JULIE-LUCINE D'ANGENNES DE RAMBOUILLET
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Mesdames,
Le plus sage de tous les rois, éclairé des lumières de l'esprit de Dieu, inspiré de laisser à la postérité le porStiit d'une femme héroïque, nous la représente reyètue de force et de bonne grftce;^ occupée à de grandes choses, sans sortir de la modestie de son sexe ; comblée des biens mêmes de la fortune ; mais toujours prête à les répandre dans le sein des pauvres; pénétrée de la crainte de Dieu, et convaincue de la vanité des
i. Jalie-LiieiiM d*Aiigauiet de Rambouillet, que Fléebier compare l U femme forte des Éei^ tnes, Baqniieik 1607» et ftit U qoatrième flUe de Gharke d*Angeiinei, maïqatode EambodUet, marié en 1600 1 Gatheriaê de ViTOone : aee troia KBiuaembraaiàreiit U profeaaioa leUgieue; et c'est en préseDce de deux d*e&tre elles» mesdames les abbesses de Saint-ÉtieDiie de Reims, et d Hyères, que toi prononcée son oraison funèbre. Son père, qui en 16t7 avait été enyoyé en ambassade i Tnrin, ponr travailler à réconcilier laJSavoie avec l*Espagne, moomt i Paria, en 1652, cbevalier des ordres dn roi, conseiller d*État et maréchal de camp : treise ans après, en 1665, elle perdit sa mère, dont die retrait les raiea qualitée et les éminenles vertos : Catherine de Vmma0,qai ouvrit dans son hùtel de BambonUletui aaile au lettrée naimantas, était en efet one des fbmmee dont le mérite a le pins honoré lenr sexe.
Cette oraison funèbre a été prononcée en présence de madame Tabbeaie de Saini-Élleime de Beime, et de AidmM rabbeiae d^HyèiM^ aeeacnit, an régliie de rabbaye d^Hyèra^, k t JaaviavlOOS.
s ORAISON FUNÈBRE
grandeurs humaines; tirant sa gloire d'une solide yertu, et non de Téclat trompeur d'une fragile beauté; mourant avec un visage iranquille et riant : digne d'être reçue dans le ciel , où elle se présente accompagnée de ses bonnes œuvres, et chargée des trésors d'honneur et de grâce qu'elle a amassés; digne enfin après sa mort des regrets et des louanges de son époux» après avoir mérité sa tendresse el sa confiance pendant sa vie. Mais avant que de nous dépeindre cette femme forte et courageuse, il nous avertit qu'il est difficile de la rencontrer ; il nous en donne une idée, mais il semble qu'il n'en ait jamais trouvé d'exemple. Il la forme dans son imagination; et, doutant qu'elle se puisse trouver dans la nature, il s'écrie : Qui est-ce qui la trouvera ? Mulierem fortem quis inveniet?
Mais cette haute vertu qu'il a cherchée avec si peu de succès , et dont il semble que son siècle n'était pas capable , s'est rencontrée en la personne de l'illustre Julie-Lucine d'Angennes de Rambouillet, duchesse de Montausier. Dans tout le cours de sa vie et de ses actions, elle a exprimé ce parfait original par sa générosité naturelle, par le bon usage des biens et de la faveur, par la connaissance de son néant et de la grandeur de Dieu, par son aveu sincère des faiblesses et des vanités humaines, par une mort douce et tranquille, par le regret universel de tous ceux qui l'avsfTent connue. Que Salomon ait désespéré de la trouver cette femme forte et courageuse , nous pouvons nous vanter de l'avoir trouvée.
Mais, hélas! ces pieux devoirs que l'on rend à sa mémoire, ces prières, ces expiations, ce sacrifice, ces chants lugubres qui frappent nos oreilles, et qui vont porter la tristesse jusque dans le fond des cœurs ; ce triste appareil des sacrés mystères ; ces marques religieuses de douleur, que la charité imprime sur vos visages, me font souvenir que vous l'avez perdue. Tout l'éclat de sa fortune est donc réduit à la célébration d'une pompe funèbre ! De tout ce qu'elle était , il ne vous reste plus que cette funeste pensée, qu'elle n'est plus. Cette amitié même, et ce nom de sœur, que la chair et le sang vous rendaient si doux, sont retournés dans leur principe, et se sont perdus dans le sein de la charité de Dieu. Il ne vous reste que le déplaisir de sa perte et la mémoire de ses vertus; et vous ne pouvez que
trop redire désormais les paroles de mon texte : c Qui trouvera maintenant une femme forte ? »
Quand je considéré pourtant que les chrétiens ne meurent point; qu'ils ne font que changer de vie; que l'apôtre nous avertit de ne pas pleurer ceux qui dorment dans le sommeil de paix, comme si nous n'avions point d'espérance; que la foi nous apprend que l'Église du ciel et celle de la terre ne font qu'un corps; que nous appartenons tous au Seigneur, soit que nous mourions, soit que nous vivions, parce qu'il s'est acquis par sa résurrection et par sa vie nouvelle une domination souveraine sur les morts et sur les vivants; quand je considère, dis-je , que celle dont nous regrettons la mort est vivante en Dieu, puis-je croire que nous l'ayons perdue? Non, non, c'est assez pleurer sa séparation , il est temps de penser à son bonheur : la douleur doit céder à la foi , et la compassion naturelle doit faire place à la consolation chrétienne.
Je prétends vous remettre aujourd'hui devant les yeux sa vie mortelle , afin de vous persuader de son immortalité bienheureuse. Je veux retracer dans votre mémoire les grâces que Dieu lui a faites, afin que vous louiez la miséricorde qu'il vient de lui faire. Autant de vertus qu'elle a pratiquées sont autant de sujets de confiance en la bonté de Dieu , qui se plaît à récompenser ceux à qui il inspire de le servir. Partagez donc avec moi les trois états différents de sa vie. Examinez sa sagesse dans une condition privée , sa modération dans les plus grandes dignités de la cour, et sa patience dans une longue et ennuyeuse maladie. Admirez cette femme forte qui résiste aux faiblesses de son sexe dès son enfance, à l'orgueil dans sa plus grande élévation , à la douleur dans le temps de son abattement et dé sa mort même. Voilà tout le sujet de ce discours. Je n'ai besoin ni de paroles étudiées, ni de figures excessives, ni de louanges flatteuses. Je suis en la présence du Dieu de la vérité ; je parle à des âmes pures et sincères, qui ont horreur du soupçon même de la vanité et du mensonge ; et je vous propose les vertus d'une vie dont je déplore en même temps la misère et la fragilité.
Si j'avais à parler devant des personnes que l'ambition ou la fausse gloire attachent au monde , je m'accommoderais à leur
faiblesse et à la eoutume; et, releyaot la naisBanpe de notre illustre duchesse , oj'irais leur chercher dans Thistoire ancienne les sources de la noble famille d'Antennes, dont la gloire, la grandeur et Fancienneté sont assez connues. Je descendrais jusqu'aux derniers siècles , où l'on a vu tout à la fois cinq frères de celte illustre maison , trois cheyaliers des ordres du roi , un cardinal et un évëque, tous ambassadeurs en même temps, qui remplissaient de l'éclat de leurs vertus diflërentes presque toutes les cours de TEurope. Je leur dirais que son aïeule, Julie Savellie, était sortie d'une des- plus anciennes fomilles d'Italie; qu'elle comptait des rois, des conquérants, des souverains pontifes pour ses ancêtres, et trois de nos rois pour ses alliés. Je les exciterais après insensiblement à imiter les vertus de celle dont ils auraient révéré la noblesse; et, feisant semblant de flatter leur vanité, je leur insinuerais des exemples de modéralion et de sagesse.
Hais oserais-je, Mesdames, vous entretenir d*une gloire à laquelle vous avez renoncé? Ne sais-je pas qu'ayant abandonné le monde pour mener une vie plus sainte et plus cachée dans la retraite, vous ne prétendez plus qu'à l'honneur d'être de la famille' de Jésus-Christ? Il suffit de vous dire qu'il y a une noblesse d'esprit plus glorieuse que celle du sang, qui inspire des sentiments généreux et une louable émulation, et qui fait descendre par une heureuse suite d'exemples les vertus des pères dans les enfants. La sage Julie d'Angennes semblait avoir recueilli cette succession spirituelle; et cette gloire qui donne ordinairement de l'orgueil et de la fierté , ne lui donna que des sentiments modestes, et des désirs ardents d'assister ceux qui pouvaient avoir besoin de son secours.
Que si elle sut régler les mouvements de son cœur, elle ne régla pas moins les mouvements de son esprit. Qui ne sait qu'elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues ; qu'elle eut de la sagesse en un temps où l'on n'a presque pas encore de la raison; qu'on lui confia les secrets les plus importants dès qu'elle fut en âge de les entendre ; que son naturel heureux lui tint lieu d'expérience dès ses plus tendres années, et qu'elle fut capable de donner des conseils en un temps où les autres sont à peine capables d'en recevoir?
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Une si heureuse naissance la rendit d'abord la passion de tout ce quMl y avait de vertueux et d'élevé daq^la cour : on se fit honneur d'avoir part en son amitié; elle eut le bonheur de plaire à des reines. Des princesses d'un mérite extraordinaire, des dames que la faveur élevait presque au rang des princesses, la désirèrent à l'envi pour favorite ; et telle fut son adresse , que , sans user d'aucun art indigne de son grand courage , elle se conserva toujours dans leur confidence, du consentement même de celles qui auraient pu la lui disputer : tant son esprit avait de charmes , tant elle était élevée au-dessus même de l'envie.
Quand la nature ne lui aurait pas donné tous ces avantages», elle aurait pu les recevoir de l'éducation; et, pour être illustre, il suffisait d'avoir été élevée par madame la marquise de Rambouillet. Ce nom, capable d*imprimer du respect dans tous les esprits où il reste encore quelque politesse; ce nom, qui renferme je ne sais quel mélange de la grandeur romaine et de la civilité française; ce nom, dis-je, n'est-il pas un éloge abrégé et de celle qui l'a porté, et de celles qui en sont descendues? C'était d'elle que l'admirable Julie tenait cette grandeur d'âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cette piété sincère, cet esprit sublime, et cette parfaite connaissance des dioses qui rendirent sa vie si éclatante.
Vous dirais-je qu'elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit, et qu'elle en discernait les traits les plus délicats? que personne ne savait mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimait? qu'on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue? Souvenez-vous de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération , où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Artenice \ où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut là que , tout enfant qu'elle était, elle se fit admirer de tous ceux qui étaient eux-mêmes l'ornement et Tadmiratiou de leur siècle.
i. Vom que les hatntués de Tbôtel de Rambouillet donnaient à Julie d'Angennet.
Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l'esprit et de la vivante d'abuser des grâces qu'elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations , de réduire tout à leur sens, et d'exercer un empire tyrannique sur les opinions. L'affectation , la hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments; et l'esprit qui les retiendrait dans les bornes de la modestie, s'il était solide, les porte, ou à des singularités bizarres, ou à une vanité ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous foisons aujourd'hui J'éloge? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile, plus accommodant? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies ? Était-elle éloignée de la cour, on eût dit qu'elle était née pour les provinces. Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu'elle était faite pour la cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité des choses et pour entretenir la charité, et croyait que c'était n'avoir point d'esprit que de ne point l'employer, ou à s'instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain.
En effet, qu'est-ce que l'esprit, dont les hommes paraissent si vains? Si nous le considérons selon la nature, c'est un feu qu'une maladie et qu'un accident amortissent sensiblement, c'est un tempérament délicat qui se dérègle, une heureuse conformation d'organes qui s'usent, un assemblage et un certain mouvement d'esprits qui s'épuisent et qui se dissipent ; c'est la partie la plus vive et la plus subtile de l'Ame qui s'appesantit, et qui semble vieillir avec le corps; c'est une finesse de raison qui s'évapore, et qui est d'autant plus faible et plus sujette à s'évanouir, qu'elle est plus délicate et plus épurée. Si nous le considérons selon Dieu, c'est une partie de nous-mêmes plus curieuse que savante, qui s'égare dans ses pensées; c'est une puissance orgueilleuse qui est souvent contraire à l'humilité et à la simplicité chrétienne, et qui, laissant souvent la vérité pour le mensonge, n'ignore que ce qu'il faudrait savoir, et ne sait que ce qu'il faudrait ignorer.
Cette généreuse fille se mit au-dessus des opinions vulgaires. Parmi les erreurs et les faux jugements du monde, elle s'appliqua à découvrir ce point de vérité qui tait regarder la vanité
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des choses humaines; et c'est d'elle que le Sage semble avoir dit que ses lumières ne s'éteindraient point^ dans la nuit, non extinguetur in noete lucema ejus*. On estime les biens: elle a cru qu'il foUait les recevoir de la Providence, et les communiquer par la charité. On recherche les honneurs : elle a jugé qu'il suffisait de s'en rendre digne. On s'attache à la vie : elle l'a méprisée dès qu'elle a pu la connaître.
Agréez, Mesdames, que je m'arrête à ces dernières paroles; que je me serve de toute votre attention, et que je loue ici une de ses actions célèbres, où la force d'esprit et la charité chrétienne ont également éclaté. Dieu, qui imprime de temps en temps la terreur de ses jugements dans les cœurs des hommes par des punitions publiques, affligea la capitale de ce royaume d'une maladie contagieuse^ : la corruption se répandit d'abord sur le peuple; elle passa dans les maisons des grands; elle approcha du palais des rois; elle n'épargna pas votre famille, et vous enleva un frère dans un Age encore tendre, presque sous les yeux de votre charitable mère. Hélas I suis-je destiné à rouvrir toutes les plaies de votre famille ? et de combien de morts faut-il vous renouveler le souvenhr à l'occasion d'une seule ! Ce fut en cette rencontre que cette ûUe forte et courageuse donna un exemple mémorable de m fermeté. La frayeur de la mort ne lui fit point abandonner sa maison ; elle voulut assister ce frère mourant, sans craindre ces souffles mortels qui portent le poison dans les cœurs.
Tous savez l'horreur qu'on a de recueillir ces soupirs contagieux, qui sortent du sein d'un mourant pour faire mourir ceux qui vivent. Le mal qui consume l'un menace les autres : le danger est presque égal en celui qui soufTre et en celui qui l'assiste; et l'on ne peut avoir, en servant ces sortes de malades, que la malheureuse consolation de les voir mourir, ou la triste espérance de les survivre de quelques jours. La nature en cette occasion relâche beaucoup de ses droits et de ses obligations ordinaires. Les lois de la chair et du sang ne sont pas si fortes que l'horreur d'une mort presque inévitable. La religion même dispense de ces funestes devoirs ceux qui n'y sont pas engagés