‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 118 sur 121 · I. Sap. ¥I, Z · texte numérisé non relu

I. Sap. ¥I, Z

m ORAISON FUNÈBRE

Dès la première démarche que Louis eut faite dans la voie de Dieu, il y marcha toujours d'un pas égal et majestueux. Un jour instruisait l'autre jour, et une nuit donnait des leçons sem^ blables à Tautre nuit. L'histoire de sa piété est l'histoire d'une de ses journées; et hors les événements inattendus, qui montraient en lui de nouvelles vertus, la vertu du premier jour fut celle du reste de sa vie.

Soins immenses du gouvernement, dont il portait presque tout seul le poids, vous n'interrompîtes jamais l'exactitude de ses devoirs religieux : jamais la vie de la cour, toujours inégale, parce qu'elle est oiseuse , ne dérangea la respectable uniformité de sa conduite ; et dans un lieu où le caprice et le loisir sont si ingénieux à varier les jours et les moments, Louis seul était le point fixe où tous les jours et tous les moments se trouvaient les mêmes; vertu rare, dans les princes surtout, que rien ne contraint, et en qui l'inconstance de l'imagination est sons cesse réveillée par le choix et la multiplicité des ressources.

La piété et la bonne foi des dispositions répondaient à l'exactitude des devoirs. Quelle profonde religion au pied des autels ! Avec quel respect venait-il courber devant la gloire du sanctuaire cette tète qui portait pour ainsi dire l'univers, et que l'âge, la majesté, les victoires, rendaient encore moins auguste que la piété ! Quelle terreur en approchant des mystères saints, et de cette viande céleste, qui fait les délices des rois ! Quelle attention à la parole de vie ! et, malgré les dégoûts et les censures d'une cour éclairée et difficile , quel respect pour la sainte liberté du ministère et pour les défauts mêmes du ministre! « Il nous en a dit assez pour nous corriger, » répondait-il à ceux de sa cour qui paraissaient mécontents de l'instruction. Quelle tendresse de conscience ! quelle horreur pour les plus légères transgressions ! Tout le bien qui lui fut montré, il l'aima; et s'il n'accomplit pas toute justice, c'est qu'elle ne lui fut pas toute connue. C'est la destinée des meilleurs rois; c'est le malheur du rang plutôt que le vice de la personne.

Mais l'épreuve la moins équivoque d'une vertu solide, c'est l'adversité. Et quels coups, ô mon Dieu ! ne prépariez-vous pas à sa constance ! Ce grand roi , que la victoire avait suivi dès le berceau , et qui comptait ses prospérités par les jours de son

GoQgle

règiie: ce roi» dont les entreprises toutes seules annonçaient toujours le succès» et qui jusque-là, n'ayant jamais trouvé d'obstacle, n'avait eu qu'à se défier de ses propres désirs; ce roi» dont tant d'éloges et de trophées publics avaient immortalisé les conquêtes, et qui n'avait jamais eu à craindre que les écueils qui naissent du sein même de la louange et de la gloire; ce roî, si longtemps maître des événements, les voit, par une révolu^ tion subite, tous tournés contre lui. Les ennemis prennent notre place ; ils n'ont qu'à se montrer, la victoire se montre avec eux; leurs propres succès les étonnent; la valeur de nos troupes a semblé passer dans leur camp; le nombre prodigieux de nos armées en facilite la déroute ; la diversité des lieux ne fait que diversifier nos malheurs; tant de champs fameux de nos victoires sont surpris de servir de thé&tre à nos défaites; le peuple est consterné; la capitale est menacée; la misère et la mortalité semblent se joindre aux ennemis : tous les maux paraissent réunis sur nous; et Dieu, qui nous en préparait les ressources , ne nous les montrait pas encore : Denain et Landrecies étaient encore cachés dans les conseils étemels. Cependant notre cause était juste : mais Tavait-elle toujours été ? Et que sais-je, si nos dernières défaites n'expiaient pas l'équité douteuse ou l'orgueil inévitable de nos anciennes victoires? Louis le reconnut; il le dit : < J'avais autrefois entrepris la

< guerre légèrement, et Dieu avait semblé me favoriser; je la

< fais pour soutenir les droits légitimes de mon petit-fils à la € couronne d'Espagne, et il m'abandonne; il me préparait cette c punition que j'ai méritée. > Il s'humilia sous la main qui s'appesantissait sur lui; sa foi ôta môme à ses malheurs la nouvelle amertume que le long usage des prospérités leur donne toujours; sa grande âme ne parut point émue : au milieu de la tristesse et de l'abattement de la cour, la sérénité seule de son auguste front rassurait les frayeurs publiques. Il regarda les châtiments du ciel comme la peine de l'abus qu'il avait fait de ses faveurs passées : il répara, par la plénitude de sa soumission, ce qui pouvait avoir manqué autrefois à sa reconnaissance, n s'était peut-être attribué la gloire des événements : Dieu la lui ôte , pour lui donner celle de la soumission et de la constance.

Hais le temps des épreuves n'est pas encore fini. Vous Favez frappé dans son peuple, ô mon Dieu ! comme David; vous le frappez encore comme lui dans ses enfouts : il vous avait sacrifié sa gloire, et vous voulez encore le sacrifice de sa tendresse.

I Que vois-je ici 1 et quel spectacle attendrissant même pour nos neveux, quand ils en liront Tbistoire ! Dieu répand la désolation et la mort sur toute la maison royale. Que de tètes augustes frappées ! que d'appuis du trône renversés ! Le jugement commence par le premier-né ; sa bonté nous promettait des jours heureux; et nous répandîmes ici nos prières et nos larmes sur ces cendres obères et augustes* Mais il nous restait encore de quoi nous consoler. Elles n'étaient pas encoris essuyées nos larmes, et une princesse aimable*, qui délassait Louis des soins de la royauté, est enlevée, dans la plus belle saison de son âge, aux cbarmes de la vie , à l'espérance d'une couronne, et à la tendresse des peuples qu'elle commençait à regarder et à aimer comme ses sujets. Vos vengeauces, ô mon Dieu ! se préparent encore de nouvelles victimes ; ses ^derniers soupirs soufflent la douleur et la mort dans le cœur de son royal époux ^. Les cendres du jeune prince se bfttent de s'unir à celles de son épouse; il ne lui survit que les moments rapides qu'il faut pour sentir qu'il l'a perdue; et nous perdons avec lui les espérances de sagesse et de piété qui devaient faire revivre le règne des meilleurs rois , et les anciens jours de paix et d'innocence.

Arrêtez , grand Dieu 1 montrerez-vous encore votre colère et votre puissance contre l'enfant qui vient de naître? voulezvous tark* la source de la race royale? et le sang de Gbarlemagne et de saint Louis , qui ont tant combattu pour la gloire de votre nom, est-il devenu pour vous comme le sang d'Acbab, et de tant de rois impies dont vous exterminiez toute la postérité?

Le glaive est encore levé, mes frères; Dieu est sourd à nos larmes, à la tendresse et à la piété de Louis. Cette fleur naissante, et dont les premiers jours étaient si brillants, est mois-

Page 1