‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 6 sur 121 · I. PSALM., LUI, I · texte numérisé non relu

I. PSALM., LUI, I

48 ORÂIBON FUNÈBRE

En effet, il n'y a rien de si aimable que l'enfance des princes destinés à Tempire, lorsqu'ils donnent des marques d'un naturel heureux. On voit en eux des rayons de la majesté de Dieu, tempérés des ombres de la faiblesse des hommes. Ce sont des soleils dans leur orient, qui réjouissent les yeux, et qui ne les éblouissent pas encore : chacun cherche sur leur visage des présages de son bonheur à venir. On croit trouver dans toutes leurs petites actions les fondements des espérances publiques. Hs sont d'autant plus aimés, qu'ils n'ont rien qui les fasse craindre ; et ils régnent d'autant plus fortement dans les cœurs, qu'ils ne régnent pas encore dans leurs États.

La majesté des rois inspire plus de respect que de tendresse. C'est une espèce de religion civile et de culte politique, qui nous fait révérer ces traits que la main de Dieu a gravés sur le front de ceux à qui il daigne communiquer sa puissance. Us ont beau descendre jusqu'à nous, nous n'oserions nous élever jusqu'à eux. Quoiqu'ils soient les pères des peuples , ils en sont les maîtres et les souverains. Quelque faiblesse qu*ils puissent avoir, rhomme se cache, pour ainsi dire, sous le monarque; et quelque bonté qu'aient les rois, ils ont toujours l'éclat et la pompe de la royauté. Mais lorsqu'ils n'ont que ces agréments que Tftge donne, qu'on ne voit dans leurs yeux et sur leur visage que des traits de douceur et dUnnocence , qu'ils sont encore assez do« ciles pour entendre la vérité, et qu'au lieu d'une grâce, qu*un ancien' disait que Dieu donne à chaque souverain pour tempérer l'austérité du commandement, il semble que toutes les gr&ces ensemble les accompagnent : alors il se fait des impressions d'amour et de tendresse dans les cœurs de ceux qui les voient, et beaucoup plus de ceux qui les gouvernent, et qui doivent être les instruments de la félicité publique.

Y eut-il jamais de gouvernante plus zélée? Y eut-il jamais de jeune prince plus aimable? Jugez par là combien cette séparation lui fut sensible. Elle ne put s'en consoler que par l'obéissance qu'elle rendait au plus grand et au plus sage de tous les rois, et par l'honneur qu'elle avait de passer au service de la plus grande et de la plus pieuse reine du monde.

Mais, hélas ! il fallait se préparer à des séparations bien plus

t. Xénophon

sensibles. mort! cruelle mort! que ne lui laissais-tu plus longtemps le plaisir de voir le fruit de ses travaux 1 Que nVt-elle vu accomplir la plus grande partie de ses espérances ! Que n*at-elle vu éclater ces grandes qualités dont elle avait formé les principes! Belle âme, qui reposez maintenant dans le sein de la paix et du repos éternel, je sais que c'est presque la seule douceur qui vous a fait souhaiter de vivre. Mais s*il vous reste encore quelque sentiment pour le monde que vous avez quitté, pensez que ces vertus naissantes se fortifient; que votre ouvrage se perfectionne tous les jours; qu'une partie de vous-même achève ce que vous avez commencé; que votre illustre époux emploie à cette éducation si importante cet esprit que vous avez tant estimé , cette &me qui est encore unie si étroitement à la vôtre , ce cœur où vous êtes encore vivante , et que, dans la douleur de vous avoir perdue, il a la consolation de trouver encore quelque chose de vous dans Tesprit et dans les actions de cet admirable enfanf qu'il élève.

Pourquoi interrompre, Mesdames, par ces idées funestes, la relation glorieuse de ses honneurs et de ses charges? Ce serait ici le lieu de vous la représenter dans le plus grand éclat de sa vie, honorée de Festime et de la confiance de ses maîtres, comblée de toutes les grâces qui pouvaient tomber sur sa personne ou sur sa famille, suivie de tous ceux qui reconnaissaient le mérite, ou qui adoraient la faveur. Hais je sais qu'elle n'a jamais mis sa confiance qu'en Dieu seul; et je me souviens que je parle à des épouses de Jésus-Christ, qui mènent une vie humble et pénitente, et pour qui toute grandeur humaine n'est que vanité. Ne pensons donc à cette gloire, à cet éclat, à ces dignités ,^que pour connaître le bon usage qu'elle en a fait.

Les honneurs sont institués pour récompenser le mérite, pour exercer la sagesse, et pour être des occasions de Taire du bien : aussi ils n'appartiennent de droit qu'à des âmes modérées, justes, charitables, qui les reçoivent sans empressement, qui les possèdent sans orgueil, qui les retiennent sans intérêt. Mais l'esprit du monde en a perverti le véritable usage. On les brigue sans les mériter; on en abuse quand on les a obtenus; on n'en veut jouir que pour soi quand on les possède. L'ambition les acquiert par des voies même criminelles; la vanité les regarde comme

des préférences et des distiuclions du reste des hommes; et Finjustice fait qu'on en retient tout le fruit qui devrait se communiquer aux autres. Notre illustre duchesse a évité ces écueils. Elle n'a pas recherché les honneurs, quoiqu'elle les ait mérités. Elle ne s'est pas toujours servie de toute l'autorité qu'elle aurait pu prendre» du moins elle a employé tout son crédit pour assister tous ceux qui ont eu besoin de son secours.

Si la grandeur efla tranquillité de son âme avaient été moins connues, je vous dirais seulement qu'elle n'a employé aucun de ces artifices que les ambitieux appellent la science du monde et le secret de parvenir, et qu'elle ne s'est insinuée à la cour ni par de pressantes sollicitations , ni par de lâches flatteries. Mais je puis passer plus avant, et dire qu'elle a élevé son esprit au-dessus des fausses idées des hommes ; qu'elle a regardé sans envie ce qui était au-dessus de sa fortune, comme elle a vu sans mépris tout ce qui paraissait au-dessous d'elle ; qu'elle a recherché la vertu pour elle-même, et non pour son éclat et pour ses récompenses; et qu'enfin les honneurs l'ont trouvée, sans qu'elle ait eu le soin de les chercher.

Rappelez dans votre mémoire, Mesdames, les commencements de ses emplois. Elle était accablée d'une dangereuse maladie : et comment eût-elle &it des vœux pour sa fortune, elle qui n'en faisait presque pas pour sa guérison? Eût-elle eu des prétentions pour la gloire de la terre , lorsqu'elle approchait si fort de celle du ciel? Pouvait-on briguer pour elle des charges, lorsqu'on était assez occupé à lui conserver un reste de vie? On ne demandait pas de si grandes prospérités; c'était assez de ne la point perdre ; et, dans le danger où elle était, on n'avait à solliciter que le ciel pour elle. Dieu exauça les vœux de sa famille , , en même temps qu'il exauçait ceux de la France. Il fit naître un prince qui devait être l'héritier de ce grand royaume : il empêcha de mourir celle que sa providence avait destinée pour sa gouvernante.

Ce n'est pas assez que d'entrer ainsi dans les honneurs, si l'on n'en use avec modération quand on les possède. Ceux qui savent régler leurs désirs ne règlent pas toujours leur autorité. L'orgueil , qui est presque insépai^Ie de la faveur, est un poison pénétrant et subtil qui se glisse insensiblement dans l'âme des

grands; et ceux mêmes qui n'étaient pas ambitieux dans une condition médiocre deviennent quelquefois insolents lorsqu'ils se trouvent dans une plus grande élévation. Mais l'admirable Julie ne se laissa point éblouir à l'éclat des dignités du siècle. Plus elle fut élevée, plus elle parut modeste. Elle connaissait le fond de la vanité ; et pleine de ces réflexions judicieuses qui fortifient l'esprit contre les fausses opinions du monde : c Qu'est- « ce que nous fiedsons, disait-elle un jour, et qu'est-ce que nous c prétendons avec notre orgueil? Toutes nos charges tomberont < bientôt avec nous ; la mort confondra les cendres de celles qui c brillent à la cour, et de celles qui sont obscures dans la retraite; c et toute la différence ne va qu'à quelques titres de plus ou de c moins dans nos épitaphes. » Toute son étude était d'employer utilement son crédit; et l'on peut dire d'elle qu'ayant eu, selon le monde, des sujets, et souvent des occasions favorables de se ressentir des injustices qu'on lui avait faites, elle a toujours sacrifié ses ressentiments, et n'a jamais voulu nuire, non pas même à ceux qu'elle pouvait croire ses ennemis, ou , pour mieux dire, ses envieux.

Comment aurait-^lle voulu nuire , elle dont le propre caractère était d'être bienfaisante , et qui, pour me servir des termes d*un célèbre Romain ^ ne paraissait pas tant une dame mortelle qu'une divinité favorable à tous les malheureux? Elle savait que ceux qui ont accès auprès des rois doivent ^ selon leur pouvoir» leur présenter les supplications et les larmes de leurs sujets, comme font ces anges de paix, qui portent vers le trône de Dieu les vœux des justes et les encens de leurs sacrifices. Elle savait que les grands sont d'autant plus les images de Dieu, qu'ils ont plus de moyens de bien faire , et qu'ils né sembent être nés que pour exercer la charité. Elle savait enfin qu'on a besoin d'intercession et de faveur à la cour, où les injures sont plus fréquentes que les bienfaits , où l'on méprise ceux que la fortune a abandonnés, où toute l'envie attaque les puissants , et nulle pitié n'assiste les faibles, et où l'on croit faire grftce à des malheureux, quand on n'achève pas de les opprimer.

Elle aimait mieux employer son crédit pour les intérêts des%

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