‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 65 sur 186 · LE RUISSEAU · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU

Ruisseau , nous paraissons avoir un même sort ; D'un cours précipité nous allons l'un et l'autre ,

Vous à la mer, nous à la mort :

Mais , hélas ! que d'ailleurs je vois peu de rapport

Entre votre course et la nôtre !

Vous vous abandonnez sans remords, sans terreur,

A votre pente naturelle ; Point de loi parmi vous ne la rend criminelle. La vieillesse chez vous u'a rien qui fasse horreur.

Près de la fin de votre èourse

Vous êtes plus fort et plus beau

Que vous n'êtes à votre source.

Vous retrouvez toujours quelqu'agrément nouveau.

Si de ces paisibles bocages La fraîcheur de vos eaux augmente les appas ,

Votre bienfait ne se perd pas ;

Par de délicieux ombrages

Us embellissent vos rivages ; Sur un sable brûlant , entre des prés lleuris ,

Coule toujours votre onde pure ; Mille et mille poissons dans votre sein nourris Ne vous attirent point de chagrins , de mépris : .\vec tant de bonheur d'où vient votre nmrraure '

Hélas ! votre sort est si doux !

Taisez-vous , ruisseau , c'est à nous

A nous plaindre de la nature.

De tant de passions que nourrit notre cœui ,

Apprenez qu'il n'en est pas une Qui ne traîne après soi le trouble, la douleur-,

Le repentir ou l'infortune.

Elles déchirent nuit et jour

Les cœurs dont elles sont maîtresses

Mais de ces fatales foiblesses ,

La plus à craindre c'est l'amour.

Ses douceurs même sont cruelles.

Elles font cependant l'objet de tous les vœux. Tous les autres plaisirs ne touchent point sans elles; Mais des plus forts liens le tems use les nœuds,

Et le cœur le plus amoureux Devient tranquille, ou passe à des amours nouvelles.

Ruisseau, que vous êtes heureux!

Il n'est point parmi vous de ruisseaux infidelles.

Lorsque les ordres absolus De l'Être indépendant qui gouverne le monde , Font qu'un autre ruisseau se mêle avec votre onde; Quand vous êtes unis, vous ne vous quittez plus. A ce que vous voulez , jamais il ne s'oppose ; Dans votre sein il cherche à s'abymer :

Vous et lui jusques à la mer

Vous n'êtes qu'une même chose.

De toutes sortes d'imions

Que notre vie est éloignée !

De trahisons , d'horreurs et de dissensions

Elle est toujours accompagnée ; Qu'avez-vous mérité, ruisseau tranquille et doux ,

Pour être traité mieux que nous ?

Qu'on ne me vante point ces biens imaginaires ,

Ces prérogatives , ces droits , Qu'inventa notre orgueil pour masquer nos misères ; C'est lui seul qui nous dit que par un juste choix ,

108 CHEFS-D'OELVRE POÉTIQUES

Le ciel mit , en formant les hommes ,

Les autres êtres sous leurs loix.

A ne nous point flatter nous sommes

Leurs tyrans plutôt que leurs rois ;

Pourquoi vous mettie à la torture?

Pourquoi \ous enfermer dans cent canaux divers;' Et pourquoi renverser l'ordre de la nature , En vous forçant de jaillir dans les airs? Si tout doit obéir à nos ordres suprêmes , Si tout est fait pour nous, s'il ne faut que vouloir. Que n'employons-nous mieux ce souverain pouvoir?

Que ne régnons-nous sur nous-mêmes ?

Mais, hélas! de ses sens esclave malheureux,

L'homme ose se dire le maître

Des animaux qui sont peut-être Plus libres qu'il ne l'est, plus doux, plus généreux i

Et dont la foiblesse a fait naître Cet empire insolent qu'il exerce sur eux ?

Mais que fais-je? Où va me conduire La pitié des rigueurs dont contr'eux nous usons ?

Ai-je quelqu'espoir de détruire

Des erreurs où nous nous plaisons?

Non, pour l'orgueil et pour les injustices

Le cœur humain semble être fait.

Tandis qu'on se pardonne aisément tous les vices ,

On n'en peut souffrir le portrait.

Hélas ! on n'a plus rien à craindre ,

Les vices n'ont point de censeurs; Le monde n'est rempli que de lâches flatteuis;

Savoir vivre, c'est savoir feindre.

Ruisseau , ce n'est plus que chez vous

Qu'on trouve encor de la franchise ; On y voit la laideur ou la beauté qu'en nous

La bi/arre nature a mise :

Ancun défaut ne s'y déguise ; Aux rois comme aux bergers vous les re|»ro(lie/. tous.

Aussi ne consulte-t-on guère De vos tranquilles eaux le fidèle cristal ; On évite de même un ami trop sincère ; Ce déplorable goût est le goût général. Les leçons font rougir, peisonne ne les soufTie : Le fourbe veut paroître homme de probité.

Enfin , dans cet horrible gouffre

De naisère et de vanité ,

Je me perds ; et plus j'envisage La foiblesse de l'homme et sa malignité ,

Et moins de la Divinité

En lui je reeonnois l'image.

Courez, ruisseau, courez; fuyez-nous, reportez Vos ondes dans le sein des mers dont vous sortez ; Tandis que pour remplir la dure destinée

Où nous sommes assujettis , Nous irons reporter la vie infoitutiée,

Que le hasard nous a donnée , Dans le sein du néant d'où nous sommes sortis.

Page 1