‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 10 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je l'ai dit chrétiens, et il faut que le monde malgré lui le reconnaisse, que sans la vertu de la religion qui nous assujettit à Dieu et à son culte, il n'y a point de véritable probité parmi les hommes. Voici les raisons sur quoi je fonde cette importante maxime. Premièrement, parce qu'il n'y a que la rehgion qui puisse être une règle certaine, un principe universel, un fondement sohde de tous les devoirs qui font ce caractère de probité dont je parle. Secondement, parce que tout autre motif que celui de la religion n'est point à l'épreuve de certaines tentations délicates où la vraie probité se trouve sans cesse exposée. Enfin parce que quiconque a secoue le joug de la religion, n'a plus de peine à s'émanciper de toutes les autres lois qui pouvaient le retenir dans l'ordre, ni à se défaire de tous les engagements qu'il a dans la so-

ciélé iiumaine, et sans lesquels la probité ne peut subsister. Je vais vous faire entendre ces trois pensées.

Je dis que la religion est le principe sur quoi tous les devoirs qui font la vraie probité, peuvent être sûrement établis. C'est la doctrine du Docteur angélique saint Thomas, dans sa Seconde seconde, question quatre-vingt-unième : Car la religion, dit-il, dans la propriété même du terme, n'est rien autre chose qu'un lien qui nous tient attachés et sujets à Dieu comme au premier être : or, dans Dieu, ajoute ce saint docteur, sont réunis, comme dans leur centre, tous les devoirs et toutes les obligations qui hent les hommes entre eux par le commerce d'une étroite société ; il est donc impossible d'être lié à Dieu par aucun culte de religion, sans avoir en même temps avec le prochain toutes les autres liaisons de charité et de justice, qui font même, selon l'idée du monde, ce qui s'appelle l'homme d'honneur. Ainsi, chrétiens, quand Dieu nous commande de l'adorer et de ne servir que lui seul, Dominum Dcum tuum adorahis, et illi soli servies (Deux. VI) ; bien loin que cette restriction, lui seul, exclue aucun des devoirs de la vie civile, elle les embrasse tous ; bien loin qu'elle les affaiblisse, elle les affermit tous ; bien loin qu'elle préjudicie à ce que les hommes sont en possession d'exiger les uns des autres, elle le maintient dans toute sa force, et elle l'autorise dans toute son étendue. Car en vertu de la loi que j'ai reçue et que je me suis faite de servir un Dieu, je rends à chacun par une conséquence nécessaire ce qui lui est dû, l'honneur à qui appartient l'honneur, le tribut à qui je dois le tribut; je suis fidèle à mon roi, obéissant à mes supérieurs, respectueux envers les grands, modeste envers mes égaux, charitable à l'égard des pauvres; j'ai du zèle pour mes amis, de l'équité pour mes ennemis, de la modération pour moi-même; pourquoi? parce que dans Dieu seul je trouve ce qui m'oblige à tout cela, mais d'une manière qui ne peut être qu'en Dieu, et qui ne se trouve point hors de Dieu.

En effet, je considère en Dieu tous ces devoirs comme autant de dépendances du culte suprême dont je lui suis redevable, et par conséquent comme autant de points de con-

SUR LA RELIGIOiN ET LA PROBITÉ. 181

science essentiels à mon salut: or cette vue de conscience et de salut est la grande règle qui fait que je me soumets, que je me captive, que j'use, s'il est besoin, de sévérité et de rigueur contre moi-même, pour me réduire à la pratique de toutes ces obligations. Et voilà, chrétiens, la sainte et divine morale que Tertullien proposait aux infidèles et aux païens pour leur faire comprendre la pureté de notre religion, et pour effacer les fausses idées qu'ils en avaient. H leur faisait voir que bien loin qu'ils en dussent former aucun soupçon, ni avoir aucun ombrage, ils la devaient regarder comme une religion utile à la sûreté et au bien commun; car c'est, leur remontrait-il, cette religion qui nous apprend à faire tous les jours des vœux à notre Dieu pour la prospérité de vos Césars, lors même qu'ils nous persécutent, et à offrir pour eux le sacrifice de nos autels, au même temps qu'ils sacrifient le sang de nos frères à la rigueur de leurs édits. C'est cette religion qui nous apprend à servir dans vos armées avec une fidélité sans exemple, puisque vous êtes obligés de reconnaître que vous n'avez point de meilleurs soldats que les chrétiens. C'est cette religion qui nous apprend à payer exactement et sans fraude les tributs et les impôts publics, jusque-là que les bureaux de vos recettes (c'est l'expression de Tertullien) rend -nt grâces de ce qu'il y a des chrétiens au monde, parce que les chrétiens s'acquittent de ce devoir par principe de conscience et de piété : Ilinc est quod vestigalia vestra gracias christianis agunt, utpotè debitum ex fide pendeniibiis (Tertull.). Ces paroles sont admirables. En eff'et, si dans un État toutes choses se traitaient selon les lois 4-. jbrislianisme ; si les peuples y obéissaient en chrélie:i>, et si ceux qui les gouvernent les gouvernaient en chrétiens; si la justice y était rendue, si l'on y exerçait le commerce, si les emplois et les charges s'y administraient selon la conduite toute pure et l'inspiration de l'esprit chrétien, quel ordre n'y verrait-on pas et quelle paix? Marque évidente, dit saint Augustin, non-seulement de la vérité, mais de la nécessité de notre religion. Et c'est encore par là qu'entre les différentes sectes de la religion chrétienne, le parti cathohque, qui est le parti de la vérité, s'est de tout

temps distingué du parti de l'erreur. Car pourquoi, par exemple, les hérésies ont-elles toujours fait naître les désordres, et pourquoi ont-elles suscité dans tous les lieux oii elles se sont élevées, la révolte des sujets contre les puissances légitimes, sinon, dit le savant Pic de la Mirandole, parcequ'il est impossible de dégénérer de la vraie religion sans dégénérer de la vraie probité. Or quel est le premier devoir de la probité, si ce n'est de se soumettre à l'autorité?

Il faut donc considérer la religion dans le cœur de l'homme, comme le premier mobile dans l'univers. Prenez garde, s'il vous plaît, chrétiens : ce ciel que nous appelons premier mobile, a une vertu si puissante qu'il fait rouler avec soi tous les autres cieux, qu'il répand ses influences jusque dans le sein de la terre, et qu'il entretient par son action et par son mouvement toute l'harmonie du monde. Si ce premier mobile s'arrêtait, disent les philosophes, toute la nature serait dans le trouble et dans la confusion. De même, quand le principe de la rehgion vient une fois à être détruit ou altéré dans un esprit, il n'y faut plus chercher de règle ni de conduite, plus d'honnêteté de mœurs, du moins constante et générale : remarquez bien ces deux termes, constante et générale, qui comprennent tout. Car sur quoi serait fondée cette honnêteté? sur les seules vues de la raison? Ah! chrétiens, vous êtes trop éclairés et trop bien instruits du mérite des choses, pour croire que la raison seule, dans l'état où elle est réduite, c'est-à-dire, corrompue par le péché, affaiblie par les passions, sujette comme elle est à se prévenir et à s'aveugler, puisse maintenir l'homme dans une inno* cence entière et irréprochable.

Vous avez trop de pénétration pour ne pas voir les scandales qui arriveraient, si les devoirs de la société humaine dépendaient uniquement de l'idée que chacun s'en forme J et l'horrible renversement qui s'ensuivrait, si chacun selon son caprice et selon son sens se faisait l'arbitre de ce qu'il peut, de ce qu'il doit, de ce qui lui appartient, de ce qui lui est permis, en sorte que sa raison lui tînt lieu d'un tribunal souverain, au-dessus duquel il n'en reconnût point d'autre,

et dont il n'y eût aucun appeL Je ne veux que vous-mêmes pour en juger. Cette raison sans religion, combien d'injustices n'autoriserait-elle pas ? combien de trahisons et de fourberies ne trouverait-elle pas moyen de justifier? à combien de crimes ne donnerait-elle pas le nom de vertu?

C'est pour cela, dit saint Ghrysostome, ceci est remarquable, c'est pour cela que dans les affaires du monde les plus importantes, dans les traités d'alliance et de paix, dans les premières charges d'un État, dans l'administration même de la justice ordinaire, on exige des serments qui sont des protestations publiques et solennelles de religion; pourquoi? parce que, sans le sceau de la religion, on ne croit pas pouvoir s'assurer de la raison des hommes , et parceque les hommes même qui connaissent fort bien le faible île leur raison, se défient toujours les uns des autres, à moins que cette raison qu'ils ont pour suspecte, n'ait, pour ainsi dire, une caution supérieure et un garant qui est la religion. Car qu'est-ce en effet que le serment et le jurement dans la doctrine des théologiens, sinon une espèce de caution que nous fournit la religion même, pour pouvoir répondre aux autres de notre raison? Or cela s'est pratiqué généralement dans toutes les nations et dans tous les siècles. Autre preuve, dit saint Chysostome, pour confondre le libertinage, et pour détruire cette prétendue suffisance de la raison, dont l'impiété se glorifie. Aussi, chrétiens, consultez votre propre expérience ; y a-t-il personne de vous qui voulût que sa vie et sa fortune fussent entre les mains d'un homme sans religion ? Quelques lumières qu'il ait, quelque raison qu'il fasse paraître, dès là que je sais qu'il n'a point de Dieu, ne m'estimerais-je pas malheureux qu'il fût le maître de mes intérêts ; et n'éviterai-je pas toujours, autant qu'il est en moi, d'avoir aucun engagement avec lui ? Au contraire, si je suis convaincu que celui avec qui je traite, a de la foi et de la conscience, je ne crains rien ; et un athée, tout athée qu'il est, se confiera plutôt à un homme qui croit un Dieu, qu'à un libertin et un impie comme lui. Providence adorable, c'est ainsi que vous éclatez jusque dans l'impiété, ei

que malgré nous nous concevons de l'horreur pour l'irréligion, qui non-seulement se contredit et se condamne, mais s'abhorre elle-même.

Vous me direz qu'indépendamment de toute religion, il y a un certain amour de la justice que la nature nous inspire et qui suffit au moins pour former un caractère d'honnête homme selon le monde. Je sais, chrétiens, que cela se dit, et que c'est le prétexte spécieux dont le libertinage le plus raffiné se sert pour conserver encore quelque reste d'estime et de bonne opinion parmi les hommes. Mais c'est un prétexte qui n'a jamais trompé que les simples, dont il est aisé d'apercevoir rillasion. Car sans examiner quel serait cet amour de la justice abandonné à la discrétion de la bonne ou mauvaise foi de chaque particulier, je vous demande, chrétiens, où l'on trouverait dans le monde des hommes qui se piquassent d'un grand zèle pour la justice, s'ils étaient une fois persuadés qu'il n'y a ni Dieu ni religion? Y en aurait-il beaucoup? un ambitieux, un sensuel, un avare serait-il beaucoup touché de cette idée de justice séparée de la connaissance de Dieu ; et ces honnêtes gens prétendus du monde comment en useraient-ils? Car enfin, s'il n'y avait point de rehgion, et que je n'eusse plus devant les yeux co premier être qui me régit et qui me gouverne, je me regarderais moi-même comme ma fin ; et par un dérèglement de raison, qui deviendrait néanmoins alors comme raisonnable, je rapporterais tout à moi : mon intérêt, mon plaisir, ma satisfaction, ma gloire seraient mes divinités, et je prétendrais avoir droit de leur sacrifier toutes choses : pourquoi ? parceque je ne verrais plus rien au-dessus de moi, ni hors do moi, de meilleur que moi. Et n'est-ce pas ainsi que vivent les athées qui n'ont plus nulle créance de la divinité, se substituant en quelque sorte à la place de Dieu, et n'agissant que pour eux-mêmes, parce qu'ils n'ont point d'autre Dieu qu'eux-mêmes ? Or, dites-moi s'il peut y avoir avec cela quelque probité ? le moyen qu'un homme préoccupé de cette maxime eût de la charité pour le prochain ? le moyen qu'il pût se faire une vertu d'obéir et de dépendre^ et qu'il

se goumît autrement que par contrainte et par bassesse de cœur?

Et c'est ici, chrétiens, que je dois vous faire remarquer non pas Fimpiété, mais l'extravagance de cette politique malheureuse, dont un faux sage de ces derniers siècles s'est glorifié d'être l'auteur ; politique qui ne reçoit de religion qu'autant qu'il en faut pour bien faire son personnage selon le monde, et qui n'en retient que l'apparence et la figure pour garder précisément les bienséances de son état. Car sans entreprendre de réfuter une maxime si détestable ; sans m'arrêter à la pensée de Guillaume de Paris, qu'une religion feinte et hypocrite est dans un sens pire que l'irréligion même ; sans dire qu'elle est plus dangereuse que ne serait un athéisme déclaré, parce qu'on se défie moins d'elle, et qu'elle peut servir à cacher toutes sortes de crimes ; sans vous faire observer que c'est parmi les peuples où cette doctrine s'est répandue, que les plus noires perfidies ont été plus communes : et Dieu veuille que bientôt il n'en soit pas ainsi de nous ; sans parler des désordres qui s'ensuivraient si les peuples n'avaient de religion qu'autant que leurs intérêts le demandent : désordres qui montrent bien jusqu'oii va l'égarement des hommes quand ils se détachent une fois de Dieu, et combien ce que dit saint Paul est vrai, que Dieu les livre à un sens réprouvé ; sans, dis-je, insister làdessus, il me suffit, chrétiens, que cette damnable politique, en raisonnant contre Dieu, se détruise par elle-même et par son propre raisonnement. Car tout impie qu'elle est, elle reconnaît au moins la nécessité d'une religion apparente pour contenir les peuples dans le devoir, et par là même elle convient que la raison seule n'est pas capable d'entretenir dans le monde cette probité qui le doit régler : d'où je conclus moi la nécessité d'une vraie religion ; pourquoi ? parceque la vraie probité ne peut pas être fondée sur le mensonge. 8i donc il faut une religion, et s'ils sont euxmêmes forcés de l'avouer, ils en doivent conséquemment admettre une vraie, à moins qu'ils ne veuillent faire de l'univers ce que Jésus-Christ reprochait aux Juifs, qu'ils avaient

fait du temple de Dieu, c'est-à-dire, une caverne de voleurs.

Allons encore plus avant. J'ai dit, chrétiens, qu'il n'y avait que le motif de la religion qui fût à l'épreuve de certaines tentations délicates, auxquelles le devoir et la probiié se trouvent sans cesse exposés. Je m'explique, et suivezmoi. J'appelle tentations délicates celles qui attaquent le cœur par ce qu'il a de plus sensible, qui opposent un intérêt puissant à l'intégrité d'une conscience faible, et qui mettent la raison en compromis avec une forte passion. Tentation délicate, par exemple, lorsqu'il ne dépend pour avoir l'approbation et l'estime du monde, que d'embrasser le parti de l'injustice, et qu'en tenant ferme pour la vérité on s'attire le mépris et la haine : tentation délicate, quand, pour agir en homme de bien, il faut résister à l'autorité et au crédit, et risquer même sa fortune et toutes ses espérances : tentation délicate, quand on voit entre ses mains un profit considérable, mais injuste, et qu'en donnant à telle affaire une fausse couleur, ou en prenant certaines mesures, on la pent faire réussir à so^ avantage : tentation délicate, lorsqu'aux dépens d'un misérable ou d'un inconnu, on peut servir un ami, ou que pour perdre un ennemi, on n'a qu'à s'écouter un peu plus, et qu'à suivre les sentiments de son cœur : tentation délicate, lorsque, franchissant un pas hors des bornes de cette raison sévère et scrupuleuse qui nous arrête, on se met en état d'être tout et de parvenir à tout : en un mot, tentation délicate, lorsqu'on se trouve en pouvoir de faire le mal sans en craindre les conséquences, ou parceque l'on est au-dessus des jugements du monde et de la censure, ou parce que la corruption étant si générale, on se promet d'avoir des approbateurs et des flatteurs jusque dans le crime. N'est-ce pas là et en mille autres conjonctures que nous voyons la raison la plus droite, à ce qu'il paraît, succomber néanmoins à la tentation, si elle n'est soutenue par la religion ? Car il est aisé, comme remarque saint Ambroise de trouver dans le monde des hommes rehgieux sur leur devoir, quand leur devoir n'est combattu par nul intérêt

contraire. C'est alors qu'on parle hautement, qu'on prononce des oracles, qu'on se déclare pour la vertu et la probité, et je conçois bien que cette probité peut être un fruit de la raison humaine : mais de voir des hommes d'une probité et d'une vertu qui se soutienne sans exception contre tout intérêt, des hommes d'honneur quand il en doit tout coûter pour l'être, des hommes équitables contre eux-mêmes, et aussi déterminés à faire aux autres justice d'eux-mêmes, qu'à ne se la pas faire à eux-mêmes des autres ; ah ! chrétiens, c'est une espèce de miracle où la religion doit venir au secours de la raison ; et sans ce miracle point de probité. De là vient que dans le siècle où nous vivons, pardonnezmoi cette réflexion, que je fais non par un esprit de critique, mais par un sentiment de zèle, de là vient que dans notre siècle on se laisse aller à tant de désordres dont auraient rougi les païens mêmes. De là vient que presque tous les états sont aujourd'hui décriés, et qu'on ne s'étonne plus de voir des juges gouvernés par celui-ci ou gagnés par cellelà. De là vient qu'un homme parfaitement irréprochable dans le maniement des deniers publics, et qui sort les mains pleinement nettes de certains emplois, est presque maintenant pour nous un prodige. Le dirai-je, de là vient qu'une femme vraiment fidèle commence à devenir bien rare dans le monde, que dans les conditions les plus honorables il y a tant de pratiques et de menées, tant d'artifices et de détours, à qui je n'oserais, par respect pour cet auditoire, donner le nom qui leur convient, mais que la voix, ou si vous voulez, que l'indignation publique traite tous les jours de friponneries. De là vient que le sacerdoce, tout spirituel et tout saint qu'il est, est souvent profané par des commerces et des négoces, non-seulement criminels et défendus de Dieu, mais sordides même selon l'opinion commune; enGn que le vrai caractère de l'honneur est presque effacé partout. Pourquoi cela ? je vous l'ai dit; parceque dans la plupart des états et des conditions de la vie, il y a peu de religion. Car encore une fois, comment voulez-vous que cette femme, que ce juge, que cet homme d'affaires, en telle rencontre où

je puisse me les figurer, ne soient pas emportés par la passion qui les domine, si chacun d'eux n'a quelque chose qui rélève au-dessus de ce milieu si juste et si précis de la raison'? Or, cest ce que fait la religion, qui dans la vue de Dieu non-seulement nous empêche d'attenter sur le bien d'autrui, mais nous fait même abandonner le nôtre ; qui non-seulement triomphe de l'ambition, mais nous porte encore à l'abaissement et à l'humiliation ; qui non-seulement réprime les désirs criminels de la chair, mais nous détache même des commodités et des aises de la vie ; c'est-à-dire, qui faisant faire à l'homme au-delà de ce que la raison lui commande, le rend victorieux de tout ce que la tentation lui peut suggérer.

Et voilà chrétiens, ce que nous avons vu dans la personne de Jésus- Christ. Le démon lui montrant tous les royaumes de la terre, lui promit de l'en rendre maître, s'il voulait se prosterner seulement une fois devant lui. C'était une tentation bien forte ; mais que fit le Sauveur ? il se servit de la religion contre une attaque si dangereuse et sans autre défense que celle-ci : Scriptum est, Dominum Deum tuum adorahis (Matth. IV), il est écrit : vous adorerez le Seigneur votre Dieu ; il confondit son ennemi. Il ne lui dit point tout ce que la philosophie et le monde auraient pu répondre à la proposiiion que lui faisait cet p-prit tentateur; c ir de quel secours peut être la morale et la philosophie, quand il s'agit d un royaume et môme de plusieurs ? mais parcpque le royaume du Fils de Di u n'était pas de ce monde, il l'arrôLa par ces paroles : Dominiini Deum tuum , adorahis, et par là il triompha de lui, Tune reliquit eum diabolus (Ibid.). Ayons de la religion, chrétiens, il n'y a point d'intérêt, point de tentation que nous ne puissions aisément eurmonter; n'en ayons pas, il n'y a point de tentation, point d'intérêt qui ne nous surmonte. Or, si cette maxime est absolument et généralement vraie de tout homme qui n'a point de religion, beaucoup plus l'est-elle d'un déserteur de la foi, Aequel, après avoir eu autrefois de la religion, n'en a plus iiaintenant, mais a secoué le joug, et dans sa révolte a dit

aussi bien que l'infidèle Jérusalem : Non serviam. Car que ne peut-on pas craindre d'un homme qui s'est défait de la crainte de son Dieu, et de quoi n'esl-il pas capable, puisqu'il a été capable même de s'élever contre le Tout-Puissant? Si le respect dû à ce premier n'a pu le retenir, qui l'arrêtera ? que ne méprisera-t-il pas, après avoir méprisé ce que tous les autres révèrent ? et quelle conscience ne se formera-t-il pas, après avoir pu s'en former une qui semble l'affranchir du plus inviolable de tous les devoirs, qui est le culte de son Créateur ?

De là, et c'est la troisième raison que j'ai ajoutée, de là plus de lois si sacrées qu'il ne foule aux pieds, plus d'engagements si étroits à quoi il ne renonce. Engagements de dépendance : il se soulèvera, si l'occasion le permet, contre les puissances les plus légitimes. Engagements de justice : il ne respectera ni l'innocence ni le bon droit, et s'il est nécessaire, il sacrifiera le faible et le pauvre. Engagements de fidélité : il ira, sans hésiter, à la face du magistrat et devant les autels, démentir sa parole et se parjurer. Engagements du sang et de la nature : il vendra , s'il le faut, amis, parents, frères et père même. Belle leçon pour vous, rois de la terre, qui vous apprend que rien n'est plus pernicieux dans la cour d'un prince que ces hommes sans religion. Belle leçon, grands du monde, qui vous apprend à éloigner de vous l'impiété et l'impie. Belle leçon, maîtres du siècle, qui vous apprend à ne souffrir point auprès de vous des domestiques libertins. Belle leçon pour nous, mes chers auditeurs, et pour nous tous, qui nous apprend à n'avoir jamais de liaison avec les gens suspects en matière de créance, et à ne compter pas plus sur eux que sur leur foi. Si le libertin ose paraître devant nous, s'il ose en notre présence tenir des discours scandaleux, ne le ménageons en rien, mais soyons aussi courageux à lui résister, à le décréditer, à défendre le Dieu que nous adorons, qu'il est hardi et insolent à l'attaquer. Honorons notre religion ; honorons-la partout et en tout, dans ses mystères, dans son sacrifice, dans ses sacrements, dans ses cérémonies, dans ses observances; tandis

idO SEUMON

qu'elle subsistera dans nous, Dieu sera avec nous; ou si le péché nous le fait perdre, nous aurons toujours une voie pour le retrouver. La religion, jusque dans notre péché, nous parlera, nous rappellera, nous tracera le chemin et nous ramènera. Mais si nous laissons éteindre cette lumière, où sera notre ressource? marchant dans les ténèbres, et dans les plus profondes ténèbres, quelles chutes ne feronsnous pas? en quels abîmes ne nous précipiterons-nous pas? sous une vaine montre de probité, à quelle corruption de mœurs et à quels excès ne nous porterons-nous pas? Point de probité sans rehgion, mais aussi point de religion sans probité, c'est la seconde partie.

SECONDE PARTIE

Gomme il y a une espèce d'hypocrisie dont l'effet est de tromper les autres, aussi y en a-t-il une bien plus subtile et plus déliée qui consiste à se tromper soi-même en matière de religion; et quoique la première semble avoir plus de mahgnité, puisqu'elle abuse de ce qu'il y a de plus saint, qui est le culte de Dieu, pour nous faire paraître aux yeux des hommes ce que nous ne sommes pas, il faut néanmoins reconnaître que la seconde est plus dangereuse dans un sens, puisqu'elle ruine le principe fondamental de toute la conduite de l'homme, qui est la juste connaissance des choses, en nous donnant une fausse idée de la rehgion, et une idée souvent plus difficile à corriger que l'irréligion même. C'est cette seconde espèce d'hypocrisie que j'attaque présentement, et que je réduis à un certain genre de chrétiens, dont ma seule proposition vous marque le caractère, et qui, sans un dessein prémédité d'imposer au public, sont eux-mêmes dans l'erreur, se flattant qu'ils ont de la religion, et cependant n'ayant pas ce fond de probité, d'intégrité, de sincérité que le monde même exige de ceux qui veulent vivre selon les lois et avec honneur. Car il n'y en a que trop dans cette illusion, et ce sont là ceux à qui je parle. Je prétends qu'une religion sans probité, je dis sans probité dans le sens que le

SUR LA RELIGION ET LA PROBITÉ. i9i

libertinage même et le paganisme l'entendent, c'est-à-dire, sans une conduite irréprochable devant les hommes, et san? une exacte régularité à remplir tous les devoirs de la vie civile, n'est qu'un fantôme de religion et qu'un scandale de religion ; qu'un fantôme de religion, parce que le fond de la religion lui manque; qu'un scandale de religion, parce qu'elle ne sert qu'à déshonorer la vraie religion. Deux vérités terribles pour tant de faux chrétiens ; j'expose l'une et l'autre en peu de paroles.

Non, mes chers auditeurs, ce n'est qu'un fantôme de religion, qu'une religion sans probité : ainsi l'Ecriture le déclare-t-elle dans un point particuUer, mais dont la décision juste et solide, quoique d'abord elle semble outrée, peut s'étendre à tous les autres. Le voici : Si quis putai se religiosum esse non refrxnans linguam suam, sed seducens cor suum, hujus vana est religïo (Jac. XVI) : ce sont les paroles de saint Jacques dans son épître canonique : Mes frères, disait ce grand apôtre, si quelqu'un de vous croit avoir de la religion, et que néanmoins il ne réprime pas sa langue, et qu'il lui donne toute liberté de parler, qu'il sache que sa rehgion est vaine. Prenez garde, chrétiens, il ne dit pas : si quelqu'un de vous se licencie en quelques rencontres à parler contre le prochain; car cela peut quelquefois arriver par faiblesse, par imprudence, par emportement, lors même qu'on a de la religion; mais l'apôtre dit : si quelqu'un de vous, ne mettant jamais un frein à sa langue, se fait une habitude de railler l'un, de mépriser l'autre, de censurer celui-ci, de décrier celui-là, et qu'il croie pouvoir accorder cette licence efTrénée avec la vraie religion, c'est un aveugle qui s'égare : et quoique peut-être il ne s'en estime ni moins spirituel ni moins parfait, quoique peut-être il se fasse de ses médisances mêmes un point de religion et de piété, comme si c'était un zèle chrétien qui l'inspirât, je soutiens moi, et je conclus qu'il n'a qu'une religion imaginaire : Hujus vana est religio. Quelle conséquence, reprend saint Chrysostome? n'était-ce pas assez de dire que cet homme, en ne retenant pas sa langue, offense la religion.

qu'il l)lesse la charité, qu'il engage sa conscience, et qu'il se rend criminel devant Dieu ? non ; mais prenant la chose dans sa source, Tapôtre prononce absolument que c'est un homme sans religion : Hujus varia est religio.

Or, chrétiens, comprenez toute la force de ce raisonnement; s'il est de la foi qu'une pareille erreur, une erreur pratique touchant les saillies et les libertés d'une langue médisante et sans retenue, suffit pour détruire dans nous l'esprit de la religion, que sera-ce de ces désordres essentiels qui détruisent entièrement la probité dans le commerce des hommes, et que certains hommes prétendraient néanmoins pouvoir accommoder avec la religion ? Que sera-ce de ces duplicités accompagnées de mille protestations d'amitié et de bonne foi? Que sera-ce de ces avarices sordides et couvertes d'un voile de désintéressement dont on se pare ? Que sera-ce de ces animosités profondes et invétérées, si contraires à la charité et à la paix, mais à qui l'on donne une fausse couleur de justice? Que sera-ce de ces excès, de ces emportements, de ces duretés envers le prochain, que l'on justifie par une intention prétendue droite? Que sera-ce de ces fraudes, de ces chicanes, de ces vexations qui ruinent non- seulement des familles, mais des villes, mais des provinces entières ? Que sera-ce de mille autres désordres qui ne sont que trop connus, et qui rompent tous les hens de la société humaine ? tout cela est-il compatible avec une religion toute sainte, avec une religion toute parfaite, avec une rehgion toute dilàne? Le serait-il même avec le paganisme? Hé quoi, Seigneur, un païen eût cru par là renoncer à la religion qu'il professait; avec de telles pratiques on l'eût, parmi des païens, traité d'anathème ; et dans un si monstrueux dérèglement de moeurs, nous nous flatterons d'être chrétiens.'

Remontons au principe. Vous me demandez pourquoi la religion a une dépendance si nécessaire de la probité, et moi je vous réponds que c'est un ordre établi de Dieu, et que Dieu lui-même en quelque sorte ne peut pas cuanger. Car, comme la grâce suppose la nature et que la foi est entée, pour ainsi dire, sur la raison, aussi la religion a-t-elle

pour Mse la probité. Détruisez la nature, il n'y a plus de grâce ; pervertissez la raison, il n'y a plus de foi, et ôtez de la société des hommes ce que nous appelons probité, il n'y 1 plus de religion. En effet, la religion, dit saint Jérôme, veut un sujet digne d'elle et digne de Dieu. Elle nous per- /ectionne en nous élevant à Dieu ; riiais elle suppose dans nous, ou plutôt elle commence dans nous une certaine perfection qui nous rend tels que nous devons être à l'égard des hommes; et si nous n'avons ces qualités et ces dispositions, Dieu ne peut agréer notre culte, ni s'en tenir honoré; car ce qui n'est pas même bon devant les hommes, comment le serait-il devant Dieu, dont le jugement est bien encore au-dessus du jugement des hommes? Etre juste, être fidèle, être désintéressé, être sans reproche dans l'estime du monde, ou du moins le vouloir être, travailler à l'être, et pour soutenir, pour sanctifier toutes ces vertus, avoir de la religion et être chrétien, voilà l'ordre invariable et auquel il faut que la religion se conforme. Mais que faisons-nous? nous renversons cet ordre, et par l'illusion la plus déplorable nous nous formons de grandes idées de religion et de christianisme qui ne se trouvent appuyées sur rien parce qu'en même temps nous négligeons les premiers devoirs de la fidélité et de la justice, c'est-à-dire que nous bâtissons sans fondement, où, pour m'exprimer avec saint Paul, que nous bâtissons sur un fondement de paille. Nous voulons construire un édifice de pierres précieuses : mais nous paraissons devant Dieu semblables à cette statue de Nabuchodonosor dont parle le prophète Daniel : elle avait la tête d'or et les pieds de terre; cette tète d'or représente la religion, et ces pieds de terre nos actions. Or, qu'est-ce que cela, sinon un fantôme et une chimère? car une chimère, dans la signification même du terme, marque un composé d'espèces différentes, qui n'ont ensemble nul e liaison et nul rapport; un visage d'homme avec un corps de béte. C'est ainsi que les labiés l'ont figurée, et ce qui est impossible dans la nature, n'est-ce pas ce que nous voyons et ce que nous déplorons dans la conduite de la plupart des chrétiens? Combien peu-

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vent dire comme saint Bernard, mais avec tout un autre sujet que saint Bernard : je suis la chimère de mon siècle, ou plutôt la chimère du christianisme : j'honore Dieu, mais j'offense les hommes : j'ai des sentiments de piété, mais je parle, j'agis en mille occasions avec moins de droiture et moins de raison que les plus impies; j'ai du zèle pour certaines œuvres d'éclat et de surérogation, et je n'en ai point pour des œuvre? de nécessité et d'obligation ; je suis éloquent sur la discipline de l'Église et sur la sévérité de l'Évangile, et toute ma vie se passe à former des partis, à nouer des intrigues, à répandre des calomnies, à déchirer l'un, à détruire l'autre : chimère de rehgion. Il faut que la religion, la vraie religion, commence par les devoirs généraux d'équité, de charité, de reconnaissance, de soumission et d'obéissance, parce que c'est ainsi, dit l'apôtre saint Jacques, que l'on se défend de la malignité et de la contagion du siècle, et que c'est en quoi consiste la rehgion pure et sans tache : Religio munda et immaculata hxc est, immaculatum se custodire ab hoc sxculo (Jag. I).

Sans cette probité sincère et reconnue, non-seulement fantôme de religion, mais scandale de rehgion. Je m'explique. J'appelle scandale de religion, ce qui expose la rehgion au mépris et à la censure : j'appelle scandale de rehgion, ce qui lui ôte le crédit et l'autorité qu'elle doit avoir dans les esprits : j'appelle scandale de religion, ce qui donne au libertinage une espèce de supériorité et d'ascendant sur elle. Or, n'est-ce pas là ce que fait la conduite d'un chrétien sans probité ? Si le christianisme peut devenir méprisable, par où le deviendra-t-il plus naturellement que par là? Je sais que nous ne manquons pas de réponses pour faire taire le monde; je sais quïl faut bien distinguer la religion et ceux qui la professent ; qu'il ne faut pas confondre la sainteté qui lui est propre et qu'elle ne perd jamais, avec nos désordres qu'elle est la première à condamner et à nous reprocher. Mais le monde est-il assez équitable pour faire ce discernement? estil assez bien disposé pour le vouloir? ne cherche-t-il pas au contraire des prétextes contre elle ; et pour peu qu'ils auto-

lisent son impiété, ne se fait-il pas un plaisir de les relever et de les exagérer ? Quand donc on voit des chrétiens infidèles dans leurs paroles, intéressés dans leurs vues, inflexibles dans leurs colères, impitoyables dans leurs vengeances, sans modération dans leurs excès, sans pudeur dans leurs débauches, dissimulés, artificieux, fourbes et imposteurs, qu'en peut penser le libertinage, et qu'en pense-t-il en effet? N'en tire-t-il pas avantage, et n'est-ce pas un triomphe pour lui? Allez alors lui vanter l'excellence de la loi de Dieu : que n'aura-t-il pas ou que ne croira-t-il pas avoir à lui opposer? il la traitera, ou d'hypocrisie et de jeu, ou de spéculation impraticable : d'hypocrisie et de jeu, puisqu'avec de si belles leçons, avec de si hautes maximes, elle ne rend pas meilleurs ceux qui l'embrassent : de spéculation impraticable, puisqu'en faisant même profession de la suivre, on n'en observe pas les règles et qu'on n'en accomplit pas les devoirs. Il raisonnera mal, j'en conviens; mais enfin il raisonnera de la sorte ; et voilà les impressions que feront sur son esprit les exemples qu'il aura devant les yeux. Car c'est à ces exemples qu'il s'attachera, c'est sur ces exemples qu'il s'appuiera, c'est par ces exemples qu'il jugera. Que ne dit-on pas tous les jours de la dévotion? vous le savez : que pour être dévot par état, on n'en est souvent que plus déguisé, que plus vindicatif, que plus fâcheux aux autres, que plus amateur de soi-même. On le dit, et pourquoi ? parce qu'on voit en effet des dévots, j'entends de prétendus dévols, trompeurs, des dévots ulcérés et envenimés les uns contre les autres, des dévots aigres, chagrins, bizarres, des dévots sensuels et délicats. Or. ce qu'on dit en particulier delà dévotion, on le dira en général de la religion.

Ainsi, mes frères, s'il nous reste encore quelque zèle pour notre religion, vivons d'une manière, non-seulement qui lui fasse honneur, mais qui la fasse aimer de ceux même qui lui pourraient être les plus opposés. Or, je vous en ai appris le moyen : qu'ils voient en nous de la probité, c'est ce qui les édifiera. Nos dévotions, nos ferveurs, nos pénitences, tout cela est saint; mais à peine en seront-ils touchés : leurs

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vues ne vont point encore jusque-là, et ils attendent que nous les attirions par quelque chose de plus proportionné à leurs idées et à l'imperfection de leur étal. Soyons bienfaisants, doux, alïables, prévenants, humbles dans nos pensées, intègres dans nos sentiments, modestes dans la fortune, patients dans l'adversité, sans détours, sans artifices, sans ostentation, sans hauteur : alors aidés de la grâce nous les gagnerons, nous les convertirons, nous les sanctifierons et nous nous sanctifierons nous-mêmes avec eux. Tel est, Seigneur, le témoignage que vous demandez de nous. Les martyrs, pour la même religion que nous professons, ont versé leur sang et donné leur vie. Nous devons être dans la même disposition de vous sacrifier tout ; mais nous ne nous trouvons plus dans les mêmes occasions. Ah ! mon Dieu, quelle honte pour un chrétien de ne pas faire au moins en partie par rinnocence de ses mœurs, ce que tant d'autres ont fait par leur inébranlable constance au milieu des plus rigoureux tourments! Ce ne sera pas en vain. Seigneur, que nous vous glorifierons, puisque vous avez promis à ceux qui vous honorent une gloire immortelle, oîi nous conduise, etc.

T)ixif Jésus (Hscipulif suis : Amen, amen diro vobis ; si qm'd pC' tiertiis Patrem in nomine meo,, dabit vobis. Usgiiemudo nonpetistis qviiiquam in nomine meo : petite et acopietis.

Jésus parla de cette sorte à ses disciples : Je vous le dis en vérité, si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous l'accordera. Vous n'avez encore rien demandé en mon nom; demandez et vous recevrez.

Jean XVL

Il n'appartient qu'à un Dieu aussi grand que le nôtre, de faire une promesse si magnifique et si étendue, parce qu'il n'appartient qu'à lui de la pouvoir exécuter. Le Fils de Dieu ne nous dit pas seulement dans la personne de ses disciples, si vous demandez telle ou telle chose, vous l'obtiendrez; mais si vous demandez quelque chose, quoi que ce soit, mon Père vous le donnera : Si quid pHierilis, dabit vobis. Il ne nous dit pas précisément, demandez ceci ou cela, mais indéterminément et en général, demandez et vous recevrez : Petite et accipief.is. Encore une fois, chrétiens, il fallait une puissance et une miséricorde intinie pour être en état de s'engager de la sorte et pour le vouloir : c'est donc là qu'éclate la souveraine grandeur du Dieu que nous adorons ; c'est là qu'il fait également paraître, et ce pouvoir suprême qui le rend maître de tout, et cette bonté sans mesure qui le fait descendre et compatir à tous nos besoins. Aussi est-ce de là même que les Pères ont pris occasion de tant exalter l'efficace de la prière; qu'ils l'ont regardée comme la mère de toutes les vertus, '"Qmme la source de tous les biens, comme le trésor de l'âme

chrétienne et comme un fonds de richesse inépuisable, parceque c'est le moyen de parvenir à tout et d'avoir tout : Si quid petieritis Patrem, dabit vobis. Il est vrai qu'elle requiert certaines conditions : Dieu n'est pas le dissipateur, mais le dispensateur de ses grâces ; et par conséquent il n'écoute pas sans distinction toute prière, mais une prière animée par la foi, une prière sanctifiée par l'humilité, une prière soutenue par la persévérance, une prière non des lèvres et de la bouche seulement, mais de l'esprit et du cœur : tout cela est incontestable, et tout cela est bien raisonnable. Ce qui m'étonne, chrétiens, et ce qui est en effet bien surprenant, c'est le peu de soin que nous avons de mettre en œuvre auprès de Dieu ce qui devrait nous servir en toute rencontre : car ne puisje pas bien faire à la plupart de mes auditeurs le même reproche que faisait le Sauveur du monde à ses disciples : Usquemodô non petistis quidquam; vous n'avez rien demandé jusqu'à présent? Est-ce que rien ne vous manque? mais vous êtes tous les jours si éloquents à exposer aux hommes les nécessités ou temporelles ou spirituelles qui vous affligent. Est-ce que vous n'avez point encore appris à demander ni à prier? si cela est, comme je n'ai que trop lieu de le croire, appliquez-vous à ce discours, où je prétends vous entretenir de la prière, après avoir prié moi-même, en m'adressant à Marie, et lui disant, Ave Maria.

Exercer le ministère de l'Évangile, c'était, dans l'idée de saint Paul, faire profession d'être redevable à tous, aux ignorants et aux savants, aux charnels et aux spirituels, à ceux qui sont encore enfants en Jésus-Christ, et à ceux qui sont déjà des hommes formés et parfaits ou qui travaillent à le devenir; aux ignorants pour les instruire, aux savants pour les persuader, aux charnels pour les convertir, aux spirituels pour les affermir, à ceux qui sont encore enfants pour les nourrir de lait, aux parfaits pour leur préparer des viandes solides, à tous pour leur prêcher la vérité, mais d'une manière proportionnée à leur état et à leurs dispositions. Ainsi ce grand apôtre le pratiquait-il; ainsi en servait-il d'exemple

aux ministres qui devaient être chargés après lui du même emploi : et voilà, mes chers auditeurs, l'engagement où je me trouve aujourd'hui : j'ai à vous entretenir de la matière la plus importante, savoir, de l'oraison ou de la prière; et par un dessein particuHer de Dieu, je me trouve obligé à en instruire tout à la fois deux sortes de personnes : les chrétiens du siècle qui marchent dans les routes de la religion, et ceux qui aspirent et qui s'élèvent aux voies les plus sublimes de la perfection. Il semble que, pour l'utilité publique, j'aurais pu me contenter de l'instruction des premiers, mais Dieu par son adorable providence a permis que dans notre siècle il ne fût pas moins nécessaire de s'appliquer à l'édification des seconds; et c'est pourquoi je me suis senti inspiré de parler ici aux uns et aux autres : aux premiers pour les convaincre de la nécessité de l'oraison, et aux seconds pour leur découvrir les abus de l'oraison. Mais parceque le terme d'oraison, par rapport à ces deux sortes de chrétiens, est comme un terme équivoque, qui signifie pour les premiers l'action commune de prier, et pour les seconds quelque chose de plus relevé que nous appellerons oraison extraordinaire, afin d'ôter toute ambiguité et de vous déclarer nettement ma pensée, mon dessein est de faire voir aux uns le besoin qu'ils ont de l'oraison commune, et de marquer aux autres comment ils peuvent abuser de l'oraison extraordinaire; c'est-àdire, d'engager les uns à prier, et d'empêcher les autres de mal prier; d'attirer ceux-là au saint exercice de l'oraison, qui nous est commandé, et de retirer ceux-ci des fausses voies d'une oraison dangereuse et inutilement pratiquée. Voilà ce que j'entreprends en deux mots : l'indispensable nécessité de l'oraison ordinaire fondée sur les principes de la foi les plus évidents, c'est le premier point ; l'abus de l'oraison extraordinaire reconnu et découvert par les règles de la foi les plus solides, c'est le second point. Commerçons.

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