DE CES TROIS PARTIES DU MONDE
Admirez du Très-Haut la sagesse profonde.
Du Nord au pôle austral , s'il a peuplé le monde ,
Il grave dans nos cœurs un invincible amour
Pour la terre où d'aboid nous recevons le jour.
Du rivage où l'aurore à vos yeux prend naissance ,
Tournant où le soleil vers le Midi s'avance ,
Sous ses rayons directs s'étend, loin de vos mers,
Un des trois continents qui forment l'univers.
Afrique en est le nom. Cette plage brûlante
Plaît, malgré ses rigueurs, aux humains qu'elle enfante.
Le centre y reste en proie au tigre , aux léopards ;
Les bords, plus habités, s'ouvrent seuls aux regards.
1258 • CHEFS-D'œUVRE POÉTIQUES
Des idoles sans nombre , et d'un aspect bizarre , Y reçoivent l'encens d'un peuple aussi barbare Que les monstres nourris dans cet affreux, séjour. Un isthme unit l'Afrique à l'Asie , où le jour S'éteint au sein des mers, quand vous voyez l'aurore. Là, dans ses vastes champs, la Chine voit éclore Autant de citoyens que vos prés ont de fleurs. Quoique de mille dieux ils soient adoraieurs. Un grand législateur a transmis à leurs sages. Que le ressort des corps , vivant d'âges en âges , Est l'unique pouvoir qui régit l'univers , Et qu'un cœur vertueux , ferme dans les revers , Trouve seul du bonheur les véritables sources. Aux bords voisins, le luxe, épuisant ses ressources , En vain dans les plaisirs met la félicité. Chez l'Indien oisif languit la volupté; Croyant qu'après la mort, dans la matière errante, L'ame de ses aïeux à jamais renaissante Anime les poissons, les brutes, les oiseaux. Il n'ose se nourrir du sang des animaux.
Ces erreurs, qui du tems ont la vicissitude , Des j)lus subtils esprits épuisèrent l'étude. Chacun crut dévoiler aux regards curieux L'ordre de la nature et l'essence des dieux. Sur des atomes vains , le feu , l'éther ou l'onde , Tour à tour on fonda l'origine du monde. Ce secret e.'^t connu du seul Dieu que je sers. Qui voit naître et tomber ces systèmes divers , Comme au pied d'un rocher une vague formée , Sous l'autre qui s'élève, est sans cesse abîmée. Les mages], qui jadis gouvernaient les Persans , Comme vous au soleil présentaient leur encens : Aujourd hui le vrai Dieu dans leurs temples préside,
DES DAMES l'HANÇAlSES. 259
Mais leur culte obéit au penchant qui les guide.
Le nôtre , aux nœuds d'hymen resserrant les plaisirs ,
Veut qu'un unique objet y comble nos désirs.
Par des femmes sans nombre, irritant leur tendresse,
Ali, leur faux prophète, enchanta leur mollesse;
Morale qu'il reçut d'un fameux imposteur.
Des Arabes voisins et pontife et vainqueur.
Ses sujets , que la guerre asservit aux Tartares ,
Des rivages glacés prirent les mœurs barbares.
Ces Ottomans jaloux peuplent de vastes champs ,
Où brillèrent jadis des empires puissants ;
Le berceau des beaux-arts , l'Egypte , utile au monde ;
L'opulente Assyrie, en voluptés féconde;
La Phénicie, où l'homme osa braver les mers;
Et tant d'autres États , dont l'éclat , les revers ,
Dans l'abîme des tems se perdent comme une ombre.
La renommée oublie et leurs faits et leur nombre :
Tout périt , tout varie ; et la course des ans
Change le lit des eaux et la face des champs.
Des empires détruits , dont on vante la gloire ,
Les fabuleux récits obscurcissent l'histoire.
Nos préceptes sacrés, que du maître des cieux
Sur les boids du Jourdain reçurent nos aïeux ,
Sont, des antiques lois, les seules immuables.
Loin de les adopter , les Grecs , amis des fables ,
Cherchant de nouveaux dieux chez les Égyptiens ,
Y trouvèrent les arts; et les Athéniens
De leurs maîtres bientôt passèrent la science.
Les talents, la valeur, vantés par l'éloquence,
Élèvent leurs héros au rang des immortels ,
Et toute la nature a chez eux des autels.
Un fleuve est un vieillard qui , d'iuie main divine ,
Verse à jamais les eaux d'une urne qu'il incline;
Le printemps naît des feux du zéphire et des fleurs ,
Les vents sont immortels; l'Amour, le dieu des cœurs,
A tiré du néant l'univers qui l'adore ;
Quand, au frais du matin, né des pleurs de l'aurore,
Le concert des oiseaux retentit dans les bois ,
Une nymphe est l'écho qui répond à leur voix ;
L'Océan est un dieu , la terre une déesse.
L'Europe abandonna ces erreurs de la Grèce ;
Mais les arts qu'elle y prit triomphent dans nos mains ;
Sous un ciel tempéré , propre aux faibles humains.
Dans cette fière Europe, où l'amour de la guerre
Arme vingt rois jaloux de conquérir la terre,
L'Italie est l'empire où j'ai reçu le jour :
On m'y nomma Colomb. Vous qui, dans ce séjour,
De la seule vertu tirez tout votre lustre.
Vous sauriez vainement qu'au rang le plus illustre
Le caprice du sort éleva mes aïeux.
Mais ma gloire se plaît à décrire à vos yeux
La splendeur qui toujours distingua ma patrie
Sur un trône où jadis régnait l'idolâtrie,
Un pontife sacré préside à notre foi.
L'humilité triomphe où l'orgueil fit la loi ,
Où des républicains , fameux par leur vaillance ,
Forcèrent l'univers d'encenser leur puissance.
Vainqueurs de l'Orient, ils en prirent les arts;
Au luxe qui les suit, Rome ouvre ses remparts.
La soif (i'y régner seul y couronna le vice ;
On obtint les honneurs des mains de l'artifice ;
La liberté périt; et, soumise aux tyrans,
L'Europe déchirée eut mille conquérants.
Les peuples que le Nord arma pour tout détruire ,
Des champs qu'ils ravageoient partagèrent l'empire
Abrégeons ce récit. Les faits que je décris , Sage Indien , sans doute irritent vos esprits.