NOTICE SUR FLÉCHIER
prose française. I^ poésie , à laquelle Fléchier s'était adonné avant de se montrer dans la chaire , et par laquelle il avait comme préludé à Téloquence, l'avait rendu très-sensible au charme qui résulte de l'heureux arrangement des paroles; on sent, en le lisant, qu'il avait commencé par être poète : rien n'est en effet plus utile à un orateur, pour se former Toreille , que de faire des vers bons ou mauvais, comme il est utile aux jeunes gens de prendre quelques leçons de danse pour acquérir une démarche noble et distinguée. Une teinte de pathétique se faisait sentir quand Fléchier prononçait ses oraisons funèbres : son action un peu triste, et sa voix un peu faible et traînante, mettaient l'auditeur dans la disposition convenable pour s'afOiger avec lui ; l'âme se sentait lentement pénétrée par l'expression simple du sentiment, et l'oreille par la molle cadence des périodes. Aussi était-il quelquefois obligé de s'interrompre lui-même dans la chaire , pour laisser un libre cours aux applaudissements ; non à ' ces éclats tumultueux dont retentissent nos spectacles profanes, mais à ce murmure universel et modeste que l'éloquence sait arracher à des auditeurs vivement émus.
L'éloquence de Fléchier l'appelait à l'Académie Française. Il y fut reçu le même jour que Racine ; il y parla le premier, et obtint de si grands applaudissements, qua l'auteur d'Andromaque et de Britannicus désespéra de pouvoir atteindre au même succès. Le grand poète fut tellement intimidé et déconcerté en présence de ce public qui tant de fois l'avait couronné au théâtre, qu'il ne fit que balbutier en prononçant son discours; on l'entendit à peine, et on le jugea néanmoins comme si on l'avait entendu. Sa chute, plus marquée encore par le succès de Fléchier, lui parut à lui-même si complète et si irréparable, que l'amour-propre d'auteur n'eut pas même en cette occasion sa ressource ordinaire, d'espérer à l'impression plus de justice : il supprima, sans regret et sans murmure, cette production infortunée.
Fléchier s'est aussi exercé dans le genre historique. L'histoire de Théodose , quoique écrite d*un ton qui s'éloigne de la simplicité historique , se fait lire avec intérêt. Il écrivit encore celle du ûmeux cardinal Ximenès. Cest là qu'il rapporte un trait qui seul vaut tout l'ouvrage. « Ce cardi- « nal, dit-il, avait pour principe qu'un particulier calomnié doit rare- « ment son apologie aux autres hommes , mais qu'un prince injuste- « ment accusé la doit toujours à ses sujets. »
Les talents de Fléchier furent récompensés comme l'étaient sous le règne de Louis XIV tous les talents; il fut nommé à l'évêché de Lavaur : « Je « vous ai fait un peu attendre une place que vous méritiez depuis long- « temps, » lui dit ce monarque, qui savait donner un nouveau prix à ses bienfaits par la manière dont il les accordait; « mais je ne voulais pas me
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priver sitôt du plaisir de vous entendre. » De Tévéché de Lavaur ii fat transféré à celui de Mmes; ce ne fut pas sans avoir résisté long* temps : il écrivit au roi une lettre touchante, pour lui faire agréer son refus. Louis XIV ne vainquit sa répugnance qu'en lui représentant qu'il aurait beaucoup plus de bien à faire dans sa nouvelle Église que dans celle qu'il avait tant de peine à quitter; qu'on lui offrait non de plus grandes richesses, mais un plus grand travail; et qu'un intérêt si puissant devait être pour lui la mesure et la règle de l'ambition. En effet, le diocèse de Nîmes était alors rempli de calvinistes, et par conséquent d'autant plus difficile à gouverner» qu'il fallait joindre au zèle de faire des conversions la patience qui sait les préparer et les attendre. L'édit de Nantes venait d'être révoqué ; la persécution violente que les réformés essuyaient agitait et échauffait toutes les têtes : il était nécessaire de donner pour pasteur, à ces âmes aigries et exaltées par l'idée du martyre, un prélat dont les lumières, l'éloquence et la douceur fussent également propres à détruire leurs préjugés et à calmer leurs murmures. Per^ sonne n'en était plus capable que Fléchier : aussi remplit-il les espérances qu'on avait conçues de sa sagesse et de ses talents ; il fit plus de prosélytes par sa modération, que l'intendant de la province par ses rigueurs.
La charité qu'il exerçait envers la partie de son troupeau séparée de l'Église se faisait encore plus sentir à celle qui , dans le sein de l'Église même, avait besoin de son indulgence et de ses secours. Une malheureuse fille, que des parents barbares avaient contrainte à se faire religieuse, mais à qui la nature donnait le besoin d'aimer, avait eu le malheur de se permettre ce sentiment que lui interdisait son état, le malheur plus grand d'y succomber, et celui de ne pouvoir cacher à sa supérieure les déplorables suites de sa fisiiblesse. Fléchier apprit que cette supérieure l'en avait punie de la manière la plus cruelle en la faisant enfermer dans un cachot, où, couchée sur un peu de paille, réduite à un peu de pain qu'on lui donnait à peine, elle attendait et invoquait la mort comme le terme de ses maux. L'évéque de Nîmes se transporta dans le couvent , et, après beaucoup de résistance, se fit ouvrir la porte du réduit affreux où cette infortunée se consumait dans le désespoir. Dès qu'elle aperçut son pasteur, elle lui tendit les bras comme à un libérateur que daignait lui envoyer la miséricorde divine. Le prélat, jetant sur la supérieure un regard d'horreur et d'indignation : « Je devrais, lui dit-il , si je n'écoutais que la justice humaine, « vous faire mettre à la place de cette malheureuse victime de votre bar- « barie , mais le Dieu de clémence, dont je suis le ministre, m'ordonne c d'user, même envers vous, de l'indulgence que vous n'avez pas eue pour « elle. Allez; et, pour votre unique pénitence, lisez tous les jours dans c l'Évangile le diapitre de la femme adultère. » Il fit aussitôt tirer la