‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 7 sur 33 · ORAISON FLINl-BIlE · texte numérisé non relu

ORAISON FLINl-BIlE

d'un nouvel éclat , n'avait-elle plus d'autres pompes et d'autres triomphes pour vous^ au refour de ce voyage fameux^ d'où vous aviez remporté tant de gloire et de si belles espérances? « Vanité des vanités, et tout est vanité.» C'est la seule parole qui me reste; c'est la seule réflexion que me permet, dans un accident si étrange, une si juste et si sensible douleur. Aussi n'ai-je point parcouru les livres sacrés, pour y trouver quelque texte que je pusse appliquer à cette princesse. J'ai pris , sans étude et sans choix, les premières paroles que me présente l'Ecclésiaste , où , quoique la vanité ait été si souvent nommée, elle ne l'est pas encore assez à mon gré pour le dessein que je me propose. Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines. Ce texte, qui convient à tous les états et à tous les événements de notre vie, par une raison particulière devient propre à mon lamentable sujet, puisque jamais les vanités de la terre n'ont été si clairement découvertes , ni si hautement confondues. h Non, après ce que nous venons de voir, la santé n'est

' ' qu'un nom, la vie n'est qu'un songe, la gloire n'est qu'uneapparence, les grâces et les plaisirs ne sont qu'un dangereux amusement : tout est vain en nous , excepté le sincère aveu que nous faisons devant Dieu de nos vanités , et le jugement arrêté qui nous fait mépriser tout ce que nous sommes.

Mais dis-je la vérité ? L'homme, que Dieu a fait à son image, n'est-il qu'une ombre? Ce que Jésus-Christ est venu chercher du ciel en la terre, ce qu'il a cru pouvoir, sans se ravilir , acheter de tout son sang, n'est-ce qu'un rien? Reconnaissons notre erreur. Sans doute ce triste spectacle des vanités humaines nous imposait; et l'espérance publique, frustrée tout à coup par la mort de cette

DE HENRIETTE DANGLETiiiRllE. 85

princesse^ nous poussait trop loin. Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier, de peur que , croyant , avec les impies , que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite, au gré de ses aveugles désirs. C'est pour cela que l'Ecclésiaste, après avoir commencé son divin ouvrage par les paroles que j'ai récitées, après en avoir rempli toutes les pages du mépris des choses humaines, veut enfin montrer à l'homme quelque chose de plus solide, et conclut tout son discours en lui disant : ce Grains Dieu, et (( garde ses commandements; car c'est là tout l'homme : « et sache que le Seigneur examinera dans son jugement « tout ce que nous aurons fait de bien et de mal'. » Ainsi tout est vain en l'homme; si nous regardons ce qu'il donne au monde; mais au contraire, tout est im- ^ portant, si nous considérons ce qu'il doit à Dieu. Encore une fois, tout est vain en l'homme, si nous regardons le cours de sa vie mortelle ; mais tout est précieux, tout est important, si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre. Méditons donc aujourd'hui, à la vue de cet autel et de ce tombeau, la première et la dernière parole de l'Ecclésiaste; l'une qui montre le néant de l'homme, l'autre qui établit sa grandeur. Que ce tombeau nous convainque de notre néant-, pourvu que cet autel, où l'on offre tous les jours

' Deum time, et mandata ejus observa; hoc est enim omnis homo : et cnncta quœ fiunt adducet Deus in judicium, pro omni erraio, sivebomim,* sivemalum illud sil. (Eccles., xii, 13, 14.)

^ Dieu , la religion , un autel , des tombeaux , tous ces vast>?s sujets de méditation qui écrasent ou qui humilient l'imagination des autres hommes, semblent être le domaine de Bossuet et la patrie de son génie. On sait qu'il respire plus à son aise à la hauteur où le place ce grand spectacle du temps et de l'éternitô : et c'est de cette hauteur qu'il considère les rois , les trônes , et toutes les grandeurs de la terre comme placées sous la main de Dieu , pour servir de simples témoignages de sa toute-

pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignit^^. La princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu'une mort soudaine lui a ravi; voyons ce qu'une sainte mortlui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu'elle a quitté sans peine, afin d'attacher toute notre estime à ce qu'elle a embrassé avec tant d'ardeur, lorsque son âme, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j'ai à traiter, et que j'ai crues dignes d'être proposées à un si grand prince, et à la plus illuslre assemblée de l'univers.

« Nous mourons tous, disait cette femme dont l'Ecric( ture a loué la prudence au second livre des Rois, et « nous allons sans cesse au tombeau, ainsi que des eaux « qui se perdent sans retour*. « En effet, nous ressemblons fous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots : ils ne cessent de s'écouler; tant qu'enfin % après avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni pripces , ni rojs, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes; de même que ces fleuves tant vantés puissance , lorsqu'il juge à propos de les briser, de les anéantir, et de les faire disparaître comme la paille légère emportée par le vent. ( B. )

' Omnes morimur, el quasi aquœ dilabivuir in terrain, quœ non rêvertuntur. (II. Rec, xiv, 14.)

^ Tant qu'enfin semble d'abord très-familier, mais on ne peut pas rendre mieux l'idée de l'auteur; car jusqu'à ce que n'aurait point la même force. (Y.)

DE HENRIETTE d'aNGLETERRE. 87

demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues'.

Et certainement, messieurs, si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur infirmité naturelle; si l'origine qui nous est commune souffrait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre , qu'y aurait-il dans l'univers de plus distingué que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire non-seulement la naissance et la fortune, mais encore les grandes qualités de l'esprit, pour l'élévation d'une princesse, se trouve rassemblé , et puis anéanti dans la nôtre. De quelque côté que je suive les (races de sa glorieuse origine , je ne découvre que des rois, et partout je suis ébloui de l'éclat des plus augustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, sans comparaison, de tout l'univers, et à qui les plus

' Voici une comparaison du mémo genre , mais dont les répétitions oiseuses et la marche traînante montrent à quelle distance Bossuet éiait alors du point de perfection qu'il a su atteindre : « Il y a beaucoup de « raisons de nous comparer à des eaux courantes, comme fait l'Écriture « sainte. Car, de mêm.e que quelque inégalité qui paraisse dans le cours « des rivières qui arrosent la surface de la terre, elles ont toutes cela de (( commun , qu'elles viennent d'une petite origine ; que, dans le progrès « de leur course , elles roulent leurs flots en bas par une chute conti- (( nuelle , et qu'elles vont enfin perdre leurs noms avec leurs eaux dans -i le sein immense de l'Océan , où l'on ne distingue point le Rhin , ni le « Danube , ni ces autres fleuves renommés d'avec les rivières les plus " inconnues: ainsi tous les hommes commencent par les mêmes iafir- " mités. Dans le progrès de leur âge, les années se poussent les unes les <( autres comme des flots : leur vie roule et descend sans cesse h la mort, « par sa pesanteur naturelle; et enfin, après avoir fait, ainsi que des < fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres , ils vont tous se « confondre dans ce gouffre infini du néant, où l'on ne trouve plus ni « rois , ni princes , ni capitaines, ni tous ces augustes noms qui nous sé- « parent les uns des autres , mais la corruption et les vers , la cendre et « la pourriture, qui nous égalent. » (Oraison funèbre de Henri de Gortiuy. ) (F.)

puisscantes maisons peuvent bien céder sans envie , puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Ecosse y les rois d'Angleterre , qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l'univers, plus encore par leur courage que par l'autorité de leur sceptre. Mais cette princesse , née sur le trône, avait l'esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n'ont pu l'accabler dans sa première jeunesse; et dès lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions avec joie que le ciel l'avait arrachée, comme par miracle, des mams des ennemis du roi son père, pour la donner à la France : don précieux , inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre ? Hélas î nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse , sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre.0 mort, éloigne-toi de notre pensée, etlaisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur , par le souvenir de notre joieM Souvenez-vous donc, messieurs, de l'admiration que la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux, avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples; et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mère, dont elle a toujours été la consolation , ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne. Anne, vous le savez, messieurs, ne trouvait rien au-dessus de cette princesse.

' Que de beautés cent fois remarquées et toujours nouvelles! Qui ne sait cet endroit par cœur? Ceux qui ont lu Virgile retrouvent ici une belle imitation de Propria hœc si dona fuissent. {/Encid., vi, 872. (V.)

DE HENRIETTE d' ANGLETERRE. 89

Après nous avoir donné une reine , seule capable par sa piété , et par ses autres vertus royales , de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que Tu ni vers avait de plus grand, que Philippe de France, son second fils, épousât la princesse Henriette;' et quoique le roi d'Angleterre, dont le cœur égale la sage^e , sût que la princesse sa sœur, recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône, il lui vit remplir avec joie la seconde place de, France, que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.

Que si son rang la distinguait , j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire remarquer qu'elle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit, que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su plaire à Madame. Je pourrais encore ajouter que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant , qui embrassait sans peine les plus grandes affaires, et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m'étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugement est une règle toujours sûre, a estimé la capacité de cette princesse, et l'a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.

Cependant , ni cette estime , ni tous ces grands avantages, n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu'elle était, elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis , vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé? mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs , dans la crainte d'être trop faciles,

90 ORAISOX FUNÈBRE

se rendent inflexibles à la raison, et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse ] également estimable, et de ce qu'elle savait trouver les sages conseils, et de ce qu'elle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître, quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à cette princesse. Nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang ; ajoutons, «i vous voulez, de son sexe. Elle étudiait ses défauts;, elle aimait qu'on lui en fit des leçons sincères : marque assurée d'une âme forte, que ses fautes ne dominent pas, et qui Jie craint point de les envisager de près % par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surinonter. C'était le dessein d'avancer dans cette étude de sagesse, qui la tenait si attachée â la lecture de l'histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que parleurs vertus, et que , dégradés à jamais parles mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là qu'on découvre que le lus- Ire qui vient de la flatterie est superficiel, et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique, ne tiennent pas. Là notre admirable princesse étudiait les devoirs de ceux dont la vie compose rhistoire : elle y perdait insensiblement le goût des romans , et de leurs fades héros ; et, soigneuse de se former sur le vrai, elle méprisait ces froides et dangereuses fictions. Ainsi, sousun visage riant, souscetair de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux, elle cachait un sens et un sérieux, dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris.

' Var. Première èdïïion : et qui ne craint point d'envisager de près ses défauts , par une secrète confiance , etc.

Aussi pouvait-on sans crai nte lui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des affaires , et de la société des hommes , ces âmes sans force , aussi bien que sans foi^ qui ne savent pas retenir leur langue indiscrète! (( Ils ressemblent, dit le Sage ^^ à une ville sans murailles, « qui est ouverte de toutes parts, )> et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse ! Ni la surprise, ni rintérôt, ni la vanité , ni l'appât d'une flatterie délicate, ou d'une douce conversation, qui souvent, épanchant le cœur, en fait échapper le secret, n'était capable de lui faire découvrir le sien - ; et la sûreté qu'on trouvait en cette princesse , que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.

Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'État, discourir sur le voyage d'Angleterre; ni que j'imite ces politiques spéculatifs, qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois, et composent, sans instruction, les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu'avec transport de la bonté de cette princesse , qui , malgré les divisions trop ordinaires dans 1rs cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir

' S'xcut iirbs patens et abiquc murorum ambilii, ita rir qui noji polcst in loquendo cohibere spirilum siiiim. ( Prov,, xxv, 28. ) ^ ' On a souvent admiré dans Bossuet cette hauteur des pensées ; mais ce que peut-être on n'a pas assez remarqué , c'est son expression, qui souvent dans les plus petites choses anime et colorie tout. Veut-il parler de la discrétion de madame Henriette : JSi la surprise, ni l'intérêt , etc. A quoi tient le mérite de cette phrase ? A cette image si naturelle et si juste qui semble placée là d'elle-même, qui représente le cœur humain , qui s'ouvre , quand on le séduit , sous la figure d'un vase qui se répand quand on l'a penché. ( L. H. )

92 ORAISON FUNÈBUK

ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens^ et à terminer tous les différends d'une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. Mais qui pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère? Ce grand roi, plus capable encore d'être touché par le mérite que par le sang-, ne se lassait point d'admirer les excellentes qualités de Madame. 0 plaie irrémédiable! ce qui fut en ce voyage le sujet d'une si juste admiration, est devenu pour ce prince le sujet d'une douleur qui n'a point de bornes. Princesse , le digne lien des deux plus grands rois du monde, pourquoi leur avez-vous été sitôt ravie? Ces deux grands rois se connaissent; c'est l'effet des soins de MADA3IE : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté, nous déplorerons éternellement qu'elle ait perdu son agrément le plus doux , et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau, pendant que la confiance de deux si grands rois l'élevait au comble de la grandeur et de la gloire.

La grandeur et la gloire! Pouvons-nous encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort ^ ? Non , messieurs, je ne puis plus soutenir ces grandes paroles, par lesquelles l'arrogance humaine tache de s'étourdir elle-même, pour ne pas apercevoir son néant. Il est

' On ne peut douter que Bossuct , en composant cet éloge funèbre , ne fût profondément affecté, tant il y parle avec éloquence et de la misère et delà faiblesse de Diomme. Comme il s'indigne de prononcer encore los mots de grandeur et de gloire! Il peint la terre sous l'image d'un débris vaste et universel ; il fait voir l'homme cherchant toujours à s'élever, et la puissance divine poussant l'orgueil de l'homme jusqu'au néant, et , pour égaler à jamais les conditions, ne faisant de nous tous qu'une même cendre. Cependant Bossuet, a travers ces idées générales, revient toujours à la princesse, et tous ses retours sont des cris de douleur. (Tu. )

temps de faire voir que tout ce qui est mortel , quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand , est par son fond incapable d'élévation. Écoutez à ce propos le profond raisonnement , non d'un philosophe qui dispute dans une école, ou d'un religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus, par ceux qni le connaissent le mieux, et ne lui veux donner, pour le convaincre, que des docteurs assis sur le trône. « 0 Dieu, dit « le roi prophète ' , vous avez fait mes jours mesurables, « et ma substance n'est rien devant vous. » Il est ainsi, chrétiens : tout ce qui se mesure finit ; et tout ce qui est né pour finir n'est pas tout à fait sorti du néant, où il est sitôt replongé. Si notre être, si notre substance n'est rien, tout ce que nous bâtissons dessus , que peut-il être ? Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement, ni l'accid^ent attaché à l'être, plus réel que l'être même. Pendant que la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever? Cherchez, imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables; vous n'en trouverez point de mieux marquée, ni qui vous paraisse plus effective, que celle qui relève le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus à ses pieds. Cependant ce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-même à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur; et du creux de leurs tombeaux sortira cette voix, qui foudroie toutes les grandeurs : « Vous voilà «blessé comme nous; vous êtes devenu semblable à « nous '. » Que la fortune ne tente donc pas de nous

' Ecce mensurabiles posuisti dies meos, etsubstantia meatanquam nihilum antc te. (Ps. xxxviii, 6.)

^ Et tu vulneratus es , sicut et nos: nostri similis effectus es. (Is., XIV, 10.)

tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature. Mais peut-être, au défaut de la fortune, les qualités de l'esprit, les grands desseins, les vastes pensées pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos pensées, qui n'ont pas Dieu pour objet , sont du domaine de la mort. « Ils mourront, dit le roi prophète *, et en ce jour péri- « ront toutes leurs pensées ; » c'est-à-dire les pensées des conquérants, les pensées des politiques, qui auront imaginé dans leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils se seront munis de tous côtés par des précautions infinies ; enfin ils auront tout prévu, excepté leur mort qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Ecclésiaste , le roi Salomon, fds du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône); c'est, dis-je, pour cela que l'Ecclésiaste, faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes, y comprend la sagesse même. «Je (( me suis, dit-iP, appliqué à la sagesse, et j'ai vu que « c'était encore une vanité, » parce qu'il y a une fausse sagesse qui , se renfermant dans l'enceinte des choses mortelles, s'ensevelit avec elles dans le néant. Ainsi je n'ai rien fait pour Madame , quand je vous ai représenté tant de belles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins où une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l'unit à Dieu, une si illustre princesse ne paraîtra dans ce discours que comme un exemple le plus grand qu'on se puisse proposer, et le plus capable de

• Jn illa die peribunt omnes cogUationes eoriim. (Ps. cxlv, 4.) ' Transivi ad contemplendam sapientiam ; ... locutusque cum mente mea , animadvcrti quod hoc qnoque essct vanitas. (Eccles., ii, 12, 15.)

DE HENRIETTE d'aNGLETERRE. 95

persuader aux ambitieux qu'ils n ont aucun moyen de se distinguer, ni parleur naissance^ ni par leur grandeur, ni par leur esprit, puisque la mort , qui égale tout , les domine de tous côtés avec tant d'empire, et que, d'une main si prompte et si souveraine, elle renverse les têtes les plus respectées.

Considérez, messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main. Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. 11 n'y a rien ici de rude pour elle , puisque , comme vous le verrez dans la suite, *Dieu la sauve par le môme coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde , celui-ci est assez grand et assez terrible.'O nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : MadaiMe se meurt. Madame est moa?te ' ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce

^ L'élogG funèbre de Madame , enlevée à la neur de son âge , eut le phis grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Bossuet fut obligé de s'arrêter après ces paroles : 0 nuit désastreuse, nuit effroyable, où retentit toitt à coup, comme un éclat de tonnerre, celte étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte* l L'au-

* Cette exclamation de Bossuet, si passionrn5c, 3i éloquente, ne scrait-ellc pas une imitation , presque une traduction ? Le poète anglais Walier a fait des vers sur la mort d'une iady Rich, et ceux-ci parmi les autres ; That horrid word ai once, like lightning spread Slrook ail our ears : The Iady Bich is dead! Heart rending news I Voilà bien la même pensée, les mômes figures. Or cette Iady Rich mourut en hÇQ,"; et l'Oraison funèbre est do tC70. Mais Bossuet lisait-il les poêles anglais? Je ne le pense guère. Toutefois il faut rcmaniuer que Wallcr p issa plusieurs années en

coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'i mage de la mort. Le roi , la reine , Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré; et il me semble que je voisTaccomplissement de cette parole du prophète' : a Le roi pleurera, le « prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple « de douleur et d'étonnement. »

Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain. En vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre avec saint Ambroise : Stringeham hrachia, sed jam amlseram quam teneham^ : « Je «serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je « tenais. » La princesse leur échappait parmi des em-

ditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses pleurs. (Volt.) — Lorsqu'au bout de cent cinquante ans nouf relisons dans Bossu et ces sombres et lamentables expressions, il n'est persoiuie qui n'entende, pour ainsi dire, retentir à son oreille ce coup de tonnerre \m couvrit de deuil cette nuit désastreuse , et qui ne laissa à la douleur et à l'étonnement de tous les habitants d'uD£ grande ville qu'ztn seul mot pour annoncer le danger, et un seul mot pour apprendre la catastrophe. Il est facile encore aujourd'hui de comprendre comment elles firent couler les larmes de tous ceux qui les entendirent, puisque après plus d'un siècle nous ne pouvons nous-mêmes nous défendre de partager cette émotion. (B. )

* Rex lugebit, et prince2JS induetvr mœrore, et manus populi terrœ conturbabuntur. (Ezech , vu, 27.)

* Orat. de Obitu Satyri fratris, lib. I, n. 19.

France, et parlicuJièreinent à Paris , dans les sociétés les plus brillantes ; que des Inductions durent y circuler ; que Bossuel a pu les connaître... Les génies les plui riches et les plus féconds ne dédaignent pas ces emprunts , et mérae en ont besoin. (Note tirée du Télémaque de la Colleclion des Classiques français, t. 1, p. 220; Paris, Le/èvre , 1824, 2 vol. in-8°. )

DE HENRIETTE d' ANGLETERRE. 97

brassements si tendres ;, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains ^ Quoi donc, elle devait périr sitôt! Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu , et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Mada3ie cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs ^ Le matin elle fleurissait; avec quelle grâce, vous le savez : le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions, par lesquelles l'Écriture sainte* exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l'avenir, et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes,

' Le 29 juin 1C70, dans raprès-midi , peu de jours après son retour d'Angleterre , cette princesse , après avoir pris un verre d'eau de chicorée , sentit tout à coup des douleurs aiguës ; et des symptômes de la nature la plus alarmante ne laissèrent pas même une faible espérance. Il ])araît que, dans le premier moment de trouble où un événement si terrible avait jeté tous les esprits , les médecins qu'on avait appelés de Paris et de Versailles , ne voulant ou n'osant s'expliquer sur les causes réelles ou présumées d'une crise si extraordinaire , se méprirent dans le choix des remèdes, et en reconnurent peut-être l'inutilité. (B.)

• Si l'on fait abstraction, en lisant cette phrase, et de la duchesse d'Orléans et de Bossuet , on ne la trouvera point éloquente ; à peine la remarquerait-on dans une idylle. ^îais si l'on fait attention à cette jeune princesse , enlevée aux bénédictions du peuple et aux espérances du royaume ; si l'on pense que l'orateur chrétien est forcé lui-même de s'attendrir sur ces grâces si touchantes , et cette beauté que la mort vient de fléti'ir ; si l'on songe que cet orateur est un évêque, que cet évéque est Bossuet, il faudra bien convenir que l'austère prélat dut être singulièrement ému pour faire entendre jusque dans le sanctuaire des regrets accordés à ces fragiles faveurs de la nature. (L.-P. Gibon, Thèse sur VÉloquencei )

' Homo, sicut fœnum dies cjus, tanquam Jlos agri sic efflorebit. (Ps. cil, 15.)

coefs-d'œuv. de boss. — t. I. 7

par des moyens agréables: toujours douce ^ toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante^ son crédit n'y aurait jamais été odieux : on ne Teùt point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée ; elle l'eût attendue sans impatience , comme sûre de la posséder. Cet attachement qu elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort, lui en donnait les moyens. Et certes c'est le bonheur de nos jours, que l'estime se puisse joindre avec le devoir, et qu'on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du prince , qu'on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. La passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur n'avait point de bornes. Pendant que ce grand prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eut tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était Tagréable histoire que nous faisions pour Madame ; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie , dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eut pu seulement penser que les années eussent dû manquer à une jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie, nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable, mais triste mort. A la vérité, messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé, par sa naturelle situation, au-dessus des accidents les plus redouta-

DE HENRIETTE d'aNGLETERRE. 99

bles. Oui, Madame fut douce envers la mort * comme y^ elle Tétait envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s' aigrit , ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion, et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque , malgré ce grand courage , nous l'avons perdue! C'est la grande vanité des choses humaines. Après que, par le dernier effort de notre courage, nous avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie! la voilà telle que la mort nous l'a faiteM Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître : celte ombre de gloire va s'évanouir; et nous l'allons voir dépouillée même de ceue triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux , à ces demeures souterraines,

' Cette expression, fut douce envers la mort, p^^ paraître d'abord un peu bizarre; mais la suite la fait comprendre et goûter, ot elle amène cette belle réflexion : « Après que, par le dernier effort de notre cou- « rage, nous avons pour ainsi dire surmonté la mort, elle éteint en nous « jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. » (V.)

^ Voyez , page 20, la remarque de M. de Chateaubriand sur ce passage. — Il y a une sorte d'expressions familières qui choqueraient dans un écrivain médiocre, parce qu'elles tiendraient delà faiblesse, et qui plaisent chez Bossuet, d'abord parce qu'elles ne peuvent paraître une impuissance de dire mieux dans un homme dont l'élocution est ordinairement si élevée , ensuite parce qu'elles sont de nature à faire mieux sentir que leur extrême simplicité est ce qu'il y a de mieux pour la force du sens et le dessein de l'auteur. Un exemple le fera comprendre. La voilà!... Cette phrase en elle-même est du style familier : placez-la dans un discours faiblement écrit, elle fera rire ; dans Bossuet , elle est frappante de vérité et d'énergie. Pourquoi? C'est qu'après avoir dit sur le même sujet ce qu'il y a de plus relevé, il finit par ne rien trouver de plus expressif que cette locution , vulgaire , il est vrai , mais qui rend si bien , et en un seul mot , tout ce que la mort a fait de Madame , que les termes les plus choisis n'en diraient pas autant. C'est ainsi que la valeur des term0s dépend souvent • de celle de l'auteur qui les emploie ; et l'on pourrait dire , comme un proverbe de goût : Tant vaut Vhomme, tant vaut la parole. (L. H.)

pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre, comme parle Job*; avec ces rois et ces princes anéantis , parmi lesquels à peine peut-on la placer , tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place , et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature : notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit TertuUien^, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine , ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes.

C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant; et que , pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur ce débris inévitable des choses humaines ^? Mais quoi ! messieurs,

' Job, XXI, 26.

' Cad'it {caro) in origincm terram, et cadaveris nomen. ex isto quoque nomine peritura, in nulliim inde juin nomen, in omnis jam vocabuli mortem. (Tertull., de Resurr. carnis, n. 4.) Le texte est ici un peu altéré.

^ Après avoir cité tout ce morceau, depuis ces mots (page98) : Rien n'a javmis égalé, etc., jusqu'ici : Sur ce débris inévitable des choses humaines, La Harpe dit : « Nul n'a tiré un plus grand parti que Bossuet des idées de mort, de destruction, d'anéantissement, si fréquentes chez les anciens, qui connaissaient le pouvoir qu'elles ont sur noire imagination, sur cette étrange faculté qui règne dans^ nous si impérieusement, qu'elle nous rend avides des impressions mêmes qui effrayent notre raison et humilient notre orgueil. Mais ces idées lugubres ont ici un autre résultat que chez les anciens : ils appelaient la pensée de la mort comme un avertissement de jouir du moment qui passe, et qui peut être le dernier. On conçoit, aucontraire, qu'une religion qui ne considère le temps que comme

tout est-il donc désespéré pour nous? Dieu, qui foudroie toutes nos grandeurs jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui, aux yeux de qui rien ne se perd , et qui suit toutes les parcelles de notre corps , en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les jette, verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le connaître et de Taimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi; les ombres de la mort se dissipent : « Les voies me sont f( ouvertes à la véritable vie ^ » Madame n'est plus, dans le tombeau; la mort, qui semblait tout détruire, a tout établi : voici le secret de l'Ecclésiaste, que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond.

Il faut donc penser, chrétiens, qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle, nous avons d'un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu , parce que Dieu même a mis quelque chose en nous qui peut confesser la vérité de son être , en adorer la perfection , en admirer la plénitude ; quelque chose qui peut se soumettre ^

un passage à l'éternité, fournit à l'éloquence des instructions d'un ordrebien plus relevé; et nulle part elles ne sont plus frappantes que dans Bossuet. On pourrait dire de lui, si on osait hasarder des expressions qui se présentent quand on le lit, et qui semblent dans son goût, que nul homme ne s'est avancé plus loin dans l'éternité, et ne s'est enfoncé plus avant dans les profondeurs de notre néant. »

' Notas mihi fecisti viasvitœ. (Ps. xv, 10.)

' Remarquez cette expression dont l'orateur se sert pour établir la seule élévation de l'homme dans son rapport intime avec Dieu : Il y a, dit-il, quelque chose qui peut se soumettre à sa souveraine puissance. Ne paraît-il pas singulier d'énoncer comme un titre de grandeur une faculté de soumission? Non-seulement ce contraste d'idées et d'expressions esx vraiment sublime , mais il y a ici un mérite propre à Bossuet ; c'est de jeter rapidement des idées étendues, sans s'arrêter à les développer. Il y

102 ORAISON FUNÈBRK

à sa souveraine puissance, s'abandonner à sa haute et incompréhensible sagesse, se confier en sa bonté, craindre sa justice, espérer son éternité. De ce côté, messieurs , si l'homme croit avoir en lui de l'élévation, il ne se trompera pas. Car, comme il est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe , et que c'est pour cette raison , dit l'Ecclésiaste ' , « que le corps retourne « à la terre, dont il a été tiré, » il faut, par la suite du même raisonnement , que ce qui porte en nous la marque divine, ce qui est capable de s'unir à Dieu, y soit aussi rappelé. Or ce qui doit retourner à Dieu, qui est la grandeur primitive et essentielle, n'est-il pas grand et élevé ? C'est pourquoi, quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n'étaient parmi nous que des noms pompeux vides de sens et de choses , je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais, pour dire la vérité dans tout€ son étendue, ce n'est ni Terreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques; au contraire, nous ne les aurions jamais trouvés, si nous n'en avions porté le fonds en nous-mêmes : car où prendre ces nobles idées dans le néant? La faute que nous faisons n'est donc pas de nous être servis de ces noms ; c'est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint Chrysostome a bien compris cette vérité quand il a dit ; « Gloire , ri-

a ici un grand fonds de vérités philosophiques , indiqué en peu de mots. En effet, quoiqu'il y ait infiniment moins de distance de la bête à l'homme que de l'homme à Dieu , cependant l'instinct de la bête ne va pas jusqu'à connaître la prodigieuse supériorité de la raison humaine ; et la raison humaine, tout imparfaite qu'elle est, s'est élevée jusqu'à l'idée de l'intelligence divine , c'est-à-dire jusqu'à l'idée de l'infirù : et, comme la conséquence nécessaire de cette idée est un sentiment de soumission, il est rigoureusement vrai que ce sentiment tient à ce qu'il y a de plus grand dans l'homme , à sa raison, qui a conçu l'infini. (L. H. )

* Revertatur pulvis ad terram suam, unde erat; et spiritus redeat ad Deum, gui dédit illum. (Eccles., xii, 7.)

« chesses, noblesse, puissance, pour les hommes du c( monde ne sont que des noms ; pour nous, si nous servons c( Dieu, ce seront des choses. Au contraire , la pauvreté, « la honte, la mort, sont des choses trop effectives ettrop (( réelles pour eux ; pour nous, ce sont seulement des « noms * » ; parce que celui qui s'attache à Dieu ne perd ni ses biens, ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc passirEcclésiaste dit si souvent : « Tout est vanité. » Il s'explique , ce tout est vanité sous le soleil ^ , » c'est-àdire tout ce qui est mesuré par les années, tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement; aspirez à l'éternité : la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste méprise tout en nous, jusqu'àla sagesse, et ne trouve rien de meilleur que de goûter en repos le fruit de son travail ^ La sagesse dont il parle en ce lieu est cette sagesse insensée, ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent , qui s'égare dans l'avenir; qui, par beaucoup de raisonnements et de grands efforts, ne fait que se consumer inutilement en amassant des choses que le vent emporte. « Hé! s'écrie ce sage roi'^, y a-t-il rien de si vain? » Et n'a-t-il pas raison de préférer la simplicité d'une vie particulière , qui goûte doucement et innocemment ce peu de biens que la nature nous donne , aux soucis et aux chagrins des avares , aux songes inquiets des ambitieux ? ce Mais cela même ^ dit-il ^ , ce repos , cette douceur

Gloria enim etpotentiaj diviiîœ et nohilitas, et his similia, nomina sunt apud ipsos, res autem apud nos : qiiemadmodiim et tristitia, mors et ignominia, et paupertas, et similia, nomina sunt apud nos, res apud illos. (Homil. lviii, al. ux, inMatth., n. 5, tom. vii,pag. 591.) ' EccLEs., 1, 2, 14; m, il, etc. —3 Ibid., 1, 17; 11, 14, 24.

* Et est qiiidquam tam vanumP (Eccles., ii, 19.)

* Vidi qiiod hoc quoque essetvanitas. (Ibid., i.)

ÏOk- ORAISON FDNÈBRE

« de la vie , est encore une vanité , » parce que la mort trouble et emporte tout. Laissons-lui donc mépriser tous les états de cette vie , puisque enfin , de quelque côté qu'on s'y tourne , on voit toujours la mort en face , qui couvre de ténèbres tous nos plus beaux jours. Laissonslui égaler le fou et le sage ; et même , je ne craindrai pas de le dire hautement en cette chaire , laissons-lui confondre l'homme avec la bête : Unus interitus est hominis et jumenlorumK

En effet, jusqu'à ce que nous ayons trouvé la véritable sagesse ; tant que nous regarderons l'homme parles yeux du corps^, sans y démêler par l'intelligence ce secret principe de toutes nos actions , qui, étant capable de s'unir à Dieu , doit nécessairement y retourner , que verrons-nous autre chose dans notre vie que de folles inquiétudes ? et que verrons-nous dans notre mort qu'une vapeur qui s'exhale, que des esprits qui s'épuisent, que des ressorts qui se démontent et se déconcertent, enfin qu'une machine qui se dissout et qui se met en pièces ? Ennuyés de ces vanités , cherchons ce qu'il y a de grand et de solide en nous. Le sage nous l'a montré dans les dernières paroles de rEcclésiaste ; et bientôt Madame nous le fera paraître dans les dernières actions de sa vie. « Crains Dieu, et observe ses commandements; car a c'est là tout l'homme ^ . » Gomme s'il disait : Ce n'est pas l'homme que j'ai méprisé, ne le croyez pas ; ce sont les opinions , ce sont les erreurs par lesquelles l'homme abusé se déshonore lui-même. Voulez-vous savoir en un mot ce que c'est que l'homme ? Tout son devoir , tout son objet, toute sa nature , c'est de craindre Dieu :tout le reste est vain, je le déclare; mais aussi tout le reste n'est pas l'homme. Voici ce qui est réel et solide, et ce

' EccLEs., m, 19. — Ubid., XII, 13.

que la mort ne peut enlever; car^ ajoute l'Ecclésiaste , (c Dieu examinera;, dans son jugement^ tout ce que nous a aurons fait de bien et demaP. » Il est donc maintenant aisé de concilier toutes choses. Le Psalmiste dit « qu'à « la mort périront toutes nos pensées'^. » Oui^ celles que nous aurons laissé emporter au monde, dont la figure passe et s'évanouit. Car, encore que notre esprit soit de nature à vivre toujours, il abandonne à la mort tout ce qu'il consacre aux choses mortelles; de sorte que nos pensées, qui devaient être incorruptibles du côté de leur principe, deviennent périssables du côté de leur objet. Voulez-vous sauver quelque chose de ce débris si universel , si inévitable ? Donnez à Dieu vos affections ; nulle force ne vous ravira ce que vous aurez déposé en ces ^ mains divines. Vous pourrez hardiment mépriser la mort, à l'exemple de notre héroïne chrétienne. Mais, afin de tirer d'un si bel exemple toute Finstruction qu'il nous peut donner , entrons dans une profonde considération des conduites de Dieu sur elle , et adorons en cette princesse le mystère de la prédestination et de la grâce. Vous savez que toute la vie chrétienne , que tout l'ouvrage de notre salut , est une suite continuelle de miséricordes : mais le fidèle interprète du mystère de la grâce, je veux dire le grand Augustin, m'apprend cette véritable et solide théologie, que c'est dans la première grâce et dans la dernière que la grâce se montre grâce , c'est-à-dire que c'est dans la vocation qui nous prévient, et dans la persévérance finale qui nous couronne , que la bonté qui nous sauve parait toute gratuite et toute pure. En effet, comme nous changeons deux fois d'état, en passant premièrement des ténèbres à la lumière , et

' ECCLES., XII, 14. — * Ps. CXLV, 4.

' On lit ses dans les éditions vulgaires.

ensuite de la lumière imparfaite de la foi à la lumière consommée de la gloire ; comme c'est la vocation qui nous inspire la foi , et que c'est la persévérance qui nous transmet à la gloire , il a plu à la divine bonté de se marquer elle-même,, au commencement de ces deux états, par une impression illustre et particulière, afin que nous confessions que toute la vie du chrétien , et dans le temps qu'il espère, et dans le temps qu'il jouit, est un miracle de grâce. Que ces deux principaux moments de la grâce ont été bien marqués par les merveilles que Dieu a faites pour le salut éternel de Henriette d'Angleterre ! Pour la donner à l'Église , il a fallu renverser tout un grand royaume. La grandeur de la maison d'où elle est sortie n'était pour elle qu'un engagement plus étroit dans le schisme de ses ancêtres; disons des derniers de ses ancêtres, puisque tout ce qui les précède, à remonter jusqu'aux premiers temps, est si pieux et si catholique ^ Mais, si les lois de l'État s'opposent à son salut éternel. Dieu ébranlera tout l'État pour l'affranchir de ces lois. Il met les âmes à ce prix; il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus ; et, comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve. Notre princesse est persécutée avant que de naitre , délaissée aussitôt que mise au monde; arrachée, en naissant, à la piété d'une mère catholique ; captive, dès le berceau , des ennemis implacables de sa maison ; et , ce qui était plus déplorable , captive des ennemis de l'Église , par conséquent destinée premièrement par sa glorieuse naissance , et ensuite par sa malheureuse captivité , à l'er-

' Tous les rois d'Angleterre, depuis saint Edouard jusqu'à Henri VIII, fnrpnt rntholiques.

DE HENRIETTE DANGLETERRE. 107

reur et à rhérésie. Mais le sceau de Dieu était sur elle. Elle pouvait dire avec le prophète : « Mon père et ma « mère m'ont abandonnée; mais le Seigneur m'a reçue (( en sa protection \ » Délaissée de toute la terre dès ma naissance^ « je fus comme jetée entre les bras de sa pro- « vidence paternelle; et, dès le ventre de ma mère , il (( se déclara mon Dieu ^ » Ce fut à cette garde fidèle que la reine sa mère commit ce précieux dépôt. Elle ne fut point trompée dans sa confiance. Deux ans après, un coup imprévu, et qui tenait du miracle , délivra la princesse des mains des rebelles. Malgré les tempêtes de rOcéan et les agitations encore plus violentes de la terre, Dieu, la prenant sur ses ailes comme l'aigle prend ses petits, la porta lui-même dans ce royaume; luimême la posa dans le sein de la reine sa mère, ou plutôt dans le sein de l'Église catholique. Là elle apprit les maximes de la piété véritable , moins par les instructions qu'elle y recevait que par les exemples vivants de cette grande et religieuse reine. Elle a imité ses pieuses libéralités. Ses aumônes, toujours abondantes, se sont répandues principalement sur les catholiques d'Angleterre, dont elle a été la fidèle protectrice. Digne fille de saint Edouard et de saint Louis, elle s'attacha du fond de son cœur à la foi de ces deux grands rois. Qui pourrait assez exprimer le zèle dont elle brûlait pour le rétablissement de cette foi dans le royaume d'Angleterre, où l'on en conserve encore tant de précieux monuments ? Nous savons qu'elle n'eût pas craint d'exposer sa vie pour un si pieux dessein : et le ciel nous l'a ravie ! 0 Dieu! que prépare ici votre éternelle providence ? Me permet-

' Pater meus et mater mea dereliquerunt me: Dominus autem assumpsit tue. (Ps. XXVI, 10.)

* In te projbdus sum ex utero ; de ventre mat ris meœ Deus meus es tu (Ps. xxr, 11.)

108 ORAISON FUxNÈBRE

trez-vous, ô Seigneur, d'envisager en tremblant vos saints et redoutables conseils? Est-ce que les temps de confusion ne sont pas encore accomplis ? est-ce que le crime qui fit céder vos vérités saintes à des passions malheureuses est encore devant vos yeux, et que vous ne Tavez pas assez puni par un aveuglement de plus d'un siècle? Nous ravissez-vous Henriette par un effet du môme jugement qui abrégeâtes jours delà reineMarie, et son règae si favorable à l'Église? ou bien voulez-vous triompher seul ? et en nous ôtant les moyens dont nos désirs se flattaient, réservez-vous, dans les temps marqués par votre prédestination éternelle , de secrets retours à l'État et à la maison d'Angleterre? Quoi qu'il en soit, ô grand Dieu ! recevez-en aujourd'hui les bienheureuses prémices en la personne de cette princesse. Puissent toute sa maison et tout le royaume suivre l'exemple de sa foi ! Ce grand roi qui remplit de tant de vertus le trône de ses ancêtres , et fait louer tous les jours la divine main qui l'y a rétabli comme par miracle , n'improuvera pas notre zèle si nous souhaitons devant Dieu que lui et tous ses peuples soient comme nous. Opta apud Deum, . . . non tantuni te, sed eliam omnes,... fieri taies qualls et ego sum ^ . Ce souhait est fait pour les rois ; et saint Paul , étant dans les fers, le fit la première fois en faveur du roi Agrippa^: mais saint Paul en exceptait ses hens, exceptis vinciilis hîs ; et nous, nous souhaitons principa-

Page 1