SCÈNE VI
Lesprécédens, M™. JERNBERG, CHARLOTTE.
M—. JERNBERG.
Allons, encore un rendez-vous. Je crois que vous êtes folles, mesdemoiselles. Que faites-vous ici , Albine? *
ALBINE
Mon père et le cornette sont sortis; je n'ai pu laisser le baron seul.
LE BARON
Pardon, madame; j'ai engagé mademoiselle à rester quelques instans avec moi. Je lui ai raconté un rêve bien singulier que j'ai eu cette nuit.
M—. JERNBERG.
Us sont souvent plus importans qu'on ne pense; il ne faut pas les mépriser. Quatre ans avant la mort de ma mère , je rêvai qu'elle était dans un cercueil , et quatre ans après elle mourut. Qu'avezvous rêvé?
LE BARON
Ce qui occupe le plus nos pensées dans le jour
iMétn Suédois. ag
45o L'AMANT AVEUGLE,
retient ordinairement la nuit. J'ai rêvé que la vue
m'était rendue.
CHARLOTTE
Et eu tous éveillant vous étiez aussi aveugle qu'auparavant.
LE BARON
Précisément. Mais savez-vous, madame, quel remède singulier m'avait rendu la vue?
Mm\ JERNBERG.
Non , je ne puis le deviner.
LE BARON
Il m'a semblé entendre une voix me dire que si une dame respectable, excellente ménagère, et mère vig%nte , soufflait sur mes yeux, je ne serais plus aveugle.
M**. JERNBERG.
Ah ! ah ! ah ! Songes sont mensonges* Il ne se fait plus de miracles.
LE BARON
Cependant ce rêve m'a tellement frappé... Ne pourrait-on pas faire un essai?... je crois voir mon médecin en vous, madame... Soufflez sur mes yeux, je vous en supplie. ^ ^
M**. JERNBERG.
Comment!., cçoyez-vous> monsieur le haron, que je sache conjurer les démons? Cela ressemble à de la magie ; que le ciel m'en préserve !
LEBAROtr.
Mais, ce moyen, est si iniMtent! il ne ve*s en
ACfTE II, SCÈNE VI. 45»
coûtera que de souffler un moment , madame, pour me tranquilliser l'esprit.
M*». JERNBERG.
. Puisque vous le désirez tant, je vais souffler sur vos yeux ; mais vous me faites commettre un grand péché et une folie. ( Elle souffle sur les jeux du baronS) Ne faut-il pas aussi dire quelques paroles?
0 ciel ! serait-il possible? il m'a semblé voir un éclair ; soufflez encore , madame.
M—. JERNBERG.
J'aurais beau souffler jusqu'à extinction que vous n'en seriez pas plus avancé. {Elle souffle encore.) Ah ! je n'en puis plus... Je crois bien que vous vous moquez de moi.
LE BARON
Madame,.... je vois.... Oui, je vois.... 0 rêve heureux !... Et vous, madame, que ne vous dois-je pas!.... Je vois votre robe couleur d'ermite; je vois celles de vos filles , l'une rayée et l'autre blanche; je vois enfin ces tableaux, et la tabatière que vous tenez à la main. 0 bonheur! j'ai recouvré la vue!
Um: JERNBERG.
0 mon Dieu !... j'en suis toute tremblante. .. Que veut dire tout ceci? Fasse le ciel que l'esprit impur ne se soit point mêlé dans tout cela !... Infortunée que je suis! toute la ville va m'appeler sorcière; la femme du bourgmestre s'en réjouira.... 0 malheur !
45a L'AMANT AVEUGLE,
LE BARON
Tranquillisez-vous, madame; tous êtes un ange bienfaisant; sainte Brigitte n'a point fait de plus grand miracle. Comment vous prouver ma reconnaissance ?
Mais tout cela est-il bien vrai? Combien ai-je levé de doigts , monsieur le baron ?
LE BARON
Trois.
CHARLOTTE
De quelle couleur est ce mouchoir ?
LE BARON
Blanc, avec des raies rouges.
CHARLOTTE
C'est bien cela ; que Dieu ait pitié' de nous ! Mais quel esprit a donc pu donner un tel pouvoir à maman ?
M—. JERNBERG.
Tais-toi ! J'ai peur de moi-même; je ne serai plus de ma vie un instrument du démon.... Vous n'y voyez pas , n'est-ce pas, monsieur le baron ?
LE BARON
Pardonnez-moi, madame j la vue m'est entièrement rendue.
M— . JERNBERG.
Tout ceci n'est qu'une vision; dans une heure vous serez aussi aveugle que par le passé. Prions Dieu qu'il ait pitié de nous tous. Mes enfans, ne l'approchez pas,... ne le touchez point;... il est possédé du démon.... Que je suis malheureuse !