ACCORD DE LA RAISON ET DE LA FOI
I. Un homme du monde qui fait profession de christianisme, et à qui l'on demande compte de sa foi, dit : Je ne raisonne point, mais je veux croire. Ce langage bien entendu peut être bon : mais dans un sens assez ordinaire il marque peu de foi, et même une secrète disposition à l'incrédulité; car qu'est-ce à dire, je ne raisonne point? Si ce prétendu chrétien savait bien là-dessus démêler les véritables sentiments de son cœur, ou s'il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signifie : Je ne raisonne point parce que, si je raisonnais, je ne croirais rien; je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison ne trouverait rien qui la déterminât à croire ; je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison même m'opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument de
croire. Or, penser de la sorte et être ainsi disposé, c'est manquer de foi ; car la foi, je dis la foi chrétienne, n'est point un pur acquiescement à croire, ni une simple soumission de l'esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnable; et si cette soumission, si cet acquiescement n'éiait pas raisonnable, ce ne serait plus une vertu. Mais comment sera-ce un acquiescement, une soumission raisonnable, si la raison n'y a point de part* ?
Il faut donc raisonner, mais jusqu'à certain point et noQ au delà. 11 faut examiner, mais sans passer les bornes que l'apôtre marquait aux premiers fidèles quand il leur disait : Mes frères, en vertu de la grâce qui m'a été donnée, je vous avertis tous sans exception, de ne porter point trop loin vos recherches dans les matières de la foi ; mais d'user sur cela d'une grande retenue, et de n'y toucher que très-sohrement (Rom. Xni). Quelles preuves, quels motifs me rendent la religion que je professe, et conséquemment tous les mystères qu'elle m'enseigne, évidemment croyables? Voilà ce que je dois tâcher d'approfondir, voilà ce que je dois étudier avec soin et bien pénétrer: voilà ovl je dois faire usage de ma raison, et sur quoi il ne m'est pas permis de dire : Je ne raisonne point. Car, sans cet examen et cette discussion exacte, je ne puis avoir qu'une foi incertaine et chancelante, qu'une foi vague, sans principes et sans consistance. Aussi est-ce pourquoi le prince des apôtres, saint Pierre, nous ordonne de nous tenir toujours prêts à satisfaire ceux quinous demanderont 7'aison de ce que nous croyons etdeceque nous espérons. (Petr III). Il veut que nous soyons toujours là-dessus en état de répondre, de justifier le sage parti que nous suivons, de faire voir qu'il n'en est point de mieux étabh, et de produire les titres légitimes quinous y autorisent etnouy attachent inviolablement.
Mais quel est le fond de ces grands mystères que la religion me révèle, et qui nous sont annoncés dans l'Évangile? en quoi consistent-ils? comment s'accomphssent-ils? C'est là que la raison doit s'arrêter, qu'elle doit réprimer sa cu-
1 Ra'ionabile obsequium vesirum (Rom. XII.) .
riosité naturelle, et qu'il ne m'est plus seulement permis, mais expressément enjoint de dire : Je ne raisonne pomt, je crois. En effet, il me suffit de savoir que je dois croire tout cela, que je crois prudemment tout cela, que je serais déraisonnable et criminel de ne pas croire tout cela, m'étant enseigné par une religion dont les plus forts raisonnements et les arguments les plus sensibles me font connaître l'incontestable vérité. C'est là, dis-je, tout ce qu'il me faut ; et si je voulais aller plus avant, si, par une présomption semblable à celle de saint Thomas, dans le temps de son incrédulité, je disais comme lui : A moins que je ne voie, je ne croirai point (Joan. XX), dès lors je perdrais la foi, je l'anéantirais, et j'en détruirais tout le mérite. Je l'anéantirais, pourquoi ? parce qu'il est essentiel à la foi de ne pas voir, et de croire ce qu'on ne voit pas. J'en détruirais tout le mérite, pourquoi? parce qu'il n'y a point de mérite à croire ce qu'on a sous les yeux, ce qui nous est présent et qui nous frappe les sens, ce qu'on voit clairement et distinctement : on n'est point libre sur cela, on n'est point maître de sa créance pour la donner ou pour la refuser ; on est persuadé malgré soi ; on est convaincu, sans qu'il en coûte ni effort ni sacrifice. Et c'est en ce sens que le Sauveur des hommes a dit : Heureux ceux qui n'ont point vu, et qui ont cru (Joan. XX) !
Tel est donc l'accord que nous devons faire de la raison et de la religion. La raison éclairée d'en haut fait comme les premiers pas, ou met comme les préliminaires, en nous convaincant que la religion vient de Dieu ; que de tous les articles qu'elle contient, il n'y en a pas un qui n'ait été révélé de Dieu, soit dans l'Écriture, soit dans la tradition expliquée et proposée par l'Église; que. Dieu étant absolument incapable d'erreur ou de mensonge, il s'ensuit que tout ce qu'il a prononcé est souverainement vrai : enfin, que la religion ne nous annonçant que la parole de Dieu, et ne nous l'annonçant qu'au nom de Dieu, elle est par conséquent également vraie, et demande une adhésion parfaite de notre esprit et de notre cœur. Voilà oii la raison agitj et ce que
nous décrouvrons à la faveur de ses lumières. Mais ce principe posé en général, la religion prend ensuite le dessus ; elle propose ses vérités particulières; et, toutes cachées qu'elles sont, elle y soumet la raison, sans lui laisser la liberté d'en percer les ombres mystérieuses. Si, par son indocilité naturelle et par son orgueil, la raison y répugne, la religion, par le poids de son autorité et par un commandement exprès, la réduit sous le joug et la tient captive. Si la raison ose dire : Gomment ceci, ou, comment cela? C'est assez, lui répond la religion, d'être instruit que ceci ou cela est, et de n'en pouvoir douter selon les règles de la prudence. Or, on n'en peut douter prudemment, puisque, selon les règles de la prudence, on ne peut douter que Dieu ne l'ait ainsi déclaré. Cette réponse, ce silence imposé à la raison, l'humilie; mais c'est une humiliation salutaire, qui empêche la raison de s'égarer, de s'émanciper, de tourner, suivant l'expression de saint Paul, atout vent de doctrine, et qui la contient dans les justes limites oiielle doit être resserrée, et d'oii elle ne doit jamais sortir. De cette sorte, notre foi est ferme, sans rien perdre néanmoins de son obscurité ; et elle est obscure, sans rien perdre non plus de sa fermeté. II. Développons encore la chose ; et, pour ia rendre plus intelligible et lui donner un nouveau jour, mettons-la dans une espèce de pratique. Je suppose un chrétien surpris d'une de ces tentations qui attaquent la foi, et dont les âmes les plus religieuses et les plus fidèles ne sont pas exemptes elles-mêmes à certains moments. Car il y a des moments où une âme, quoique chrétienne, est intérieurement aussi agitée par rapport à la foi, que le fut saint Pierre sur les eaux de la mer, quand Jésus-Christ lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté (Matth. XIV)? Cependant on ne doute pas, on croit, mais d'une foi troublée, d'une foi presque chancelante; et l'impression est si vive en quelques rencontres, qu'il semble qu'on ne croit rien et qu'on ne tient à rien. Épreuve difficile à soutenir, mais que Dieu permet pour épurer notre foi même et pour la perfectionner. Il a ses vues en cela; et, bien qu'il paraisse
nous délaisser, ce sont pour nous des vues de salut, parce qu'il sait que tout contribue à la sanctificaton de ses élus, et qu'au lieu de dégénérer et de tomber, c'est dans une faiblesse apparente que la vertu se déploie avec plus de force, et qu'elle s'avance.
Or, en de pareilles conjonctures, dans lesquelles je puis me trouver aussi bien que les autres, que fais-je, ou que dois-je faire? Après avoir imploré l'assistance divine; après m'étre écrié comme le prince des apôtres, en levant les mains au ciel : Seigneur, sauvez -non s, autrement nous allons périr (Matth. XXX), je fais un retour sur moi-même, et, pour me fortifier, j'appelle tout ensemble à mon secours, et ma raison et ma religion. L'une et l'autre me prêtent, pour ainsi dire, la main, et concourent à calmer mes inquiétudes et à me rassurer.
Ma raison me rappelle ces grands motifs qui m'ont toujours déterminé à croire, et m'ont paru jusqu'à présent les plus propres à m'affermir dans la foi où j'ai été élevé. Par exemple, elle me représente ce vaste univers et cette multitude innombrable d'êtres visibles qui le composent. Elle m'en fait admirer la diversité, la beauté, l'immense étendue, l'arrangement, l'ordre, la liaison, la dépendance mutuelle, l'utilité, la durée depuis tant de siècles et leur perpétuité. Elle me fait contempler les cieux qui roulent sur nos tètes, et dont les mouveaients si rapides sont toujours si réglés ; ces astres qui nous éclairent, ce nombre prodigieux d'étoiles qui brillent dans le firmament, cette variété de saisons qui, par des révolutions si constantes et si merveilleuses, se succèdent tour à tour et partagent le cours des temps. Elle me fait parcourir de la pensée, plutôt que de la vue, ces longs espaces de terres et de mers, qui sont comme le monde inférieur au-dessous du monde céleste. Que de richesses j'y aperçois! que de productions différentes, et de toutes les espèces! quelle fécondité! quelle abondance ! Y manque-t-il rien de tout ce qui peut servir, non seulement à l'entretien nécessaire ou commode, mais à la splendeur et à l'éclat, mais à la somptuosité et à la magni-
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fîcence, mais aux douceurs et aux délices de la vie? Sans égard à bien d'autres preuves que je passe, et sur lesquelles ma raison pourrait insister, en voilà d'abord autant qu'il faut pour m'attacher à la foi d'un Dieu toujours existant et toujours vivant, l'Être souverain, le principe de toutes choses, et l'auteur de tant de merveilles. Car discourant en moi-même, et jugeant selon les règles d'une droite raison et selon le sens ordinaire et le plus universel, j'observe d'un premier coup d'oeil qu'un ouvrage si bien entendu, si bien assorti dans toutes ses parties, et d'une structure audessus de tout l'artifice humain, ne peut être le pur effet du hasard. Que ce firmament, ces cieux, ces astres, cette terre, ces mers, que tout cela et tout ce que nous voyons ne s'est point fait de soi-même, ne s'est point arrangé de soi-même, ne se remue point de soi-même, ne subsiste point par soi-même, sans qu'aucune intelligence supérieure y préside, ni jamais y ait présidé. Le sentiment qui me vient donc là-dessus, et qui me touche, pour peu que j'y fasse d'attention, est de reconnaître une première cause et un premier moteur, un ouvrier par excellence, une puissance suprême, de qui tout est émané et qui ordonne tout, qui dispose tout, qui donne à tout l'impression, qui anime et soutient tout. Or cet excellent ouvrier, cette puissance primitive, essentielle, indépendante, toujours subsistante, c'est ce que nous appelons Dieu, et ce que nous devons honorer comme Dieu.
Je dis honorer comme Dieu ; et de degré en degré, la même raison qui me guide me porte plus avant, et me fait passer de la connaissance de Dieu à la connaissance du culte que je lui dois rendre, et qu'il a droit d'exiger de moi. Culte religieux : et qu'y a-t-il de plus raisonnable, soit dans le Créateur, que d'attendre de ses créatures les justes hommages qui lui appartiennent, et de les leur demander ; soit dans les créatures, que de glorifier, selon qu'elles en sont capables, le Créateur de qui elles ont reçu l'être ; que d'ajouter foi à ses oracles, de se conformer à ses volontés, de pratiquer sa loi, de lui offrir leur encens,
et de se dévouer pleinement à son service ? En cela consiste la religion : mais parce que dans la multiplicité des religions qui, par l'égarement des esprits, se sont introduites parmi les hommes, il y en a nécessairement de fausses, et que -Dieu réprouve, puisqu'elles se contredisent les unes les autres, il est question d'en chercher une véritable, et d'examiner de plus si celle-là même n'est pas l'unique véritable. Or, entre celles qui régnent actuellement dans le monde, je trouve la religion chrétienne ; et à la lueur de ma seule raison, j'y découvre des caractères de vérité si marqués, qu'ils doivent convaincre tout esprit sensé, solide, docile, qui ne s'obstine point à imaginer des difficultés, ni à faire naître de vaines disputes. Quand il n'y aurait point d'autre témoignage que celui des miracles de Jésus-Christ, ce serait une preuve plus que suffisante. Ce nouveau législateur paraît sur la terre : il y prêche son Évangile, qui est la loi chrétienne ; et, pour autoriser sa prédication, il se dit envoyé de Dieu. Il est évident que si c'est Dieu qui l'envoie, et que ce soit au nom de Dieu qu'il parle, tout ce qu'il enseigne est vrai, et que nous sommes obligés de souscrire à sa doctrine. Car il laudrait ne pas avoir la plus légère notion de Dieu, pour se persuader qu'il pût attester le mensonge et le confirmer. Ce qui reste donc à Jésus-Christ, c'est de prouver sa mission ; mais comment l'entreprend-il ? par les miracles qu'il opère. Les choses que je fais, dit-il, rendent témoignage de moi ; si vous ne m'en croyez pas sur ma parole, croyezen mes œuvres (Joan. X). Et il est encore certain que ces œuvres miraculeuses étant au-dessus des forces de la nature, et ne pouvant procéder que de la vertu d'eu haut, si Jésus-Christ a fait réellement des miracles, surtout certains miracles, et qu'il les ait faits pour affirmer qu'il est le Messie, on ne peut plus lui contester cette qualité, ni douter qu'il ne soit venu de la part de Dieu. Autrement Dieu serait l'auteur de l'imposture, en lui communiquant un pouvoir dont il se serait prévalu pour tromper les peuples et abuicr de leur crédulité.
Or, que Jésus-Christ ait fait des miracles, et des miracles du premier ordre, et des miracles en très-grand nombre, et des miracles des plus éclatants, et des miracles dont la On principale était de se faire connaître comme l'envoyé de Dieu ; qu'il ait chassé des corps les démons et délivré les possédés ; qu'il ait exercé sur les éléments un empire absolu, et qu'ils aient obéi à sa voix : qu'il ait commandé à la mer, apaisé les flots, calmé les tempêtes ; qu'il ait guéri h? toutes sortes de maladies, rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, l'usage de la langue aux muets, le sentiment et le mouvement aux paralytiques, la vie aux morts; enfin que, par le prodige le plus singulier et le plus inouï, il se soit ressuscité lui-même après avoir été mis à mort et enfermé dans le tombeau, c'est, de quoi une raison éclairée et dégagée de tout préjugé ne peut refuser de convenir. Il n'y a qu'à considérer mûrement et par ordre toutes les circonstances dont ces faits se trouvent revêtus, leur variété, leur éclat, le temps, les occasions, les lieux, les campagnes, les places publiques où ils se sont passés; la multitude de gens qui en ont été spectateurs, ou qui, sur le récit qu'ils en entendaient, comme de miracles avérés et tout récents, embrassaient la foi et formaient ces troupes de chrétiens si célèbres par leur zèle et leur sainteté; les qualités irrrôprochables des témoins qui les ont vus, qui les ont rapportés, qui les ont publiés jusqu'aux extrémités de la terre, qui les ont transmis à la postérité dans leurs évangiles, qui les ont soutenus sans se démentir jamais, et ont défendu la vérité aux dépens de leur fortune, de leur repos, de leur vie : iln'y a, dis-je, qu'à faire une discussion exacte de chacun de ces points, et d'autres que je n'ajoute pas; il n'y a qu'à les bien peser; et on avouera que, de tous les faits historiques, nuls ne sont plus solidement appuyés, ni plus à couvert de la censure. Mais, encore une fois, cette perquisition, à qui doit-elle appartenir, et du ressort de qui est-elle, si ce ;i'est du ressort delà raison ? C'est à la raison d'éclaircir d'abord tout cela, de le vérifier, et d'en tirer des preuves authentiques en faveur de la religion.
III. Cependant, après m'être convaincu par là, et par cent autres motifs, que je dois m'en tenir à la loi de Jésus- Christ ; après m'être, pour ainsi dire, démontré à moi-même, par la voie du raisonnement, que c'est une loi divine, une loi que l'esprit de vérité, qui est l'esprit de Dieu, a dictée , après avoir conclu en général et par une conséquence nécessaire, que cette loi ne peut donc me tromper, et que je ne puis m'égarer en la suivant; que tout ce que cette loi m'enseigne est donc tel en effet qu'elle me l'enseigne, et que tout ce qu'elle me propose de dogmes à croire sont autant d'articles de foi auxquels je suis indispensablement obligé d'adhérer ; que de vaciller là-dessus et de demeurer un moment dans une suspension volontaire, ce serait donc un crime et une infidélité digne de la damnation éternelle; enfin, après avoir bien compris le grand oracle du prince des apôtres, que cette loi ayant été donnée aux hommes pour être la seule règle et de notre créance et de nos mœurs, il n'est point sous le ciel d''autre nom en vertu duquel nous miissions être sauvés, que le nom de Jésus-phrist (Agt. IV) ; du reste, si ma raison veut aller plus loin, et qu'elle prétende percer l'abîme des impénétrables mystères que la reli-^ion nous a révélés, mais dont elle nous a caché le fond, c'est là que la foi prend le dessus, qu'elle s'élève, qu'elle défend ses droits, qu'elle me met un voile sur les yeux, et me condamne à ne plus marcher que dans les ténèbres.
La raison a beau se récrier, cette raison également curieuse et présomptueuse ; elle a beau demander : Mais qu'est-ce que le mystère d'un Dieu en trois personnes, et de trois personnes dans un seul Dieu ? mais qu'est-ce que le mystère d'un Dieu fait homme sans cesser d'être Dieu; mortel et immortel tout ensemble, passible et impassible, réunissant dans une même personne toute la gloire de la divinité et toutes les misères de notre humanité ?mais qu'estce que le mystère d'un Dieu-Homme, réellement présent sous les espèces du pain et du vin dans le sacrement de nos autels? qu'est-ce que tout le reste ? Là-dessus la foi lui dit ce que Dieu à la mer: Tu viendras jusque-là, mais cest
îà même que tu Varrêleras : cest là que tu Iriseras tes flots et que tu abaisseras les enflures de ton orgueil (Job, XXXVIIl). Arrêt absolu, contre lequel une raison chrétienne n'a rien à exposer ni à répliquer. Elle y trouve même des avantages infinis : car c'est ainsi que l'homme, en faisant à Dieu le sacrifice de son corps par la pénitence, le sacrifice de son esprit par l'am ur, lui fait encore le sacrifice de son esprit par la foi. En sacrifiant à Dieu son corps par la pénitence, il honore Dieu comme souverainement équitable ; en sacrifiant à Dieu son cœur par l'amour, il honore Dieu comme souverainement aimable ; et en sacrifiant à Dieu son esprit par la foi, il honore Dieu comme souverainement infaillible et véritable.
Avantages par rapport à Dieu : mais de plus, à prendre la chose par rapport à l'homme et à sa tranquillité, il ne lui doit pas être moins avantageux d'avoir une règle qai seule arrête les vicissitudes perpétuelles de sa raison, lorsqu'elle est abandonnée à elle-même. Or, cette règle, c'est la foi. En effet, sans une foi soumise, toutes les lumières de ma raison, au lieu de me rassurer dans le choix d'un parti et de me mettre l'esprit en repos, ne serviront au contraire qu'à me jeter chaque jour dans de nouveaux embarras, et à me causer de nouvelles agitations. Car on sait combien la raison humaine, dès qu'on lui donne l'essor, est variable dans ses vues, et combien elle est féconde en idées toujours nouvelles que l'imagination lui suggère. De sorte qu'aujourd'hui nous pensons d'une façon et demain d'une autre ; qu'aujourd'hui un sentiment nous plaît, et que demain nous le rejetons ; qu'aujourd'hui une difficulté nous fait de la peine, et qu'elle n'est pas plutôt résolue qu'un autre doute vient bientôt après nous troubler : ce qui est surtout vrai en matière de religion, et ce qui est encore plus commun aux esprits vifs et pénétrants, aux prétendus sages et aux savants du siècle, qu'à des esprits simples et bornés. D'oii il arrive que nous demeurons dans une perplexité où l'on se prête à tout ce qui se présente, et Ton ne tient à rien. Saint Augustin nous le témoigne assez en
parlant de lui- même. Il cherchait la vérité, il en faisait son étude, il y employait toute sa philosophie : mais après bien des recherches, et après être tombé dans les erreurs les plus grossières, il était toujours flottant et incertain, et ne trouvait rien où il crût pouvoir se reposer : pourquoi ? parce qu'il ne prenait point d'autre guide que sa raison, et qu'elle ne lui suffisait pas pour tenir son esprit en arrêt, et pour le guérir de ses inquiétudes. De là tant de changements, tant de mouvements inutiles, tant de systèmes différents dont il se laissa préoccuper, et dont il ne revint que lorsqu'il pensa sérieusement à se convertir et à embrasser la foi. En quels termes s'explique-t-il là dessus dans ses Confessions, et déplore-t-il l'aveuglement où il avait vécu pendant plusieurs années ! Quelles actions de grâces rendil à Dieu, d'avoir rompu le charme d'une science profane qui lui fascinait les yeux, et de l'avoir réduit à la sainte ignorance d'une foi souple et docile !
Car si la raison se soumet à la foi ; si, dans une parfaite intelligence, elles se donnent mutuellement le secours qu'elles doivent recevoir l'une de l'autre, voilà le moyen prompt et immanquable de pacifier mon âme, et de me prémunir contre toutes les attaques dont je puis être assaiUi au sujet de la religion. De quelque doute que je sois combattu malgré moi, soit par la malice de l'esprit tentateur, soit par les discours d'une troupe de libertins, soit par les révoltes involontaires de ma raison et de son indocilité naturelle, je n'ai point de réplique plus courte ni plus décisive à faire, que celle de Jésus-Christ même au démon qui le vint tenter dans le désert : Il est écrit. Oui, il est écrit qu'il y a un premier Être, et qu'il n'y en a qu'un, éternel, invisible, tout puissant, par qui le monde a été créé, et par qui il est conservé et gouverné. Il est écrit que, dans cet être adorable et cette suprême divinité, il y a tout à la fois et sans confusion une unité de substance et une trinité de personnes. Il est écrit que de cette trinité de personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, le Fils, égal à son Père et envoyé de son Père, est venu sur la terre pour la rédemption des hom-
mes ; que, tout Dieu qu'il est et qu'il n'a jamais cessé d'être, il s'est fait homme lui-même, il a vécu parmi nous, il est mort sur une croix, il est ressuscité et monté au ciel. Il est écrit que ce nouveau législateur et ce sauveur, voulant demeurer avec nous jusqu'à la consommation des siècles, nous a laisssé sa chair sacrée et son précieux sang sous les apparences du pain et du vin; que nous offrons l'un et l'autre en sacrifice, et que l'un et l'autre, pour le soutien de nos âmes, nous sert, comme sacrement, de nourriture et de breuvage. 11 est écrit qu'il y aura un jugement où nous serons tous appelés, et que, dès maintenant, il y a une béatitude céleste, où les bons seront à jamais récompensés, et un enfer, où les pécheurs seront condamnés à un tourment sans mesure et sans fin : ainsi des autres articles qui me sont proposés comme des points de créance. Or, du moment que tout cela est écrit, c'est-à-dire que tout cela m'est révélé de Dieu ou de la part de Dieu, et que cette révélation m'est tellement notifiée par des motifs de crédibihté, qu'il serait contre le bon sens de n'en vouloir pas convenir, je ne demande rien de plus. Je rends à la foi, par mon obéissance, l'hommage qui lui est dû; je lui laisse prendre l'ascendant et exercer son empire. Dès qu'elle parle, je l'écoute, je ine tais, je crois, parce que je me sens assuré de tout ce qu'elle me dit. Autant qu'il me vient à l'esprit de questions, d'objections, de raisonnements où je me perds et que je ne puis démêler, autant de fois j'ai recours au sentiment de l'apôtre, et je me contente avec lui de m*écrier : 0 profondeur de la sagesse et de la science de Dieu t que ses jugements sont incompréhensibles, et que ses voies sont au-dessus de ce qu'on en peut découvrir ! car qui a pénétré dans les pensées du Seigneur et qui est entré dans son conseil (Rom. XI) ? Suivant ces principes et y demeurant ferme, je résous dans un mot toutes les difficultés, je dissipe tous les doutes, je me débarrasse de mille réflexions dangereuses et pernicieuses, du moins très-importunes et inutiles; j'agis en paix, et n'ai d'autre soin que de vivre chrétiennementseloalesmaximes et sous la direction de lafoi.
Mais comment croire ce que Ton ne comprend pas ? Esprit humain, ne te feras-tu point justice ? ne connaîtras-tu point ta faiblesse, et pour la connaître, ne te consulteras- tu point toi-même et ta propre raison? Car, à ne consulter que ta propre raison, qui ne voit pas, à moins qu'on ne soit dépourvu de toute lumière, combien il est déraisonnable et peu soutenable de ne vouloir pas croire une [chose parce qu'elle est au-dessus de nos connaissances, et qu'on ne la peut comprendre? Hé ! combien de choses existent dans toute l'étendue de l'univers, combien se passent sous nos yeux et nous sont certaines, sans que nous les comprenions? Parce que nous ne les comprenons pas, en sont-elles moins vraies? Parce qu'on n'a pas compris jusqu'à présent comme se fait le flux et le reflux de la mer, est-il un homme assez insensé pour douter de ce mouvement des eaux si régulier et si constant? Comprenons-nous bien les ouvrages de la nature, et combien y en a-t-il qui échappent à nos prétendues découvertes et à toute notre pénétration? Jugeons de là si nous devons être surpris que les mystères de Dieu soient hors de notre portée, et que nous ne puissions y atteindre, et jugeons encore de là même si c'est une juste conséquence de dire : Je ne dois point croire que cela soit, puisque je n'y conçois rien.
A Dieu ne plaise que je pense de la sorte, ni que j'ose, Seigneur, m'ingérer dans des secrets qui me sont présentement inconnus! Ce serait une présomption; et, selon la menace de votre Saint-Esprit, en voulant contempler de trop près votre majesté, je m'exposerais à être accablé de votre gloire. Le jour viendra, je l'espère ainsi de votre miséricorde, il viendra cet heureux jour où j'entrerai dans votre sanctuaire éternel, où vous vous montrerez à moi dans tout votre éclat, où je vous verrai face à face. D'une foi ténébreuse, vous me ferez passer à une clarté sans nuage et toute lumineuse. Mais jusque-là, jusqu'à ce jour de la grande révélation, vous me mettez à l'épreuve, et vous voulez que je vous cherche dans la nuit et par des voies sombres. Ce n'est pas, Seigneur, que vous réprouviez l^s
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lumières de ma raison; au contraire, vous me l'avez donnée comme un flambeau pour me guider; mais après en avoir fait l'usage convenable, vous m'ordonnez de lui fermer les yeux, de la réprimer, de l'assujettir, et de l'accorder par cette sujétion même avec la foi, qui doit avoir toujours la supériorité sur elle et la dominer. Vous l'avez ainsi réglé, Seigneur, et pour l'honneur de votre parole, et pour mon salut. De bon cœur, j'y consens. Je crois ce qu'il vous a plu de me faire annoncer, et je le crois précisément parce que vous l'avez dit : Je crois, mon Dieu ; mais en même temps j'ujoute, comme ce Père de l'Évangile, Fortifiez mon peu de foi (Marc. IX) ; car il me semble, en certaines conjonctures, qu'elle est bien faible cette foi, pour laquelle néanmoins je dois être en disposition de répandre mon sang. Vous la soutiendrez, ou vous me soutiendrez moi-même contre les plus violents assauts, et vous ne permettrez pas qu'un fonds si nécessaire et si précieux me soit enlevé.