I. OsAifif
idS ORAISON FUNÈBRE
Famour de ses sujets des ressources qui , en tarissant leurs biens, ne pouYaient épuiser leur zèle; conservant sur les princes issus de son sang, signalés par mille victoires » un pouvoir aussi absolu que sur le reste de ses sujets; voyant autour de son trône les enfants de ses enfants , le père d'une nombreuse postérité , le patriarche y pour ainsi dire , de la fomille royale» et élevant tout à la fois sous ses yeux les successeurs des trois règnes suivants. Jamais la succession royale n'avait paru plus affermie. Nous voyions croître au pied du trône les rois de nos enfants et de nos neveux. Hélas ! à peine en reste-t-il un pour nous-mêmes, et il n'est demeuré qu'une étincelle dans Israël. Hais ne hâtons pas ces tristes images, que la constance de Louis doit nous ramener dans la suite de ce discours.
Que ces jours de deuil paraissaient loin de nous en ce jour brillant où nous donnions des rois à nos voisins , et où l'Espagne même, qui depuis si longtemps usurpait une de nos couronnes, vint mettre toutes les siennes sur la tête d'un des petits-fils de Louis!
Ce fut ce grand jour qu'il parut, comme un nouveau Charlemagiie , établissant ses enfants souverains dans l'Europe ; voyant son trône environné de rois sortis de son sang, réunissant encore une fois , sous la race auguste des Francs , les peuples et les nations; faisant mouvoir du fond de son palais les ressorts de tant de royaumes; et devenu le centre et le lien de deux vastes monarchies, dont les intérêts avaient semblé jusque-là aussi incompatibles que les humeurs.
Jour mémorable ! il est vrai , vous ne serez écrit sur nos fastes qu'avec le sang de tant de Français que vous avez fait verser : les malheurs que vous prépariez nous ont rendu cette gloire hîste etamère : vos dons éclatants, en flattant notre vanité, ont humilié et pensé renverser notre puissance. L'Espagne ennemie n'avait pu nous nuire : l'Espagne alliée nous a accablés : nos disgrâces seront éternellement gravées autour de la couronne qu'elle a mise sur la tête d'un de nos princes. Mais si la Castille a vu notre joie modérée par nos pertes , elle ne verra jamais notre estime pour sa valeur et sa fidélité , et notre reconnaissance pour son choix , affaiblie.
J'avoue, mes frères , que la gloire des événements qui embel-
lit an règne est souvent étrangère au souverain : les rois ne sont grands que par les vertus qui leur sont propres : leurs succès les plus éclatants peuvent ne couvrir que des qualités fort obscures, et prouver qu'ils sont bien servis, plutôt que dignes de commander.
Mais ici nous ne craignons pas de dépouiller Louis de tout cet éclat qui l'environnait, et de vous le montrer lui-même. Quelle sagesse et quel usage des afTaires ! L'Europe redoutait la supériorité de ses conseils autant que celle de ses armes : ses ministres étudiaient sous lui l'art de gouverner; sa longue expérience mûrissait leur jeunesse , et assurait leurs lumières ; les négociations conduites par l'habileté , réussissaient toujours par le secret. Quel bonheur la réputation seule du gouvernement ne promettait-elle pas à la France, si nous eussions su nous contenter de la gloire et de la sagesse? Tous les rois voisins qui, en naissant, avaient trouvé Louis déjà vieilli sur le trône, se fussent regardés comme les enfants et les pupilles d'un si grand roi : il n'eût pas été leur vainqueur; mais il était assez grand pour mépriser les triomphes * ; et il eût été leur tuteur et leur père.
De ce fonds de sagesse sortait la majesté répandue sur sa personne ; la vie la plus privée ne le vit jamais un moment oublier la gravité et les bienséances de la dignité royale; jamais roi ne sut mieux que lui soutenir le caractère majestueux de la souve» raineté. Quelle grandeur , quand les ministres des rois venaient au pied de son trône ! quelle précision dans ses paroles ! quelle majesté dans ses réponses ! nous les recueillions comme les maximes de la sagesse , jaloux que son silence nous dérobât trop souvent des trésors qui étaient à nous ; et , s'il m'est permis de le dire, qu'il ménageât trop ses paroles à des sujets qui lui prodiguaient leur sang et leur tendresse.
Cependant, vous le savez, cette majesté n'avait rien de fih rouche : un abord charmant, quand il voulait se laisser approcher ; un art d'assaisonner les grâces , qui touchait plus que les grâces mêmes; une politesse de discours qui trouvait toujours à placer ce qu'on aimait le plus à entendre. Nous en sortions transportés , et nous regrettions des moments que sa solitude et
1. Jam Gaaar tanins «rat, nt posiet triQmpboi «ontemnere. Fumi*
ses occupations rendaient tous les jours plus rares. Nation fidèle, nous aimons de tout temps à voir nos rois, et les rois gagnent toujours à se montrer à une nation qui les aime.
Et quel roi y aurait plus gagné que Louis? Vous pouvez le dire ici à ma place, anciens et illustres sujets occupés autour de sa personne. Au milieu de vous ce n'était plus ce grand roi , la terreur de TEurope , et dont nos yeux pouvaient à peine soutenir la majesté; c'était un maître humain, facile, bienfaisant, affable : Téclat qui l'environnait le dérobait à nos regards; nous ne voyions que sa gloire, et vous voyiez toutes ses vertus.
Un fonds d'honneur, dé droiture, de probité, de vérité, qualités si essentielles aux rois, et si rares pourtant même parmi les autres hommes : un ami fidèle ; un époux , malgré les faiblesses qui partagèrent son cœur, toujours respectueux pour la vertu de Thérèse; condamnant, pour ainsi dire, par ses égards pour elle^ l'injustice de ses engagements, et renouant par l'estime un lien affaibli par les passions ; un père tendre , plus grand dans cette histoire domestique, qui ne passera peut-être point à nos neveux, que dans les événements éclatants de son règne, que les histoires publiques conserveront à la postérité.
Louis porta en naissant un fonds de religion et de crainte de Dieu, que les égarements même de l'âge ne purent jamais effacer. Le sang de saint Louis et de tant de rois chrétiens qui coulait dans ses veines; le souvenir encore tout récent d'un père juste; les exemples d'une mère pieuse; les instructions du prélat irrépréhensible qui présidait à son éducation ; d'heureuses inclinations, encore plus sûres que les instructions et les exemples, tout paraissait le destiner à la vertu comme au trône.
Mais hélas ! qu'est-ce que la jeunesse des rois? une saison périlleuse , où les passions commencent à jouir de la môme autorité que le souverain , et à monter avec lui sur le trône. Et que pouvait attendre Louis , surtout dans ce premier âge? L'homme le mieux fait de sa cour, tout brillant d'agréments et de gloire ; maître de tout vouloir , et ne voulant rien en vain ; voyant naître tous les jours sous ses pas des plaisirs nouveaux qui attendaient à peine ses désirs ; ne rencontrant autour de lui que des regards toujours trop instruits à plaire, et qui paraissaient tous réunis et conjurés pour plaire à lui seul ; environné d'apologistes des
passions, qui soufflaient encore le feu de la volupté « et qui cherchaient à effacer ses premières impressions de vertu , en donnant des titres d'honneur à la licence ; au milieu d'une cour polie, où la mollesse et le plaisir ont {rouvé de tout temps le se> cret de s'allier, et même d'aller de pair avec la valeur et le courage; et enfin, dans un siècle où le sexe, peu content d'oublier sa propre pudeur, semble même défier ce qui peut en rester encore dans ceux à qui il veut plaire.
Et cependant, de l'exemple du prince , quel déluge de maux dans le peuple ! Ses mœurs forment bientôt les mœurs publiques: l'imitation, toujours sûre de plaire et d'attirer des gi'âces, réconcilie l'ambition avec la volupté : les plaisirs, d'ordinaire gênés par les vues de la fortune, en facilitent les avenues, et en deviennent la plus sûre route : des écrivains profanes vendent leur plume à l'iniquité , et chantent des passions que le respect tout seul aurait dû ensevelir dans un éteruel silence : de nouveaux spectacles s'élèvent pour en faire des leçons publiques ; tout devient la passion du souverain.
rois des peuples, dit l'Esprit de Dieu! vous qui, assis sur votre trône, voyez avec tant de complaisance à vos pieds la multitude des nations, c'est à vous que j'adresse ces paroles : Ad vos^ reges^ sunt hi sermones mei*. Souvenez-vous que la .puissance vous a été donnée d'en haut, que l'usage en doit être saint, comme l'origine en est sainte; qu'un jugement très-dur est préparé à ceux qui sont établis pour commander aux autres, et qu'à l'étendue de l'autorité l'abondance du châtiment est presque toujours réservée.
Mais ici les miséricordes étemelles préparées à Louis commencent à se manifester. Dieu le prépare de loin à la vertu, en armant les premiers traits de son autorité contre les vices. L'usage barbare des duels, ancien reste de la férocité de nos premiers conquérants, que la religion et la politesse qu'elle met dans les mœurs n'avaient pu depuis modérer, que tant de rois avaient vainement condamné, et qui avait coûté tant de sang à la nation, fut aboli ; et Louis consacra le commencement de son règne par une action qui assure le repos et la tranquillité de tous les règnes à venir.