‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 7 sur 121 · Yauk. Max., lib. iv, 8, extr · texte numérisé non relu

Yauk. Max., lib. iv, 8, extr

n ORAISON FUNÈBRE

autres que de le ménager pour les siens propres. La crainte de faire des ingrats, ou le déplaisir d'en avoir trouvé, ne l'ont jamais empêchée de faire du bien. Fallait-il appuyer une prétention raisonnable, faire connaître un mérite caché, obtenir une grâce douteuse, donner de bonnes impressions d*une fidélité rendue suspecte, faire valoir un service rendu, adoucir une faute pardonnable, donner un avis salutaire, procurer un petit établissement ; elle était toujours prête à solliciter : semblable h ces fleuves qui, roulant leurs flots avec majesté, arrosent des terres stériles et sèches, et, recueillant des eaux qui se perdaient dans les campagnes, vont porter à la mer leur tribut, et celui des ruisseaux dont ils sont grossis.

Sa manière de faire du bien était toujours plus agréable que le bienfait. Elle écoutait , sans se rebuter, les importuns mêmes, et les grâces accompagnaient jusqu'à ses refus. Sa sagesse lui faisait choisir les moments favorables pour demander; et je dis d'elle ce que le Sage a dit de la femme forte, qu'il y avait une loi de douceur qui conduisait sa langue, et un esprit de prudence et de discernement qui réglait toutes ses paroles : Os suum aperuit sapientia^ et lex clementiœ in lingua ejus*. Aussi lorsque Dieu l'a retirée de ce monde, où il l'avait rendue si utile, et où sa mémoire est en bénédiction; en un temps où chacun juge de son prochain avec liberté , où l'on fait le recueil des bonnes et des mauvaises qualités de ceux qui meurent, et où chacun , retraçant dans son esprit les sujets qu'il a de s'en louer ou de s'en plaindre selon ses passions , fait leur épitaphe à sa mode; que de regrets sincères! que d'éloges non suspects ! que de témoignages publics d'estime et de reconnaissance! Ceux dont elle a présenté les vœux ou les plaintes ofTrent pour elle de tous côtés les sacrifices de leurs larmes ou de leurs prières. Les familles qu'elle a assistées^ et qui lui doivent le repos dont elles jouissent, lui souhaitent incessamment le repos éterilel devant Dieu. Les villes les plus nombreuses assemblent leurs peuples pour lui rendre pompeusement des devoirs funèbres. Les provinces qu'elle a autrefois édifiées par sa piété et par les aumônes qu'elle y a répandues, retentissent du bruit de ses

t. Pmy,xxxi, 26.

louanges. Les prêtres offrent pour elle le sacrifice de Jésus- Christ sur les autels, et les pauvres qu'elle a secourus demandent à Dieu pour elle la miséricorde qu'elle leur a faite.

Auriez-vous pensé. Mesdames, vous qui avez connu les dangers du monde dès votre enfance , et qui en avez craint la corruption, qu'on en pût faire un si bon usage , et qu'on pût tirer les moyens de son salut de cet éclat et de cette abondance, qui sont si souvent des occasions de malheur et de ruine pour les &mes? Ne croyez pas pourtant que, pour consoler ou pour flatter votre douleur, je veuille exagérer la vertu de celle que vous pleurez, et la justifier elle et le monde tout ensemble. A Dieu ne plaise que je cherche des matières d'éloges aux dépens de la vérité , et que par une fausse complaisance je t&che d'accorder l'esprit du siècle et l'esprit de Jésus^hrist contre les règles de l'Évangile!

Je sais que sa vie a été réglée ; mais peut-elle avoir été assez pure, assez dégagée, assez chrétienne? Dieu l'a délivrée des grands dérèglements qui sont presque inséparables de la faveur et de la fortune; mais a-t-elle évité ces faiblesses attachées & la nature , ces désirs séculiers dont parle saint Paul , ces considérations humaines, ces intentions demi-bonnes, demi-mauvaises, ces molles condescendances, cette inutilité de vie, ces afTections tièdes pour son salut? a-t-elle été exempte de ces défauts qui sont inévitables dans le monde , où la cupidité domine sur les âmes les plus désintéressées, où les esprits les plus fermes sont entraînés par l'exemple et par la coutume , où , si l'on ne se perd, au moins on s'égare souvent, et si Ton ne refuse son cœur à Dieu , au nioins on le partage entre lui et les créatures?

Ainsi, quelques vertus que nous ayons remarquées, je craindrais encore pour elle. Mais, outre qu'elle a passé ces années dangereuses auprès d'une reine aussi illustre par sa piété que par son rang et par sa naissance, qui est plus souvent au pied des autels que sur le trône, et de qui l'on peut apprendre des vertus capal)les de sanctifier la cour même , je considère qu'elle a racheté ses péchés par les aumônes qu'elle a répandues secrètement dans le sein des pauvres , et qu'elle les a expiés par une longue pénitence qu'elle a soutenue avec beaucoup de force. Cest la troisième partie de ce discours.

Si rUIustre duchesse dout nous ayons vu les prospérités eût fini ses jours dans les plaisirs et dans la joie du siècle ; si , tout éblouie de Véclat de sa fortune , elle fût entrée dans Thorreur et dans les ténèbres du tombeau ; si, sortant du palais des rois, elle se fût trouvée devant le tribunal de Dieu, je ne parlerais de sa mort qu*eu tremblant, et je vous exciterais à la pleurer, dussiez-vous interrompre le cours de cet éloge funèbre par vos soupirs et par vos larmes.

Je sais bien que TÉglise, qui connaît le prix et FefQcace du sang de Jésus-Christ, ne désespère jamais du salut de ceux qui meurent dans sa foi et dans l'usage de ses sacrements; que Dieu exerce, quand il veut, ses jugements de miséricorde sur ses élus; qu'il a des grâces vives et pénétrantes qui consument en peu de temps joute Timpureté que le commerce des hommes et Tair contagieux du monde laissent dans les cœurs, et qu'il y a de précieux moments de charité qui valent des années de pénitence. Mais je sais aussi qu'il faut avoir soufTert avec Jésus- Christ pour régner avec Jésus-Christ; qu'il faut se réconcilier avec Dieu par la prière , par les larmes, par la retraite, quand on a suivi le monde son ennemi. Je sais que la pénitence de ceux qui se laissent surprendre à la mort doit être suspecte; que leur tristesse est souvent un regret de mourir, plutôt qu'une douleur d'avoir mal vécu; que leur abattement vient de la faiblesse de la nature , plutôt que du zèle de la charité ; et que leurs soupirs sont plutôt des eflets d*une crainte humaine, que les fruits d'une solide pénitence.

Je rends grâces à Notre-Seigneur Jésus-Christ de nous avoir délivrés de ces craintes. Je parle avec confiance d'une mort chrétienne préparée par des infirmités sensibles et humiliantes, par un retranchement des plaisirs et des consolations humaines, par une langueur affligeante , par une soumission entière à la volonté de Dieu , et par une longue patience.

Les saints canons ordonnaient autrefois aux pénitents d'être plusieurs années dans un état d'expiation, avant que d'être admis à la participation des sacrés mystères. Ils se sacrifiaient eux-mêmes, pour avoir part au sacrifice de Jésus-Christ; ils demeuraient prosternés aux portes des temples sacrés, avant que d'oser approcher du sanctuaire : trop heureux d'entrer

dans la joie du Seigneur par les larmes et par les souffrances, et de tâcher d*apaiser sa justice , avant que de jouir de ses hveursl Ce que la discipline de TÉglise avait établi , la providence de Dieu Fa exécuté sur votre vertueuse sœur, Mesdames. D a rompu les liens qui rattachaient au monde, pour Tattirer dans la céleste Jérusalem ; il l'a purifiée par l'exercice de sa patience, afin qu'elle fût digne d'entrer dans sa gloire; il l'a humiliée devant les hommes, pour l'élever jusqu'à lui; et, par trois ans de pénitence, il l'a disposée à jouir d'une étemelle félicité*

Vous représenterai-je ici ses infirmités naissantes, ses forces qui diminuent tous les jours ? Je ne sais quel poids qui l'accable insensiblement, une faiblesse imprévue qui l'arrête au milieu de ses grands emplois. Vous dirai-je qu'elle recueillit mille fois ce qui lui restait de force pour s'acquitter de ses devoirs ordinaires ; que son cœur ne se ressentit jamais de l'abattement de son corps ; que son zèle la soutint dans les défaillances de la nature ; qu'elle sacrifia sa santé , toute faible et tout usée qu'elle était, à l'honneur d'être auprès d'une grande reine; et que, de tous les maux qu'elle souffrit, elle ne se plaignit jamais que de l'impuissance où elle était de la servir? Laissons ces circonstances, qui tiennent encore un peu du monde, et passons de ces vertus civiles aux vertus chrétiennes qu'elle a pratiquées.

Sa retraite fut le commencement de sa péniteuce ; et la violence qu'elle se fit en s'éloignant de la cour, où l'habitude, les honneurs, les gr&ces, l'inclination même respectueuse qu'elle avait pour le prince, la tenaient si étroitement liée; cette violence, dis-je, fut le premier sacrifice qu'elle offrit à Dieu. Qu'il est difficile de se réduire à la solitude, lorsqu'on a vécu longtemps dans la cour des rois ! Les yeux accoutumés à voir la figure de ce monde qui passe par les endroits les plus éclatants sont toujours prêts à se fermer lorsqu'ils ne trouvent rien qui flatte leur curiosité ou leur convoitise. L'esprit rempli d'idées magnifiques, qui se plaît à se perdre dans ses vastes pensées» s'ennuie dès qu'il se trouve renfermé en lui-même , et resserré en un petit nombre d'objets languissants , qui ne le frappent que faiblement. L'Ame accoutumée à être émue par de grandes

passions qui Fagitent vivement n*est plus touchée de ces impres* sions faibles et légères qu^elle reçoit dans la retraite. De là vient rattachement qu*on a à cette vie, quoique diliicîle et tumultueuse. Ceux qui s*cn plaignent tous les jours le plus éloquemment ne laissent pas enfin de s'y plaire. La patience y est soutenue par le désir, et le désir par l'espérance. C'est cet enchantement dont parle le Sage^ Il s'y fait un engagement presque involontaire. On y reconnaît sa servitude , et l'on n'y craint rien tant que la liberté : quelque peine qu'on ait à y être , il est insupportable d'en être éloigné. Il n'appartient qu'à vous, mon Dieu , de briser les chaînes de ces esclaves, de rompre le charme qui les éblouit, et de remplir de vos vérités adorables des esprits et des cœurs que le monde que vous avez vaincu occupe de ses vanités.

Voilà la grâce qu'il a faite à cette illustre morte que nous pleurons. Il Ta conduite dans la solitude, pour parler à son cœur dans le secret et dans le silence. Elle est sortie de FÉgypte; et, par des déserts secs et stériles, elle a passé dans cette terre heureuse où coulent le lait et le miel. Elle a regardé ses dernières années comme des restes d'une vie qu'elle avait partagée, et qu'elle ne voulait plus consacrer qu'à Dieu seul. Cette imagination autrefois si vive ne lui représentait plus le monde qu'en éloignement. Cette mémoire qui avait été si prompte et si présente devint toute vide des espèces et des images du siècle. Dieu voulant, par un triste mais heureux abattement, qu'elle ne pensât plus qu'à lui , qu'elle ne se souvint que de lui, qu'elle ne fût sensible que pour lui.

Après cette séparation, accablée sous le poids de ses infirmités, elle s'appliqua à les souffrir chrétiennement; et cette grandeur d'âme qui avait éclaté dans toutes les actions de sa vie parut encore dans sa patience. Quelqu'un dira peut-être qu'elle n'a pas ressenti de ces douleurs aiguës qui font qu'on regarde la mort comme une consolation , et la vie comme un supplice; que sa croix a été plus incommode que pesante, et que cette langueur qui la consumait insensiblement était plutôt une privation de plaisir qu'une peine. Il est vrai qu'elle n'a pas

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