L'ÉMIGRATION DES SCYTHES
L a tragédie dont on va lire la traduction est fondée sur une tradition historique. Suivant une des opinions diverses sur l'origine d'Odin , le conquérant, le législateur, le Dieu de la Scandinavie , il avait d'abord régné sur une contrée de la Scythie , située entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Pompée y porta la guerre en poursuivant M ithridate , et lui imposa le joug % de la république romaine. Chassé de ses états, Odin alla chercher ailleurs un nouvel empire : il parvint aux bords de la mer Baltique, pénétra jusqu'aux glaces du pôle , et soumit à sa domination les régions qui forment à présent les royaumes de Danemarck , de Norwége et de Suède.
Tels sont les faits réputés vrais où le poète a puisé la première idée de sa pièce -, mais ce n'est pas l'établissement des Scythes dans leur nouvelle patrie qui en forme le sujet. Cette entreprise n'est montrée qu'en perspective ; l'action se compose des événemens qui forcèrent ces peuples à quitter leur terre natale.
Pour accommoder les récits de l'histoire aux lois du drame , il a fallu les modifier et y ajouter des inventions en harmonie avec ce que l'on conservait de vérité. C'est ainsi que l'auteur suppose deux incursions de Pompée dans la Sçythie : l'une trois ans avant l'époque où se passe l'action , l'autre au moment où elle commence. Lors de sa première apparition, ami généreux des Scythes y il avait respecté leur indépendance , et les avait garantis de l'oppression de Mithridate qui voulait les contraindre à s'armer pour sa défense. La seconde fois , il vient pour recevoir la main d'une jeune Scythe dont il s'était épris durant sa première expédition , et pour asservir le pays à la faveur d'une intelligence secrète avec le père de son amante , poussé à la trahison par son ressentiment contre le monarque qui avait dédaigné son alliance.
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Ce retour des Romains , cet amour de leur chef, ces artifices de sa politique , ces complots, toutes ces fictions ont été imaginés pour amener et motiver les situations , et pour mettre en jeu les passions qui devaient donner de la vie et de Fintérét à Fouvrage. L'orgueil , l'ambition , l'amour , la jalousie , tous les sentimens impétueux, animent l'action $ mais elle a pour principal mobile cette fureur de vengeance qui caractérise tous les peuples barbares , et que toute l'antiquité atteste avoir formé le trait le plus distinctif de ceux de la Scytbie. Ici , cette soif insatiable , cet insurmontable besoin de satisfaire ses ressentimens , dévore et agite tous les personnages de cette nation } et il n'y a pas jusqu'à l'âme d'une jeune fille , d'ailleurs sensible , tendre , intéressante , qui n'y soit en proie , et dont l'amour offensé ne se montre implacable. La vérité locale exigeait que les mouvemens désordonnés de cette frénésie et leurs terribles effets tinssent le premier rang dans le tableau que le peintre se proposait de tracer ; mais il a senti la nécessité d'en adoucir l'horreur par leur mélange avec des sentimens plus nobles, plus doux et plus pathétiques-; et c'est ce qu'il a ea-
sayé de faire en les identifiant avec ceux de l'héroïsme et de l'honneur , de l'amour de la patrie et de la liberté , et en les faisant expier par des remords et de sanglantes catastrophes. Les lecteurs jugeront jusqu'à quel point l'exécution a répondu à cette intention dramatique.
Sans croire que cette tragédie soit exempte de reproches sous le rapport de l'invention, de la disposition des ressorts et de la marche de l'action , et sans faire un crime à l'auteur d'avoir emprunté à la scène française quelques-unes de ses situations et de ses effets, nous sommes loin de souscrire au jugement qu'en ont porté les Allemands : ils la trouvent trop maniérée , et ne lui accordent guère que le mérite de la correction et du style. Cette accusation de manière n« peut guère s'appliquer qu'à la régularité du plan , car il n'y a ni affectation , ni recherche dans les sentimens et dans leur expression. L'antipathie de l'Allemagne pour les compositions dramatiques simples, méthodiques et conformes aux lois de la vraisemblance et du bon sens , a dû faire regarder à ses écrivains les combinaisons graves et liées de celle-ci comme un arrangement compassé, froid et subtil, et