III. 16Ô
naissance que devait vous inspirer le service rendu à votre fille lorsqu'elle devenait alors pour vous le don d'un ennemi. Mon sort est bien cruel ! je suis une proie abandonnée au hasard par vous, par votre parti , oubliée par lui , défendue par vos ennemis ; J£ suis arrachée au carnage pour être en butte à l'injustice. On m'emporte presque sans vie d'une maison en ruine ; et lorsque mon regard éteint s'ouvre , rempli de larmes , pour être consolée par le père que le ciel m'a rendu ; lorsque Appius vous rappelle du camp pour devenir le protecteur d'une fille qui a souffert pour vous -, c'est alors , mon père , que vous me voyez avec horreur , que vous regrettez que je ne sois point devenue la victiûie de la violence , que vous me reprochez les secours qui m'ont été accordés ! vous repoussez votre fille avec mépris , vous l'accusez d'avoir trahi votre sang et votre nom !
VIRGINIUS
Virginie ! ai-je été jamais un père injuste et barbare? Ne t'ai-je pas toujours protégée et chérie?
VIRGINIE
Vous n'avez pas cessé d'être l'objet de mon amour, de mon respect. Vous avez toujours partagé ma joie ou ma douleur.
VIRGINIUS
Eh bien ! ne m'accuse donc point de cruauté. Dis-moi , as-tu réfléchi aux devoirs que te prescrivaient ton • père et ta patrie? as-tu oublié le premier principe de la vertu romaine, que la vie a ses droits, mais que l'honneur en a de plus grands?
,66 VIRGINIE
VIRGINIE, montrant son cœur.
Ses lois gravées ici n'ont point été violées.
VIRGINIttS.
Elles n'ont point été violées ! Et ne les as-tu pas trahies en sollicitant la protection du tyran de Rome ; lorsque ma fille est tombée aux genoux de mon bourreau ; quand elle a invoqué la générosité de celui qui l'a trompée , qui s'est joué de ses sermens , qui a outragé mon sang ; quand elle court se réfugier près de l'insolent patricien qui à la face de Rome a rejeté sa main avec mépris? Toi seule me restais; mais qu'est-ce qui peut m'appartenir dans ce palais? et si ton cœur m'était ouvert... femme ! quels senti mens, quelle image y trouverais-je peut-être? C'en est trop... ma fille; je sais ce qu'un père doit pardonner à ton sexe : j'oublierai tout; mais souviens-toi que, lorsqu'un père pardonne, il veut que sa blessure soit fermée. Jure donc au nom des dieux, au nom du dieu qui porte les foudres de la vengeance, jure que ton ancien amour pour Appius est éteint, que l'horreur que ses crimes t'inspirent vous sépare à jamais, et qu'elle sera éternelle chez toi comme chez ton père.
VIRGINIE
Malheureuse !
VIRGIN1US
Je suis plus infortuné que toi. J'ai tout prévu, tout est confirmé. Tu te tais , malheureuse !
VIRGINIE
Mon père, que puis-je vous répondre? Quel ser-